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Charley Varrick. 1973.
Origine : Etats-Unis
Genre : Polar
Réalisation : Don Siegel
Avec : Walter Matthau, Joe Don Baker, Andrew Robinson, Felicia Farr...




La sortie de L’Inspecteur Harry marque le terme d’une collaboration de quatre films d’affilée entre Clint Eastwood et Don Siegel. J’occulte volontairement le western Une poignée de plomb, film que Don Siegel a repris en cours de tournage mais qu’il n’a pas signé. Grand succès, L’Inspecteur Harry n’a pas eu le même impact sur la carrière des deux hommes. A partir de ce film, Clint Eastwood est réellement devenu un acteur qui compte au sein de l’industrie hollywoodienne, statut qui lui a permis d’acquérir une certaine indépendance et d’alterner films de commandes et projets plus personnels. Quant à Don Siegel, il est retourné à son anonymat, celui qui fait qu’encore aujourd’hui, quelques uns de ses films demeurent méconnus. Tuez Charley Varrick entre justement dans cette catégorie. Avec ce film, il poursuit dans la veine du polar, genre dont il a redéfini certains codes avec A bout portant. A l’impassibilité et à la dureté d’un Clint Eastwood succède la bonhomie d’un Walter Matthau, acteur jusqu’alors plus connu pour ses rôles comiques, notamment le fameux duo qu’il constitue avec Jack Lemmon. Dans Tuez Charley Varrick, il interprète le personnage titre, l’un de ces mavericks que Don Siegel affectionne tant, figure archétypale de son cinéma.

Charley Varrick et sa bande viennent de cambrioler la banque isolée de Tres Cruces au Nouveau Mexique. Et ce qui n’aurait dû n’être qu’une formalité a débouché sur un bain de sang. Bilan, quatre morts dont la propre épouse de Charley Varrick qui, dans un dernier sursaut, est parvenue à semer les forces de l’ordre à leurs trousses, ultime preuve d’amour envers son époux. Mais Charley n’est pas tiré d’affaire pour autant. L’argent dérobé s’avère appartenir à la pègre, stocké là en attendant d’être blanchi. Son acolyte et lui se retrouvent alors avec un dangereux tueur lancé sur leurs traces.



Pas de doute possible, Tuez Charley Varrick porte bien la marque de Don Siegel. Dès la scène de braquage qui ouvre le film, son style sec et sans fioritures fait merveille. Sans ralentis disgracieux et à l’aide d’un montage dynamique et d’une grande limpidité, le cinéaste parvient en quelques plans à nous immerger totalement dans ce braquage qui conditionne l’avenir immédiat de Charley Varrick. A ce moment là, nous ignorons tout de ce personnage et pourtant, celui-ci nous apparaît immédiatement sympathique. Le fait d’avoir choisi Walter Matthau pour l’interpréter y est pour beaucoup. Il apporte à son personnage un savant cocktail de tristesse sourde et d’humour qui en fait un personnage éminemment positif, malgré l’acte délictueux dont il s’est rendu coupable.
A la base, Charley Varrick n’est pas un braqueur de banques, et encore moins un homme violent. Il n’est que le modeste chef d’une entreprise spécialisée dans le traitement en pesticides des champs agricoles. Mais face à la concurrence de grosses sociétés, sa petite structure baptisée The last maverick -tout sauf un hasard- n’a pas fait le poids et a été contrainte de mettre la clé sous la porte. Au fur et à mesure qu’on apprend à connaître le personnage, le cambriolage initial prend rétroactivement des allures de geste désespéré de la part d’un homme pris à la gorge. Sa femme et lui se sont lancés dans ce coup dans l’unique but de sortir la tête de l’eau. Ils n’avaient pas du tout l’intention de devenir les nouveaux Bonnie et Clyde. La mort de son épouse conjuguée à la présence d’argent de la mafia au sein de la somme dérobée donne une allure tragique à ce braquage. A ce titre, Charley Varrick apparaît comme un pur personnage de polar, sur lequel plane une malchance dont il est bien malaisé de se défaire. Cependant, le cours des événements ne lui laisse guère le loisir de s’apitoyer sur son sort. Mieux, il puise des vents contraires une grande force qui le pousse à agir pour se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré. Désormais, il ne peut plus compter que sur lui-même. L’empressement de son jeune associé Harman (joué par Andy Robinson, le Scorpio de L’Inspecteur Harry) à vouloir dépenser la part du pactole qui lui est dû en faisant fi de ses conseils ne fait qu’ajouter une menace supplémentaire au-dessus de sa tête. Seul contre tous et luttant pour sa survie, Charley Varrick s’impose comme un homme à l’admirable volonté et qui, malgré l’instabilité de sa situation, ne modifie en rien sa nature.
Si le film sait être violent, et encore l’est-il moins que L’Inspecteur Harry, le personnage de Charley Varrick n’est jamais le vecteur de cette violence. Celui-ci n’aspire qu’à sauver sa peau de la manière la plus pacifique qui soit et n’est pas mû par une quelconque soif de vengeance. La violence -physique- provient essentiellement de Molly, ce tueur à gages implacable que la mafia envoie pour récupérer l’argent et punir les inconscients qui le leur ont dérobé. Joe Don Baker tout juste sorti de Justice Sauvage dans lequel il interprétait un shérif aux méthodes plutôt rudes, lui prête ses traits et son physique imposant. Bras armé d’une "justice" expéditive, il ne s’embarrasse d’aucun sentiment, s’acquittant de sa tâche avec la froideur du professionnel. Son prénom à consonance féminine n’est qu’un gag que Don Siegel utilise pour accroître le décalage entre la première impression qu’il donne aux gens -un redneck pas bien malin- et la réalité, à savoir une brute qui ne recule devant rien, pas même frapper une femme. Et puis il y a aussi une violence plus psychologique teintée de lâcheté qui émane de Maynard Boyle (John Vernon), le banquier de la mafia. Un homme dont la responsabilité se retrouve grandement engagée aux yeux de celle-ci et qui est capable de tout pour sauver sa peau. Il en résulte l’une des plus belles scènes du film, une discussion en pleine campagne entre Maynard Boyle et le directeur de la banque de Tres Cruces, lors de laquelle le premier accable le second sans l’air d’y toucher, sur le ton mielleux des hypocrites. Des propos d’apparence anecdotique mais à la portée funeste. Sous ces beaux costumes et une attitude apaisante se cache en réalité la pire crapule du film, un personnage égoïste et veule, symbole du lien étroit qu’il peut y avoir entre corruption et capitalisme. Et le film de mêler avec brio polar sans concession, humour à la limite du burlesque et regard aiguisé sur une société de plus en plus viciée par le pouvoir de l’argent.

Échec lors de sa sortie en salles, Tuez Charley Varrick n’a jamais connu les honneurs d’une seconde chance. Quasi invisible depuis, on ne doit qu’à la volonté de certains programmateurs de festivals l’opportunité de pouvoir le découvrir sur grand écran. Cela a été mon cas et compte tenu de l’excellente qualité de la copie, restaurée pour l’occasion, ce film mériterait plus que jamais une ressortie en salles. Car en l’état, Tuez Charley Varrick est un bijou de série B qui confirme tout le talent de Don Siegel, cinéaste que je considère peu reconnu à sa juste valeur.



Bénédict Arellano

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