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Torture made in USA. 2010.
Origine : France
Genre : Documentaire
Réalisation : Marie-Monique Robin
Avec : Larry Wilkerson, Janis Karpinski, George W. Bush, Dick Cheney...


11 septembre 2001, des terroristes islamistes jettent des avions de ligne sur les tours du Wold Trade Center, dans un geste aussi fou que spectaculaire (inspiré du cinéma hollywoodien ?) qui donnera lieu à un déluge d’images passées en boucle dans lesquelles les deux tours du WTC tomberont et tomberont encore... Choc, effroi, colère, haine. Dans un tel contexte, la réflexion est comme mise entre parenthèses et la pensée redevient primaire. Le président Bush déclare alors la « guerre au terrorisme » et fait des déclarations manichéennes et binaires du style « c’est la guerre du bien contre le mal » ou encore « vous êtes avec nous ou contre nous, avec les terroristes ». Dans l’ombre de cette pure politique-spectacle écrite par de mauvais scénaristes, d’autres mains s’affairent à tripatouiller les traités et autres conventions signées par les États-Unis, écrivent des mémorandums secrets, analysent juridiquement chaque décision, quitte à triturer la loi ou à la tordre dans un sens qui leur est favorable. Le tout dans un seul but : autoriser la torture et l’élever au 1er rang des outils de renseignements. Supplice de la baignoire, positions de stress, exploitation des phobies des détenus, coups, etc, intègrent le manuel du parfait soldat ou agent de la CIA et entrent petit à petit dans les mœurs, non sans quelques renâclements de la part de certains militaires hauts gradés notamment.



Lorsque des photos choquantes prises par des soldats à la prison d’Abou Ghraib (Irak) sortiront dans la presse, provoquant un émoi certain dans le monde, la première défense des autorités américaines sera : « Il s’agit d’actes isolés de brebis galeuses ». En fait de brebis galeuses, les véritables protagonistes de cette officialisation de la torture et de l'humiliation sont au plus haut sommet de l’État : le président George Bush et le vice-président Dick Cheney, Condoleezza Rice, conseillère à la Sécurité nationale, John Ashcroft, du département de la Justice, et dont dépend l’OLC (Office of Legal Counsel), le bureau juridique chargé de vérifier la légalité des décisions prises par la Maison blanche, Donald Rumsfeld, au Pentagone, Colin Powell, au département d’État des Affaires étrangères. George Bush: « L’administration ne dira pas comment elle obtient ses renseignements ni ce qu’elle compte en faire. L’Amérique est prête à tout pour gagner cette guerre. »
Parmi ces plus hauts représentants de l’État américain, le seul qui semblera quelque peu gêné aux entournures sera Colin Powell. Son chef de cabinet, Larry Wilkerson, raconte : « Nous entendions les termes "guerre contre le terrorisme", "guerre contre la terreur", et nous n’aimions pas ça du tout. En tant qu’ancien militaire avec 31 ans de service, cela ne me plaisait pas car on ne fait pas une guerre contre des instruments, on ne fait pas une guerre contre des méthodes, on fait la guerre contre des peuples et des États. C’est une définition très ambigüe, comme la "guerre contre la drogue" ou la "guerre contre la pauvreté", on ne peut jamais gagner contre ça. Nous avons fait part de nos interrogations à la Maison blanche et on nous a répondus : "c’est de la politique, c’est ce que veut entendre le peuple américain !"



Très rapidement, les destinataires des mémos et des directives nouvelles comprennent où tout cela va les mener. Des réticences seront souvent ressenties, plus rarement émises. Janis Karpinski, Général commandant les prisons d’Irak en 2003-2004, explique : « Nous étions très vulnérables. Les Américains avaient peur. Et voilà que le vice-président des États-Unis tire parti de cette inquiétude et exploite notre vulnérabilité en disant : "Nous allons opérer dans les ténèbres, nous aurons les personnes qui nous ont fait ça". (...) Et le Président de dire : "si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous", tout le monde est tombé dans le piège. (...) Et à Washington, rare sont les élus qui ont osé questionner tout cela. Ils ont préféré donner leur feu vert à toutes les décisions qui ont suivies. »
20 septembre 2001, George Bush, devant le Congrès américain, tient un discours aussi crétin que binaire : « Chaque nation, dans chaque continent, doit prendre une décision. Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. » Deux semaines plus tard, la guerre contre les Talibans commence avec pour but affiché de capturer Oussama Ben Laden et des agents de renseignement sur le terrain pour interroger les détenus, avec une grande liberté de manœuvre. Le 26 septembre 2002, Cofer Black, chef du contre-terrorisme à la CIA déclare : « Vous devez tous savoir, il y a un avant et un après 11 septembre. Depuis le 11 septembre, on ne prend plus de gants. » Le résultat aura été la négation des Conventions de Genève, et la recherche d’arguties juridiques pour les contourner ou expliquer qu’elles ne pouvaient s’appliquer ici. Choquant par là nombre de chefs militaires comprenant assez vite que ce genre de manœuvres allait se retourner contre les soldats américains et justifier les dérives d’ennemis présents ou futurs.

A la pointe de l’attaque contre ces conventions « dépassées » et de la promotion de la torture, le vice-président Dick Cheney. A tel point que Larry Wilkerson, le chef de cabinet de Powell, déclare : « Je ne pense pas que Dick Cheney rendra des comptes pour ce qu’il a fait, excepté à son Créateur. Mais j’espère que Dick rencontrera le Diable après sa mort. Parce que le Diable sera un bon ami pour Dick. » On aimerait ajouter dans cette fournée de futurs damnés tous les juristes qui ont proprement torturé les mots, les lois et les traités, pour les plier à leurs désidératas et légaliser l’illégal, et en particulier MM. Gonzales, Addington, Haynes et Yoo... Des courageux qui, aujourd’hui, souffrent souvent de troubles de mémoire « je ne me souviens pas de cela », « je ne m’en rappelle plus » quand ils ne se défaussent pas courageusement sur le voisin ou ne pratiquent pas l’euphémisme ou le mensonge par omission. Derrière leur travail douteux, au service des Bush, Cheney, Rumsfeld et consorts, c’est tout un pan démocratique qui se retrouve attaqué. Avec pour résultat des pratiques dignes des pires dictatures : le waterboarding (ou supplice de la baignoire en français), qui consiste en un simulacre de noyade, les stress positions et les exploitations des phobies. Sans oublier les transferts de « prisonniers fantômes » (non déclarés) dans des « black sights » (des prisons secrètes, à l’étranger), dépendant du programme tout aussi secret de la CIA baptisé « Extraordinary Rendition ». Lors des auditions par le parlement américain d’officiels ayant participé, de près ou de loin, à ces initiatives, le Sénateur démocrate William Delahunt en a fait une présentation : « Il s’agit de la procédure par laquelle des fonctionnaires du gouvernement des États-Unis capturent des individus suspectés d’avoir des liens avec Al-Qaïda pour les transférer vers des pays tiers tels que la Syrie ou l'Égypte où, d’après des rapports, ils ont subi des actes de cruauté ou de torture. Certains médias ont appelé cette procédure le programme de torture par procuration. » Après cette « mise en bouche », le sénateur interroge Michael Schauer, agent de la CIA à la barbe grisonnante et aux yeux toujours grands ouverts, qui revient sur le sujet en précisant que ce programme a en fait été créé dès 1995, sous Clinton, et que la CIA avait signalé aux autorités que les pays où ces détenus étaient envoyés étaient des pays susceptibles d’être violents. Le plus écœurant dans tout cela, c’est que là encore, ce brave Schauer se couvre en se définissant comme un « petit bureaucrate » ou en précisant que chaque opération du programme était examiné par des avocats et qu’aucune méthode n’était autorisée sans l’avis des juristes.



Avec son documentaire, Marie-Monique Robin, déjà auteur d’Escadrons de la mort, l’école française, dresse petit à petit le portrait d’une démocratie en perdition, d’un dévoiement continu des lois et de la pratique législative sous des prétextes fallacieux, d’un double-langage au plus haut de l’état et d’une manipulation des masses à l’aide d’une propagande simpliste et d’un storytelling bêtifiant. L’impunité des principaux acteurs de cette mise à bas des principes les plus fondamentaux qui fondent les démocraties renforce encore un sentiment de colère légitime vis-à-vis de ces édiles. Le comble est que ces programmes justifiant et autorisant la torture violent eux-mêmes les Conventions de Genève, la Convention contre la torture mais aussi le War Crimes Act de 1996 qui prévoit la peine de mort ou la prison à vie pour ceux qui utilisent la torture. D’où le recours systématique à des juristes proches de Cheney et de Rumsfeld pour se couvrir et assurer ses arrières. Preuve aussi que ces chevaliers blancs en guerre contre le terrorisme savaient pertinemment que leurs actions étaient loin d’être aussi nobles qu’ils le disaient.

La fin du documentaire révèle une grande amertume chez nombre des intervenants, en particulier de la part de ceux qui assument une part de responsabilité, tels le général Ricardo Sanchez, le commandant de la Force internationale en Irak en 2003/2004, conscients de l’impasse dans laquelle les a menés cette politique abjecte et de l’impact négatif de toutes ces pratiques sur les droits de l’homme en général et du prisonnier de guerre en particulier, sans oublier le ternissement de l’image des États-Unis dans le monde.

Il n’empêche, 10 ans après le 11 septembre, il y a encore des troupes en Afghanistan, des civils et des soldats qui meurent, et toujours aussi peu de questions (ici en tout cas) sur la légitimité de cette présence militaire, sur son coût et sur les vraies raisons qui la fondent. L’Irak a été envahi sur un prétexte bidon, les armes de destruction massive, et on ne peut pas dire que la vie y soit beaucoup plus douce que sous Saddam Hussein. Le camp de Guantanamo est toujours en activité et hors des lois des USA, protégé par son extra-territorialité (et la présence à Cuba d’une telle base américaine n’a jamais cessé de m’étonner). La torture a retrouvé une légitimité qu’on pensait impossible. Et le déni de démocratie et certaines pratiques dignes du 1984 d’Orwell (notamment dans le détournement du sens des mots) ne peuvent que nous inquiéter.

Bigbonn

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