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Le Monache di Sant'Arcangelo. 1973.
Origine : Italie / France
Genre : Drame
Réalisation : Domenico Paolella
Avec : Anne Heywood, Luc Merenda, Ornella Muti, Martine Brochard...




En 1577, l'Empire espagnol se porte bien, merci. Il est en pleine expansion coloniale en territoire Maya, et les perspectives financières pour ceux qui s'y sont investis sont rayonnantes. A Naples, royaume gouverné par le trône d'Espagne, l'archevêque d'Arezzo voit l'occasion d'obtenir une appréciable donation par le biais de l'abbesse du couvent de Saint-Archange, qui par tradition attribue l'exploitation des terres qui lui appartiennent à la personne de son choix, si possible fortunée et proche de l'Église. Or, il se trouve que l'actuelle abbesse est sur son lit de mort. Du nom de celle qui lui succèdera dépend le nom du futur exploitant des terres, et donc le montant de donation espérée par l'archevêque. Celui-ci doit cependant attendre que la nouvelle abbesse soit nommée. Trois religieuses se sont portées candidates : mère Lavinia, la plus âgée du Saint-Archange, qui assure déjà l'intérim, semble être la plus sage. Mais mère Carmelia et mère Giulia, ses deux rivales, ont des arguments à faire valoir. Surtout mère Giulia (Anne Heywood), qui dispose d'un contact politique en la personne de Don Carlos, qui aimerait bien bénéficier des "avantages" promis à l'homme qui sera désigné par la nouvelle abbesse. Catholique intègre dans l'entourage de l'archevêque d'Arezzo, le vicaire Carafo (Luc Merenda) est bien décidé à suivre tout cela de près, persuadé que le couvent de Saint-Archange cache des choses pas très catholiques.



A l'aube de la "nunsploitation", certains réalisateurs restent encore suffisamment ambitieux pour ne pas concevoir leurs films comme de simples fantaisies érotiques, ni même comme des fantaisies du tout, ce qui aurait pu être le cas si Les Diables de Ken Russell avait été scrupuleusement copié. Et ce n'est pas vraiment ce qu'a fait le vétéran Domenico Paolella, dont le film est finalement nettement moins "bis" que celui de Ken Russell. Adapté d'une histoire vraie qu'aurait narré Stendhal en son temps, Les Religieuses du Saint-Archange est d'une sobriété monacale, et les rares scènes qui auraient pu lui valoir d'être catalogué au rayon "érotique" sont vraiment tout sauf émoustillantes. Soit il s'agit d'amour entre deux personnages, auquel cas elles sont traitées avec délicatesse, soit ce sont des actes de torture, auquel cas il s'agit d'une variation très soft des films à la Ilsa. Paolella aurait d'ailleurs très bien pu raccourcir ces scènes, mais probablement par contrainte, il ne l'a pas fait. En l'état, elles s'inscrivent comme le prolongement des thèmes abordés, qui quant à eux auraient plutôt tendance à cataloguer le film au rayon "drame". Une bonne partie des Religieuses du Saint-Archange est structuré comme un soap opera, avec les nombreuses intrigues mêlant sentiments et politique qui se jouent en coulisse pour l'obtention du poste d'abbesse. On y trouve un abondant ensemble de sous-intrigues heureusement plutôt faciles à suivre. Il y a déjà le cas de Giulia, qui est l'amante de Chiara jusqu'à ce qu'elle se lance dans sa "campagne" et dédaigne sa camarade, laquelle vit plutôt mal les choses, surtout qu'une nouvelle venue nommée Agnès menace de lui piquer Giulia. Il y a aussi les liens entre la même Giulia et Don Carlos, un chaud lapin qui en contrepartie du poison donnée à son associée pour l'empoisonnement de mère Lavinia ainsi que du fort soutien financier qu'il s'apprête à verser à l'Église réclame les charmes d'Isabella (Ornella Muti), nièce de Giulia placée au couvent en raison de sa relation amoureuse avec Francesco. Une relation qu'elle souhaite continuer envers et contre tout, profitant de la présence secrète de Francesco aux environs du Saint-Archange. Enfin il y a Mère Carmela, qui parvient régulièrement à faire entrer son amant dans sa cellule, inconsciente du fait que Giulia a deviné son secret et s'apprête à le retourner contre elle pour l'écarter de la course à l'investiture. Tout ceci est très dense et revêt des allures parfois caricaturales, principalement en ce qui concerne les relations entre Isabella et Francesco, toutes en grandes déclarations pompeuses comme seuls les plus roucoulants poètes savent les composer.



L'intérêt du film se trouve heureusement ailleurs, à savoir dans la description très négative qui est donnée de cette Église catholique alors au faîte de sa puissance. C'est une institution qui, au grand dam du vicaire Carafo, a largement débordé de sa fonction spirituelle pour servir d'exutoire à tout un tas de parasites qui s'en servent à des fins diverses. Elle sert par exemple à se débarrasser d'éléments perturbateurs comme l'est Isabella, qui refuse le mariage arrangé par sa famille. Il y a aussi ceux qui, à l'instar de Don Carlos, s'en servent pour accroître leur pouvoir politique, rôle que l'Église accepte volontiers de jouer moyennant contrepartie. Ce qui s'appelle tout bonnement de la corruption. L'Église est intimement liée au pouvoir, à tel point qu'elle est devenue l'un de ses instruments d'oppression favori à travers le prosélytisme actif. Le sens de la morale qu'elle prêche n'est pas celui des paroles divines, mais celui de la soumission au pouvoir. Ce qui est également valable au sein même de l'Église, fortement hiérarchisée. Rien que le poste d'abbesse permet de bénéficier de nombreuses "largesses", ce qui entraîne forcément une lutte pour le pouvoir comme celle qui se déroule au Saint-Archange. Forcément, cette lutte peu charitable entraîne l'écrasement des plus faibles, que ce soit Isabella, Chiara, où les deux rivales de Giulia (la victoire de celle-ci devient très vite évidente). Personne n'est dupe, et c'est bien justement ce qui gêne Carafo, pour lequel l'Église doit rester fidèle à ses principes et ne pas tolérer de telles manigances qui aboutissent à l'écrasement des plus faibles. C'est même le rôle premier des instances du catholicisme. Or, celles-ci sont corrompues et en cherchant à asseoir son pouvoir, l'Église créé elle-même les conditions qui feront de l'arrivisme la principale motivation des personnes telles que les religieuses du Saint-Archange, qui reproduisent à leur échelle l'hypocrisie de leurs supérieurs. Il n'y a pas de porte de sortie à ce climat étouffant, entre les dogmes moraux conservateurs et la conquête du pouvoir. Les religieuses ne se montrent humaines que lorsqu'elles transgressent les lois, notamment en vivant en secret des histoires d'amour prohibées, hétérosexuelles ou homosexuelles. C'est ce qui rend Isabella attachante (du moins si l'on veut bien passer sur ses déclarations enflammées), qui fait que l'on comprend Carmelia et que l'on se prend de pitié pour Chiara. Même Giulia finit par trouver grâce aux yeux de Carafo, qui en enquêtant sur les pratiques secrètes du couvent aura mis le doigt dans un engrenage qu'il n'imaginait pas : l'extrémisme de l'Inquisition, prête à condamner des religieuses aussi corrompues que ne le sont les pontes de l'Église, mais affaiblies par leur position hiérarchique moindre. Lui aussi "coincé", Carafo ne peut que dresser un seul constat : ou l'Église tolère la corruption en son sein, ou elle la sanctionne avec une prodigieuse et hypocrite intolérance. Dans tous les cas, le Vatican n'en sort pas grandi, loin de là. Les constatations faites par Paolella ne sont pas révolutionnaires, bien sûr, mais elles sont amenées avec subtilité : d'abord le film ressemble à un soap opera, puis ils nous fait part de la corruption au couvent du Saint-Archange, puis il englobe le tout dans une dénonciation d'ampleur de l'Église catholique, qui dogme ou pas, est elle aussi victime de ses bas instincts dans une époque qui étaient propices à ces "abus". La richesse du film est amenée progressivement, et son intensité ne fait que croître jusqu'à un final assez fort. L'ensemble aura donc été accrocheur, malgré un total dépouillement de style. Un traitement sérieux pour un film sérieux.

Loïc Blavier

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