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Stereo. 1969.
Origine : Canada
Genre : Expérimentations à tous les niveaux
Réalisation : David Cronenberg
Avec : Ronald Mlodzic, Jack Messinger, Iain Ewing, Clara Mayer...




Non contente d’être l’année qui a vu l’humanité s’envoyer en l’air jusque sur la Lune par écrans interposés, sous prétexte du vague érotisme qui se dégage des rondeurs de ses chiffres, 1969 est aussi l’année qui marque les premiers pas d’un cinéaste important pour le Septième art en général, et pour le genre fantastique en particulier : David Cronenberg. Alors qu’il ne se destine pas du tout à la réalisation -il écrit quelques nouvelles parallèlement à ses études-, David Cronenberg s’essaie aux courts-métrages en 1967 avec quelques uns de ses amis. Ce sont Transfer et From the drain qui, si de son propre aveu « ne valent pas grand-chose », lui permettent néanmoins d’obtenir une subvention pour tourner son premier long-métrage, Stereo.

Un institut spécialisé accueille un groupe de huit individus afin de mener une étude sur les dimensions des expériences humaines dans le contexte de l’homme dans la société ou, autrement dit, une étude de cybernétique socio humaine. En premier lieu, ces huit sujets subissent une opération du cerveau dans le but d’en élargir le réseau électromagnétique, extension qui attribue à chacun d’eux des capacités télépathiques. Puis ils se retrouvent isolés pour une durée de trois mois au sein même de l’institut, observés par un panel de scientifiques.

Sur le modèle de ses précédents courts-métrages, David Cronenberg occupe tous les postes clés pour Stereo. A la fois réalisateur, monteur, scénariste et directeur de la photographie, il choisit d’orienter son premier film vers le domaine du cinéma expérimental pour coller au plus prés de son sujet. Stereo relate une expérience scientifique et en épouse la forme sans jamais chercher à transcender le médium utilisé. Filmé en noir et blanc, Stereo se retrouve de surcroît dépourvu de tout dialogue et de son. Néanmoins, si il n’y a aucune prise de son direct ni même le moindre échange audible entre les huit sujets de l’étude, David Cronenberg ne réalise pas pour autant un film muet. Tout au long du film, des voix -celles des scientifiques- nous commentent la teneur des différentes expériences effectuées au sein de cette étude, nous faisant part de leurs observations. Se faisant, David Cronenberg ne nous convie pas tant à un film en bonne et due forme mais bel et bien au compte-rendu filmé d’une expérience scientifique. Et dans un même mouvement, ce procédé lui permet de se familiariser un peu plus à des techniques qu’il ne maîtrise pas encore totalement sans que cela ne nuise au produit fini.



Objectivement, le seul intérêt que revêt Stereo est de nous présenter à l’état brut les principales préoccupations du réalisateur, celles-là mêmes qui nourriront par la suite l’une des œuvres les plus originales du cinéma fantastique contemporain. D’ailleurs, dans Stereo se trouvent déjà en germes les principaux éléments qui composeront Scanners, 12 ans plus tard, l’aspect de pure série B en moins. Ici, les images sont très quelconques, s’échinant à nous montrer le triste quotidien de ces cobayes humains tout en occultant les passages les plus douloureux. Ainsi, nous ne verrons rien de l’opération du cerveau qui est effectuée sur chacun d’eux et qui en fait des télépathes. Comme nous ne verrons pas plus les actes violents commis par les quelques sujets qui sombrent dans la folie. Un décalage se créé entre les commentaires que nous entendons et les images que nous voyons. Exprimés au passé, ces commentaires font état des diverses expériences effectuées sur les sujets sans que les images ne nous en apportent une illustration précise. Parfois, les plans s’enchaînent en s’intéressant parallèlement à deux sujets différents, comme si les scientifiques observaient tout ça bien calés derrière un pupitre, zappant d’un écran de contrôle à un autre. Quant aux huit sujets en question, si David Cronenberg semble s’intéresser à un en particulier -un blondinet sur lequel s’ouvre le film et qu’on revoit régulièrement par la suite-, ils ne bénéficient pas d’une réelle caractérisation. On ignore sur quels critères ils ont été choisis, si ce n’est qu’ils font parties de la catégorie A, et si ils participent à cette expérience de leur plein gré ou bien contraints et forcés. Ils n’existent que par et pour leur rôle de cobaye, et David Cronenberg les filme comme tel, de manière très froide bien qu’il se permette de temps à autre une petite coquetterie par le biais de ralentis dont la pertinence ne frappe pas aux yeux, si ce n’est dans ce soucis constant du jeune réalisateur d’apprivoiser un nouveau médium.



A découvrir ce film aujourd’hui, l’analogie avec les programmes de télé réalité comme Big Brother saute aux yeux. A ce titre, Stereo se dote d’un aspect prophétique dont il était dépourvu à l’époque. On retrouve la même inanité des participants : ça discute, ça baise, ça se dispute mais au fond, tout cela n’a pas un grand intérêt autre que celui que leur trouvent leurs instigateurs. A l’intérêt scientifique avancé dans le film répond en écho l’intérêt sociologique mis en exergue par les émissions de télé réalité. Dans les deux cas, la manipulation impulse ce que nous avons sous les yeux, ne nous donnant à voir que ce qu’on veut bien nous montrer. Il est alors difficile pour nous d’apprécier un film aussi hermétique dans son contenu comme dans sa forme. Au moins peut-on savoir gré à David Cronenberg de la cohérence de son entreprise qui se refuse à toute empathie envers les sujets et à tout esthétisme dans la mise en scène (à l’exception de ces fameux ralentis évoqués plus haut). Cependant, le constat d’échec de ce premier film est patent. Alors qu’il est tout de même question de négation de l’être humain, tout juste bon à servir de sujet d’expérimentation en vue d’aboutir à des êtres supérieurs mais manipulables, nous ne sommes à aucun moment choqués par ce nous avons sous les yeux. De notre position, on devrait au moins ressentir un certain malaise face à de tels agissements retranscrits avec toute l’insensibilité requise. Or le film se suit d’un œil torve, l’attention rapidement mise en sommeil. Alors à ses balbutiements, David Cronenberg ne parvient pas à nous bousculer comme ses œuvres futures réussiront à le faire. La faute notamment à l’impossibilité d’une quelconque identification de notre part envers des personnages vides de toute substance, simples réceptacles des désirs de scientifiques et, par extension, d’un réalisateur encore trop frustre dans son approche du cinéma.

Bénédict Arellano

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