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Someone to watch over me. 1987.
Origine : Etats-Unis
Genre : Thriller fleur bleue
Réalisation : Ridley Scott
Avec : Tom Berenger, Mimi Rogers, Lorraine Bracco, Jerry Orbach...




Jamais là où on l’attend, Ridley Scott a en quatre films exploré quatre genres différents : le film en costumes (Les Duellistes, 1977), le film d’horreur (Alien, le 8e passager, 1979), la science-fiction (Blade Runner, 1982) et l’heroic fantasy (Legend, 1985). Deux constantes néanmoins, la présence de personnages forts et un soin maniaque apporté à la composition des plans. En sus, le réalisateur anglais recueille à chaque fois les louanges d’une critique quasi unanime vantant la qualité de sa mise en scène et son sens de l’esthétisme. Cependant, la sortie de Legend s’accompagne d’avis moins dithyrambiques faisant état d’un bel écrin désespérément vide. Sans doute marqué par cet accueil un peu tiède, et toujours soucieux de brasser tous les genres, Ridley Scott enchaîne avec un thriller qui donne la part belle aux personnages. Au sein de sa jeune filmographie, Traquée marque une petite révolution. Pour la première fois, il s’adonne à un film contemporain. Et pour la première fois également, ses talents d’esthète ne suffisent pas à masquer l’indigence du scénario, comme cela avait pu être le cas avec son film précédent.

Lors d’une soirée mondaine, Claire Gregory (Mimi Rogers) est témoin du meurtre de son ami Win Hockings (Mark Moses), tombé sous les coups de pic à glace assénés par le malfaisant Joey Venza (Andreas Katsulas). Mike Keegan (Tom Berenger), flic des quartiers populaires fraîchement affecté à Manhattan, est chargé avec deux autres collègues de la surveillance à domicile du témoin. Désigné pour la surveillance de nuit, Mike a tôt fait d’être entraîné parmi le gratin new-yorkais lors de soirées cossues. Sous le charme de Claire et d’un mode de vie aux antipodes du sien, Mike manifeste une soudaine froideur vis-à-vis de son épouse Ellie (Lorraine Bracco). Et ce qui devait arriver arrive, Mike finit par succomber à l’adultère dans les bras du témoin, oubliant tout à la fois sa famille et la menace Venza, qui pèse toujours au-dessus de la tête de Claire.



Décidément en cette année 1987, le cinéma américain a décidé coûte que coûte dissuader les hommes de s’adonner à l’adultère, même si il le fait à bon compte puisqu'à chaque fois, les fautifs bénéficient du pardon de leur légitime. A un mois d’intervalle, sortent Liaison fatale et son amante psychopathe et ce Traquée et son amourette sans lendemain. Si le film de Adrian Lyne se réclame à 100% du thriller, celui de Ridley Scott fait juste mine de s’y rattacher. Le point de départ n’est qu’un prétexte pour amener Claire et Mike, deux êtres vivant dans deux mondes différents, à se rencontrer. Et quand je dis « prétexte », le mot est faible ! En fait, l’aspect thriller n’est là que pour faire avancer la romance entre Claire et Mike. Le meurtre de Win Hockings les amène à se rencontrer, les menaces proférées à l’intention de Claire par Joey Venza lors d’une soirée mondaine à les rapprocher, l’intrusion d’un homme de main chez Claire les pousse à l’introspection, et la prise d’otages finale contribue à les séparer. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que tout cet aspect de l’intrigue sonne particulièrement faux. Il est entendu que certaines subtilités des procédures judiciaires aux États-Unis peuvent nous échapper. Néanmoins, on peut par exemple s’interroger sur ce déploiement de force policière qui paraît quelque peu inapproprié (trois inspecteurs se succèdent 24h/24 au chevet de Claire). Étant donné que Claire Gregory a clairement vu le meurtrier –Joey Venza, donc– il semble logique que celui-ci soit interpellé et au moins soumis à l’identification par le témoin. Or ladite identification n’intervient que bien plus tard, après que Mike Keegan ait arrêté Joey Venza à la suite des menaces qu’il a balancées à la figure de Claire, et dont l’inspecteur n’a bien entendu pas été le témoin. Alors pourquoi l’arrêter pour une agression plus verbale que physique plutôt que pour un meurtre ? Voilà une question à laquelle le film se garde bien de répondre. En outre, cette protection policière laisse supposer que, au choix, Claire Gregory appartient à l’élite de New York, ou que Joey Venza compte parmi les grands pontes de la pègre locale. Aucune de ces deux suppositions n’est clairement explicitée, pas plus que la perspective d’un procès concernant Venza n’est évoqué. Claire Gregory n’est qu’une représentante parmi tant d’autres de la haute société, haute société dont fait également parti Joey Venza. Ce dernier n’a d’ailleurs rien d’un haut dignitaire de la pègre. Son crime, il l’a commis de manière impulsive et n’en retire aucun bénéfice, bien au contraire puisque cet acte lui fait littéralement péter les plombs. Sa minable tentative de chantage ne peut se justifier qu’ainsi, le coup de folie d’un homme aux abois. A ce propos, si ce personnage est en tout point creux et accessoire, son interprète Andreas Katsulas parvient malgré tout à lui conférer une certaine présence animale. Le regard noir et glacial qu’il jette à Claire lors de l’identification vaut en terme d’intimidation toutes les armes à feu. Dommage que Ridley Scott n’ait pas jugé bon lui accorder plus d’importance, lui qui jusque là savait donner vie à des « méchants » inoubliables. Reste ce qui a visiblement dû intéresser Ridley Scott pour qu’il se lance dans ce projet : la romance sur fond de déterminisme social.
A ce niveau, nous sommes dans la romance cinématographique la plus basique. Nous n’avons même pas le temps de percevoir l’ébauche d’un sentiment amoureux naître entre ces deux êtres qu’ils en sont déjà à se rouler sous la couette. Et ce qui n’aurait pu être qu’un coup d’un soir facilité par cette proximité forcée (assigné à la garde de nuit, Mike a l’avantage de pouvoir l’escorter durant ses petites sauteries) se transforme par la magie du cinéma en une supposée grande histoire d’amour, si grande qu’elle en vient à faire douter ce pauvre Mike et à lui faire reconsidérer toute son existence. Soudain, il trouve sa femme trop vulgaire, sa maison sordide, et pour faire court, sa vie trop terne. De son côté, Claire est elle-même toute disposée à laisser tomber son petit ami actuel. Finalement, les seuls nuages qui planent sur leurs têtes résultent de l’indécision de Mike, dont on ne sait trop si il hésite en fonction du paramètre féminin ou du paramètre matériel. Ridley Scott lui-même se fait peu disert sur la question. Oh, il insiste bien sur le choc ressenti par Mike au moment d’appréhender pour la première fois les intérieurs cossus de la haute société, à grand renfort de musique classique en guise d’illustration sonore. Cependant, si Mike paraît subjugué par la taille et le luxe de l’appartement, il ne l’est ni plus ni moins que ses deux collègues. Le charme de la nouveauté, en quelque sorte. En vérité, Ridley Scott ne fait qu’effleurer son sujet. La confrontation de la haute société et d’un représentant des quartiers populaires n’aboutit à aucune étincelle. Si Mike fait office de bête curieuse lors de la soirée à laquelle l’emmène Claire, c’est davantage dû à son statut de policier qu’à son niveau social. Le réalisateur forme comme une bulle autour d’eux, hermétique à tout début d’analyse sociale. L’environnement luxueux de Claire plaît énormément au Ridley Scott styliste mais en aucune façon au Ridey Scott cinéaste. Il n’a aucun point de vue sur la question, se contentant de peaufiner des éclairages très élaborés à base de miroirs sur lesquels vient se réfléchir la lumière. Tout cela fait très sophistiqué, mais aussi horriblement daté et froid. La passion qui est censée unir Claire et Mike ne transpire jamais à l’écran. Tout paraît trop beau, trop calculé. Cela se retrouve dans le jeu de Mimi Rogers et de Tom Berenger, fade, presque sans vie. Seule Lorraine Bracco, dans le rôle de l’épouse bafouée, parvient à transmettre un peu de cette intensité qui manque cruellement à ses partenaires. C’est maigre.



Nanti d’une fin d’un conformisme à toute épreuve (en gros, chacun chez soi et les vaches seront bien gardées), Traquée témoigne d’un sérieux manque d’inspiration de la part de Ridley Scott. Démarre pour lui une période de vaches maigres au niveau artistique, durant laquelle son style s’étiole au point d’en devenir presque caricatural. Et si aujourd’hui il est redevenu un cinéaste qui compte, il n’est plus, et de loin, cet esthète novateur des débuts.

Bénédict Arellano

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