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La Zona. 2007.
Origine : Mexique
Genre : Drame social
Réalisation : Rodrigo Plà
Avec : Daniel Giménez Cacho, Maribel Verdu, Carlos Bardem, Daniel Tovar...


Perdu au milieu des bidonvilles et à l'abri derrière un haut mur d'enceinte s'étend un quartier résidentiel à la population aisée et paisible. Un calme de façade qui laisse apparaître une violence latente lorsqu'à l'occasion d'un orage, trois jeunes défavorisés pénètrent dans l'enceinte pour perpétrer un cambriolage. Deux d'entre eux trouvent la mort, tués par le service de sécurité du quartier. L'unique rescapé devient alors le gibier d'une véritable chasse à l'homme, prisonnier de ce quartier qui le rejette.

Pour son premier film, Rodrigo Plà s'appuie sur le conte éponyme dont l'auteur, Laura Santullo, n'est autre que son épouse et sa co-scénariste. Cette histoire prend sa source dans la situation actuelle du Mexique et dans cet écart de plus en plus important entre les classes aisées et les classes défavorisées. Nous assistons à une polarisation sociale qui ne cesse de s'aggraver et qui ne concerne pas seulement le Mexique, mais bien l'ensemble du globe. Disons qu'au Mexique, ainsi que dans d'autres pays d'Amérique Latine, cela prend un tour plus visible avec l'édification de quartiers sécurisés qui se veulent hermétiques à la réalité qui les entoure.
Le quartier dans lequel se déroule l'essentiel de l'intrigue se compose de coquettes maisons bâties et alignées sur le modèle des paisibles quartiers pavillonnaires du voisin nord-américain. Les habitants se connaissent tous, leurs enfants vont à la même école (uniformes de rigueur) et tous respirent la joie et la bonne humeur en s'ébattant dans un environnement sain et d'où tout danger semble écarté. Ils forment une véritable communauté, plus soucieuse de son propre bien être que des réalités sociales de son pays. Trônant au milieu des bidonvilles, comme nous le révèle un élégant mouvement de caméra, ce quartier s'impose comme une provocation lancée à la figure des défavorisés. Malgré cela, Rodrigo Plà n'axe pas son film autour de la lutte des classes. D'ailleurs, les habitants des bidonvilles sont peu présents à l'écran. Ils ne sont pas représentés sous la forme d'une communauté mais par des figures solitaires : le fugitif, sa petite amie, sa mère et le flic chargé de l'enquête. Et seul l'inspecteur de police, du fait de son statut, incarne un contre poids aux agissements des membres de la communauté. Il est le seul à pouvoir faire changer le cours des choses, du moins le seul qui s'y emploie. Cependant, ses actes ne lui sont pas commandés par une quelconque volonté de rendre la société plus équitable. Il agit ainsi par ressentiment envers des gens dont l'impunité dont ils se croient investis confine à la suffisance. Il en a marre que ces bourgeois le traitent comme de la merde et il veut leur faire payer ce comportement hautain. Sinon, ce quartier huppé et sécurisé ne bouleverse en aucune manière l'existence des habitants des bidonvilles, qui s'en accommodent fort bien. Les trois jeunes n'entrent dans la propriété que dans le but de cambrioler de riches demeures, et nullement pour faire entendre leur voix au sujet des inégalités de la société. Rodrigo Plà s'intéresse davantage au tout sécuritaire et au mode de fonctionnement de cette communauté qui vit en marge du reste de la ville. Les marginaux ne sont donc plus ceux qu'on croit.
Sous des dehors calmes et sereins, les habitants de "la zona", du moins les adultes, transpirent la peur de l'autre. Les hauts murs et l'ensemble du système de surveillance (hommes armés en prime) trahissent cette crainte tenace de voir un pauvre réussir à s'immiscer chez eux. En ne souhaitant pas voir la vérité en face, ils ont été les artisans de leur propre enfermement. Ce déni de la réalité s'inculque à leurs enfants qui, quant à eux, ignorent tout du monde extérieur. Toute leur existence se retrouve confinée dans cet espace que leurs parents ont fait édifier pour eux. Le réalisateur accentue encore ce repli sur soi en conférant un statut à part à cette communauté, un statut légal reconnu par l'Etat qui interdit toute intrusion de la police sans un mandat en bonne et due forme. Ce quartier particulier jouit d'une grande autonomie dont les habitants profitent à plein régime. Et c'est parce qu'ils souhaitent à tout prix le conserver qu'ils agissent en véritables conspirateurs pour taire la tragédie qui vient de se jouer lors de ce funeste soir d'orage. Il n'est pas question pour eux de dire à la police qu'il y a effectivement eu tentative de vol suivie d'échanges de coups de feu amenant quatre personnes à mourir. Avouer cela, c'est dire adieu à leur impunité et à leur vie sécurisée. Alors ils préfèrent se faire justice eux-mêmes, et pourchasser cet adolescent dont le principal tort est de ne pas appartenir à leur monde. Rodrigo Plà nous donne un aperçu de ce que la personne humaine peut contenir de plus mauvais en elle. Les personnages sont tous plus détestables les uns que les autres, et même ceux qu'on pensait valoir mieux que les autres se laissent dévorer par le cynisme ambiant. Un cynisme qui confine à la lâcheté. Les tensions s'accroissent et la suspicion guette. Quiconque émet un avis contraire à celui de la majorité se rend coupable de vouloir détruire la communauté. Toutes les peurs enfouies et toute la violence des habitants se retrouvent comme libérées par cette brèche que la chute d'un panneau publicitaire a provoquée. Dès lors, il devient urgent pour eux d'éliminer au plus vite l'élément perturbateur, persuadés que cela suffira à apaiser les esprits et à remettre leurs existences sur les bons rails qu'ils se sont installés. Cet adolescent affolé symbolise cet "autre" que les membres de la communauté tentent vainement d'oublier. De ce jeune homme, le réalisateur en fait un virus qui, petit à petit, vient à bout des fondements de cette micro société aux relents totalitaires.

Rodrigo Plà dresse un tableau sans concession de la société mexicaine minée par le tout sécuritaire et l'absence de toute justice du fait d'une police corrompue. Seul compte le pouvoir de l'argent. Quant aux petites gens qui en sont dépourvus, il ne leur reste que leurs yeux pour pleurer tant toute amélioration paraît illusoire. Le réalisateur opte pour un style sec qui amplifie l'aspect glaçant de ce qu'il nous montre à l'écran, et il évite l'écueil du pathos. Toutefois, il n'a pu s'empêcher, au milieu de ce sombre constat, de ménager une petite fenêtre dont l'entrebâillement laisse filtrer un mince espoir. Si la nouvelle génération peut singer bêtement les attitudes de celle de leurs parents, elle peut aussi prendre conscience de l'impasse dans laquelle elle se dirige pour changer de direction. A cause de cette volonté de conclure sur une touche d'espoir, La Zona souffre de quinze minutes superflues et de quelques scènes obligées dont la teneur jure avec la tonalité d'ensemble. Malgré ce grief, La Zona s'avère hautement recommandable.

Bénédict Arellano

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