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Riff Raff. 1991.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Chronique sociale
Réalisation : Ken Loach
Avec : Robert Carlyle, Emer Mc Court, Ricky Tomlinson, Jim R. Coleman...




A sa sortie de prison, Stevie erre dans les rues de Londres sans un sou en poche et nul endroit où dormir. Finalement, il se fait embaucher en tant que manœuvre sur un chantier où il rencontre d’autres travailleurs précaires avec lesquels il se lie d’amitié. Par leur entremise, il trouve un logement dans un immeuble désaffecté, et au hasard d’un sac retrouvé au fond d’une benne à gravats, il fait la connaissance de Susan, une chanteuse. Une idylle naît entre eux. Ces deux solitudes décident alors de vivre ensemble mais cela ne va pas sans heurts.



Après l’Allemagne déchirée (Fatherland, 1986) et le conflit en Irlande du Nord (Hidden Agenda, 1990), Ken Loach revient à des préoccupations plus locales en se confrontant à la réalité sociale de l’Angleterre durant les années Thatcher (1979-1990). Pour l’homme de gauche qu’il est, ces 11 années ont dû paraître interminable tant la bien nommée « Dame de Fer » s’est échinée à mettre un terme aux politiques socialistes menées depuis 30 ans de la manière la plus vigoureuse qui soit. Jugez vous-même : politique économique agressive, privatisations à gogo entraînant une forte désindustrialisation assortie d’une hausse continue du chômage, combat acharné et réussi pour réduire la puissance des syndicats (la grève d’un an des mineurs entre 1984 et 1985 n’est pas parvenu à faire plier la dame de fer, qui est restée inflexible)... De par sa date de sortie –juin 1991–, Riff Raff prend donc en quelque sorte des allures de constat des années Thatcher pour un Ken Loach désireux de libérer ainsi toute la frustration accumulée.
Dans un souci de réalisme, le cinéaste confie quelques uns des rôles principaux à de vrais maçons, et s’appuie sur Ricky Tomlinson pour asséner quelques-unes de ses vérités. Ancien leader syndical, Ricky Tomlinson a même tâté de la prison après avoir mené une grève dans le bâtiment. Dans le film, il incarne Larry, un brave type qui ne rate jamais une occasion de rappeler à qui veut l’entendre (en fait, personne) tous les maux hérités de Margaret Thatcher dont souffre le pays. Contrairement à ses camarades, il possède une conscience politique aiguë qui le pousse à faire entendre sa voix pour établir auprès de leurs employeurs une liste de tous les dysfonctionnements au sein du chantier. Peine perdue. En guise de réponse, il se verra signifier son renvoi pur et simple. Les employeurs ne veulent pas s’embarrasser d’un râleur, et éventuel meneur de fronde à leur encontre, alors que le pays grouille d’une main d’œuvre peu regardante quant aux conditions de travail. Résultat, ils les font travailler dans des conditions déplorables (le réfectoire est infesté de rats) et avec un souci de leur sécurité proche de zéro. En une poignée de scènes, Ken Loach restitue bien la précarité de leurs conditions de travail ainsi que le peu de respect que leurs employeurs leur témoignent. Ils ne sont que des pions interchangeables, gérés à la va comme je te pousse par des contremaitres qui ne brillent guère pour leurs compétences. Toutefois, comme à l’accoutumée, on ne trouve nul misérabilisme dans ce triste constat. Ken Loach s’attache avant tout à dépeindre la grande humanité dont font preuve ces gens de peu, toujours prêts à se serrer les coudes entre eux. Et quand bien même leur vie n’est pas toujours rose, le rire n’est jamais bien loin, compagnon indispensable pour affronter la dureté du quotidien. Le cinéaste anglais a aussi la sagesse d’éviter tout angélisme à l’égard de ses personnages. Ils ne sont pas d’une pièce, ou tout bons ou tout mauvais, juste humains. Qu’un des leurs se fasse virer de manière abusive –en l’occurrence Larry–, pas un n’élèvera le ton pour tenter de plaider sa cause. Il a joué, il a perdu.
Tant que Ken Loach se cantonne à sa description du milieu ouvrier, Riff Raff fait mouche. En revanche, il est moins convaincant dans ses velléités fictionnelles. Ainsi, l’idylle entre Stevie et Susan ne brille guère par son utilité en dépit d’une entame assez touchante. Disons qu’elle témoigne d’une volonté d’approfondir la psychologie de Stevie sans que cela n’affecte réellement l’intrigue. Homme marqué par un passé douloureux et mû par un rêve aussi peu glamour que présentement inaccessible (ouvrir un magasin de prêt-à-porter), Stevie tente de se constituer un semblant de foyer avec Susan, sans franchement se donner les moyens que leur histoire perdure. De fait, le personnage de Susan s’en trouve quelque peu sacrifié. Passé le décalage –amusant– entre son rêve de percer en tant que chanteuse et ses faibles aptitudes en la matière (elle massacre un standard d’Elvis Presley), elle demeure très effacée, juste utile pour tenter d’étoffer le personnage de Stevie. Or ce dernier laisse froid, grief déjà palpable dans Hidden Agenda, à la différence que ce dernier présentait l’avantage de placer ses personnages dans un canevas de thriller, donc malgré tout plus stimulant. Là, c’est le calme plat, notre sympathie allant davantage à la truculence d’un Larry ou à la rusticité d’un Shem. De même, l’humour du film est ici trop construit, manquant sincèrement de spontanéité. Que ce soit la découverte d’un homme nu prenant son bain dans l’appartement témoin par un trio de femmes voilées ou la mésaventure de la famille de Stevie au moment de répandre les cendres de sa mère, l’humour paraît trop téléphoné, trop écrit. Il manque ce subtil mélange entre légèreté et gravité qui feront dès Raining Stones (1993) le sel de ses films.



Film noble, réalisé de manière naturaliste, Riff Raff n’en demeure pas moins un film particulièrement austère, aride. Le style employé par Ken Loach entre régulièrement en contradiction avec la musique guillerette de Stewart Copland, ce qui rend parfois le film déconcertant. En revenant sur ses terres, le cinéaste n’a pas accompli un sans faute mais a tout de même posé les bases d’une carrière qui va par la suite prendre une ampleur incontestable.

Bénédict Arellano

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