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Rabid. 1977.
Origine : Canada
Genre : Horreur
Réalisation : David Cronenberg
Avec : Marilyn Chambers, Frank Moore, Joe Silver, Howard Ryshpan...




Deuxième film de David Cronenberg avec Ivan Reitman (qui ceci dit prend un peu de recul, ici, en devenant producteur exécutif) après Frissons, Rage continue logiquement de poser les thématiques fétiches du cinéaste dans un style très similaire à celui de son oeuvre précédente. Il est toujours question ici de maladie, de sexe et de chair. Mais déjà, on dénote un propos un peu plus ambitieux : le film ne se passe cette fois plus dans un immeuble occupé par des personnages plutôt désincarnés, mais il s'étend à tout un territoire à partir de l'étrange cas contracté par une certaine Rose (Marilyn Chambers). Celle-ci, victime d'un accident de moto, est opérée par un chirurgien esthétique qui en profite pour tenter sur elle une expérimentation qui aura pour fâcheuse conséquence de transformer la jeune femme en espèce de vampire à la sauce Cronenberg, c'est à dire à une sauce particulière, très viscérale. Reprenant le côté sexuel du mythe du vampire, le canadien ne joue pas la carte du gothisme, mais encore une fois celle du réalisme. Rose ne suce pas le sang de ses victimes avec des canines acérées, mais avec un bizarre organe à forte connotation sexuelle qui se situe au niveau de son aisselle gauche, et qui peut faire office lorsque Rose prend quelqu'un dans ses bras. Ses victimes ne deviennent pourtant pas comme elle : elles developpent une forme de rage meurtrière particulière, qui va peu à peu s'étendre sur toute la ville, et au-delà.
Marilyn Chambers, actrice de porno au physique on ne peut plus conventionnel (ce n'est assurément pas une bimbo siliconnée du porno californien, et à ce titre elle est parfaite dans un rôle pourtant ingrat) incarne donc ce "vampire" qui n'en est pas, en tout cas qui n'est pas un suceur de sang habituel. Ni théâtrale comme peut l'être un Bela Lugosi, ni méchante comme peut l'être un Christopher Lee, ni lyrique comme peut l'être un Gary Oldman, elle est juste une femme propageant inconsciemment une maladie qui n'a finalement pas grand chose à voir avec le mal qui la ronge elle-même. Sa soif de sang ne découle pas d'un quelconque reniement de dieu, mais d'expérimentations scientifiques hasardeuses qui font d'elle un monstre. Cronenberg réactualise ainsi le cinéma fantastique en l'ancrant dans une réalité concrète, en lui donnant une justification ne reposant aucunement sur la superstition mais sur la science et la déformation de la nature qu'elle peut entraîner. A vrai dire, autant voire davantage qu'à un vampire, Rose peut être assimilée à un moustique, à ceci près qu'elle est également dotée d'émotions et de souffrances bien humaines, physiques ou morales. Elle ne cherche pas à propager la maladie (elle ne sait même pas qu'elle est à l'origine de l'épidémie de rage) : elle tente de se soulager elle-même via des actes très sexuels la réduisant au rang de moins que rien, de salope, sans que pourtant jamais le potentiel plaisir qu'elle pourrait au passage récolter ne soit clairement renié. Son personnage est ambigu : dévorée par la souffrance et par ses nécessités physiques, elle peut aussi parfois apparaître comme heureuse de pouvoir justifier ainsi l'appaisement de sa soif sexuelle et sanguinaire. On retombe ici dans l'idée centrale de Frissons : parvenir à refréner sa morale pour satisfaire ses besoins physiques reprimés. Mais là où Frissons ne plaçait que peu d'ambiguité sur le personnage instigateur de la débauche (le docteur du début du film a ouvertement cherché à créer cette situation), Rage se fait bien plus subtil : Rose est tiraillée entre ses instincts et sa morale. C'est ce qui contribue à rendre le film très noir, froid, en plus bien entendu de la grande sobriété de la mise en scène de Cronenberg.
Maintenant, il ne faudrait pas non plus croire que Rose et son vampirisme chirurgical soit le seul intérêt de Cronenberg : l'épidémie naissante n'est pas non plus évacuée du film, même si le réalisateur, toujours dans une optique réaliste, ne s'intéresse principalement qu'à ses prémices. Cette fois-ci, on songera davantage au mythe des zombies : les enragés s'en rapprochent et, un an avant le Zombie de Romero, Cronenberg nous donne à voir pour la première fois une fin du monde dûe à une extrapolation de la nature humaine, et non à un quelconque conflit géopolitique (c'est d'ailleurs à se demander si Romero n'a pas été inspiré par Cronenberg... surtout qu'une des scène les plus spectaculaire de Rage se déroule dans un centre commercial). Les autorités sont alertées, le ministère de la santé se penche sur des solutions, puis, le danger continuant de se propager, l'armée intervient. Cronenberg prend ici un plaisir minutieux à dépeindre une société rongée par la maladie, dans laquelle le mal ne vient pas de l'extérieur, mais bien de l'intérieur : des réactions du corps humain. Evidemment, le film se révèle assez gore, mais ce gore n'est en rien un objectif : c'est une étape nécessaire dans la perspective d'un cinéaste attaché à la science et à ses ratés.



Les amateurs d'horreur auront beau râler dix ans plus tard lorsque Cronenberg abandonna la violence physique pour s'attarder sur les déviations mentales : un film comme Rage montre que jamais le cinéaste n'a voulu particulièrement oeuvrer dans le genre horrifique pour répondre simplement aux attentes d'un public amateur de séquences sanguinolentes. Son but, comme on le perçoit clairement ici, est de s'interesser aux interractions (souvent hors-normes) entre les instincts, la chair, et l'esprit. L'horreur et l'érotisme étant les genres le plus prompts à accueillir de telles thématiques ainsi qu'à les faire ressortir via des éléments de "biologie-fiction", c'est sans surprise que ses films ont été catalogués comme des films d'exploitation gores. Une étiquette pas totalement fausse, mais pourtant fort réductrice : au-delà de ça, les films de Cronenberg sont avant tout de vrais films originaux, semblables à aucun autres. Rage ouvre définitivement des perspectives nouvelles à son réalisateur et au cinéma en général.

Loïc Blavier

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