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Saint-Ange. 2004.
Origine : France
Genre : Maison hantée (ou presque)
Réalisation : Pascal Laugier
Avec : Virginie Ledoyen, Lou Doillon, Dorina Lazar, Virginie Darmon...


Avoir des relations, ça aide parfois. En tout cas, c’est le cas pour Pascal Laugier qui, en 1999, peine à achever le tournage de Quatrième sous-sol, un court-métrage qu’il autofinance. Il décide d’en montrer un premier montage à Christophe Gans, ancien critique de cinéma pour la revue Starfix (entre autres) désormais passé à la réalisation de films de genre, dans l’espoir d’obtenir une rallonge budgétaire. Plutôt emballé par ce qu’il a vu, Christophe Gans lui offre contre toute attente la réalisation du making of du film sur lequel il travaille actuellement, Le Pacte des loups. Cette expérience enrichissante permet à Pascal Laugier de se confronter au milieu professionnel et d’obtenir des contacts non négligeables avec des gens du métier. C’est ainsi qu’il obtient du producteur Richard Grandpierre un financement pour la rédaction d’un scénario, celui-là même qui servira de base à Saint-Ange.

Alpes françaises, 1958. L’orphelinat Saint-Ange se vide de ses pensionnaires après que l’un d’eux soit mort de manière accidentelle lors d’une nuit d’orage. Seules la gouvernante Helenka, Judith et la nouvelle venue Anna demeurent sur place pour assurer l’entretien des lieux. Très vite, Anna a le sentiment qu’on lui cache certaines choses concernant cet établissement, sentiment qui va croissant et qui l’incite à farfouiller plus que de raison dans les tréfonds du bâtiment. Mais que va-t-elle découvrir ?

Pour son premier long-métrage, Pascal Laugier perpétue la longue tradition du film de maison hantée qui, de La Maison du diable à Shining en passant par Poltergeist jusqu’au plus récent L’Orphelinat, a intéressé des cinéastes d’horizons différents pour des résultats parfois bien singuliers. Il s’agit d’un genre finalement assez casse-gueule pour lequel il faut bien savoir gérer ses effets sous peine de sombrer dans le trop illustratif façon Hantise, la peur laissant alors place au grand guignol. Pascal Laugier se lance dans cet exercice périlleux avec des idées bien précises quant à la tonalité qu’il souhaite donner à son film. Il vise avant tout à poser une ambiance délétère plutôt que d’enchaîner les scènes prétendument horrifiques, évitant la plupart du temps d’avoir recours aux effets faciles -car trop usés- destinés à nous faire sursauter dans nos fauteuils. Le prologue témoigne de cette ambition en nous plongeant par une nuit d’orage dans cette immense bâtisse bien dans la tradition, mais sans jamais mettre en avant une quelconque menace d’ordre spectral. Si bien que lorsque Anna débarque à l’orphelinat, nous ignorons totalement sur quoi elle pourrait tomber.
A l’image de Anna, le personnage principal interprété par Virginie Ledoyen, l’orphelinat se dévoile progressivement tout au long du film par petites touches éparses. Au gré de ses déambulations Anna va de découverte en découverte, remontant ainsi le cours de l’histoire tumultueuse de l’établissement. Par bien des aspects, l’intrigue épouse la forme d’un whodunit, la question « Qui a tué ? » laissant place à la question « Qui cache quoi ? ». A mesure que Anna arpente la propriété, elle prend conscience des choses horribles qui se sont déroulées ici. Elle ressent de manière intense toutes les souffrances que referme cet endroit et goûte fort peu le silence dans lequel se murent la gouvernante et la directrice. Pascal Laugier joue du ton solennel et de l’attitude très froide de la directrice -interprétée par Catriona MacColl, actrice de L’Au-delà, film très apprécié du jeune réalisateur- pour distiller une angoisse sourde lors des scènes où elle apparaît. Chacune de ses apparitions sonne alors comme une menace et contribue à cultiver la paranoïa de Anna. Le personnage de Judith bénéficie d’un traitement similaire. Le teint livide, le regard tantôt affolé tantôt vide, elle promène son allure fantomatique dans les couloirs de l’orphelinat, impression renforcée par le port d’une longue robe blanche. Pascal Laugier saisit la moindre opportunité pour l’immortaliser dans des postures ambiguës, comme lors de ce plan aussi bref que saisissant où un éclair émanant de l‘orage qui gronde la révèle à nos yeux telle une créature revenue d’entre les morts. Il cherche constamment à brouiller les pistes, histoire qu’on ne sache pas trop sur quel pied danser, et qu’on s’identifie plus facilement à Anna. Cette dernière, enceinte et portant des marques de maltraitance probablement consécutives à un viol, se montre très fragile sur le plan psychologique. Elle vit très mal cette grossesse non désirée qu’elle tente de cacher vaille que vaille en enveloppant son ventre dans une bande de tissu très serrée. Un malaise poussé à son paroxysme lorsqu’elle se met soudain à se cogner le ventre, et par là même l’enfant qu’elle porte. Au début, elle lutte contre les diverses émanations surnaturelles de la bâtisse. Les portes claquent, une partie de la rampe d’escalier s’écrase en contrebas, et la pauvre Anna de s’enfuir au plus vite, peu disposée à savoir de quoi il retourne. Puis l’orphelinat parvient à lui faire prendre conscience de sa future maternité. Anna devient plus réceptive aux sons émis par la maison, plus sensible à son passé. Elle prend Judith sous son aile -la jeune pensionnaire à l’esprit dérangée- qu’elle souhaite protéger de l’influence néfaste des deux adultes, gardiennes des terribles secrets des lieux. Elle entre en quelque sorte en croisade, bien décidée à libérer les enfants qu’elle croit prisonniers dans un recoin de la maison, ces mêmes enfants dont une gamine l’avait enjointe à se méfier alors que tous les pensionnaires quittaient la propriété. Et la future mère angoissée de se muer en mère protectrice que rien n’arrête. Plus Anna s’enfonce dans les entrailles de l’orphelinat, plus elle perd pied avec la réalité. Pascal Laugier ne s’embarrasse pas de subtilité en la faisant passer littéralement de l’autre côté du miroir pour ce qui s’apparente alors davantage à une plongée dans l’esprit de plus en plus dérangé de Anna plutôt qu’à un film de maison hantée.

Pour un premier film, Saint-Ange s’avère esthétiquement très maîtrisé. On sent que le réalisateur a pris du plaisir à mettre en valeur cette bâtisse digne des plus fameuses maisons hantées. Il dispose d’un indéniable savoir-faire qui gagnerait à reposer sur un matériau plus solide que celui proposé dans le film ici présent. De savoir si tout ce qu’on voit est issu de la réalité ou des hallucinations de Anna importe peu tant Pascal Laugier préfère privilégier l’atmosphère à une intrigue mieux construite et par la même plus passionnante. Il se contente de lancer divers pistes sans jamais en mener une à son terme ce qui donne à l’ensemble un aspect fourre-tout finalement assez vain. Martyrs, son nouveau film à la genèse chaotique, nous éclairera sur la persistance ou non de ce défaut.

Bénédict Arellano

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