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Les Prédateurs de la nuit. 1988.
Origine : France
Genre : Remise au goût du jour
Réalisation : Jess Franco
Avec : Helmut Berger, Brigitte Lahaie, Caroline Munro, Chris Mitchum...




Au terme d’une charmante soirée passée dans les beaux quartiers de la capitale, le Dr. Flamand, sa soeur Ingrid et sa maîtresse Nathalie s’apprêtent gentiment à regagner leurs pénates lorsqu’une femme d’un certain âge admoneste le brave praticien. Chirurgien esthétique de son état, il doit bien reconnaître en voyant les horribles marques qui entourent l’œil gauche de son ex patiente que ses soins se sont avérés loin d’être miraculeux. Pleine de ressentiment à son égard, la pauvre dame lui jette un bocal d’acide à la figure dont le contenu est intercepté par Ingrid, qui s’est courageusement interposée pour protéger son frère. Complètement défigurée, elle obtient la promesse de retrouver très bientôt un nouveau visage. Pour se faire, le docteur Flamand envoie Nathalie lui chercher des cobayes, choisis parmi ses ex patientes, afin de trouver le visage parfait pour sa sœur. Leur dévolu se jette sur Barbara Hallen, mannequin à ses heures, dont la disparition alerte le père, homme d’affaire new-yorkais. Ce dernier mandate un ancien compagnon d’armes devenu détective, Sam Morgan, avec toute latitude pour la retrouver.



Pour ceux qui ont été nourris au cinéma de genre à l’époque des VHS, René Château était une sorte de bienfaiteur de l’humanité. Grâce à ses efforts en tant que distributeur, tous les Bruce Lee ou des films aussi dérangeants que le Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper ou le Maniac de William Lustig ont obtenu une visibilité en nos vertes contrées. En parallèle à son précieux travail de distribution, il s’est également essayé à deux reprises à la production. Une première fois en 1976 avec Le Musée et une seconde avec ces Prédateurs de la nuit dont il signe également le scénario sous le pseudonyme de Fred Castle. Son inspiration, il n’est pas allé la chercher bien loin puisque la trame est un évident décalque du classique de Georges Franju, Les Yeux sans visage (1959). Malin, il fait appel à Jess Franco, stakhanoviste du cinéma de genre et déjà lui-même auteur d’une variation sur le même thème en 1962 –L’Horrible docteur Orlof– pour en assurer la réalisation. Et parce qu’on ne se refait pas, René Château a su attirer dans ses filets quelques grands noms afin de faciliter la vente de son film à l’étranger. Il en résulte un film au casting hétéroclite où voisinent un acteur « viscontien » (Helmut Berger), un habitué des productions européennes et vedette du petit écran depuis Kojak (Telly Savalas), une égérie du cinéma fantastique britannique (Caroline Munro), un fils de (Chris Mitchum), une figure des grandes heures du cinéma français (Stéphane Audran) et une star du porno hexagonal (Brigitte Lahaie). Et tout ça dans le but louable de conjuguer à nouveau cinéma français et fantastique.
Concrètement, Les Prédateurs de la nuit offre la possibilité à Jess Franco de réviser sa copie, de la remettre au goût du jour. En 1962, la censure de l’époque ne lui avait pas permis d’illustrer au mieux les exactions de son brave docteur. 26 ans plus tard, il peut désormais s’en donner à cœur joie, ne lésinant pas sur les plans gores. Tranchage de membres, décapitation post-mortem à la tronçonneuse, perforation de boîte crânienne et autre plantage de seringue dans un globe oculaire constituent les principaux exemples des divers sévices infligés aux patientes du docteur Flamand. Le clou du spectacle étant bien entendu l’opération visant à redonner son beau visage à Ingrid, avec force détail sur l’arrachage de la peau de la victime et gros plan sur ses yeux dans lesquels se lisent toute la détresse du monde. Bénéficiant des bons soins de Jacques Gastineau, spécialiste français en effets de maquillage dont la carrière connaissait alors un bel essor, ladite scène se voit même dupliquée pour le plus grand plaisir des amateurs, la première opération se soldant par un échec. Dans l’ensemble, Jess Franco fait preuve d’une certaine complaisance dans l’approche des scènes gores (cf la décapitation à la tronçonneuse qui se joint du langoureux baiser de Gordon, l’employé aux basses œuvres, administré à la tête fraîchement tranchée) à laquelle échappent les deux scènes d’opération esthétique, auxquelles il apporte un soin clinique fort approprié.
Par ailleurs, le récit étant particulièrement fourni en jolies femmes, Jess Franco peut mettre l’accent sur l’érotisme, autre mamelle du cinéma d’exploitation qui lui est cher. Curieusement, et en dépit de l’omniprésence de Brigitte Lahaie, Les Prédateurs de la nuit se révèle plutôt avare en scènes émoustillantes. A l’image de l’actrice française, Jess Franco se fait pudique, écourtant au maximum toute scène susceptible de laisser libre court à ses penchants voyeuristes. De fait, hormis une figurante totalement dénudée que l’on apercevra au détour d’une cellule capitonnée, ni Brigitte Lahaie, ni Christiane Jean et encore moins Caroline Munro nous gratifierons de leur belle plastique. Ce choix est d’autant plus étrange que le film navigue allégrement dans les eaux troubles d’une sexualité déviante. Triolisme, sado-masochisme, voyeurisme et surtout inceste forment les trois mamelles de la sexualité telle qu’elle nous est représentée dans le cocon petit bourgeois du docteur Flamand. Mais tout cela est illustré à la manière d’un pâle roman photo à l’érotisme léger, se bornant à un étalage de belles toilettes et autres porte-jarretelles affriolants. Il se dégage de ces scènes un ennui poli qui n’a d’égal que celui véhiculé par le docteur Flamand, à la fois personnage central du film et son élément le plus passif. De tout le récit, il ne fait quasiment rien d’autre qu’attendre et observer. Il mandate sa maîtresse pour séduire ses prochaines victimes et refuse d’opérer lui-même sa sœur, par peur de l’échec. Il apparaît comme quelqu’un d’éminemment mou et jamais plus à son avantage que parfaitement lové dans un fauteuil à observer par écran vidéo interposé Nathalie effeuiller le prochain cobaye, ou sa sœur s’adonner à ses plaisirs de maîtresse dominatrice sur la personne de Gordon. Mise en parallèle avec la nationalité du Dr Moser (médecin allemand ayant officié dans les camps de concentration et contacté sur les bons conseils du Dr Orlof, Jess Franco assurant là une maligne filiation entre son nouveau film et celui de 1962), la passivité du Dr Flamand vaut complicité et prend une dimension allégorique, renvoyant aux tristes heures de l’Histoire de France. Jess Franco ne prend plus de pincettes et renvoie ouvertement les expérimentations chirurgicales de son film à celles du Dr Mengele de funeste mémoire. En sus du gore précédemment évoqué, il s’agit là de l’apport le plus notable apporté à un film qui dans sa majorité épouse la structure de L’Horrible docteur Orloff, intrigue policière faiblarde à l’appui. L’époque étant ce qu’elle est, le détective privé remplace l’inspecteur de police mais avec une égale inefficacité. Toutefois, sans doute conscient du caractère peu engageant de ses personnages –aucun n’étant réellement sympathique– et quitte à amoindrir la force d’un dernier plan cauchemardesque, et pour le coup bien plus efficace que n’importe quel effet gore, Jess Franco laisse planer l’ombre d’une victoire à la Pyrrhus au dessus du toast final. Non sans que celle-ci fasse ironiquement référence à l’Histoire, d’ailleurs.



Compte tenu des nombreuses contraintes auxquelles Jess Franco avait dû s’astreindre à l’époque de L’Horrible docteur Orlof, on aurait pu penser qu’il se lâcherait davantage avec ces Prédateurs de la nuit.. Et bien, non ! Son film demeure étonnamment sage, les excès gore ne pouvant être mis à son actif à une époque où ils devenaient inhérents au genre horrifique. Reste le plaisir d’un casting hétéroclite et quelques passages amusants dont cette mise en abîme consentie de la jeune actrice Florence Guérin (vue dans Le Déclic, notamment). Jouant son propre rôle, elle est dépeinte comme une actrice prête à tout pour percer dans le milieu. Même de jouer dans un obscur film de genre qui, si il a eu les honneurs d’une sortie ciné, n’en est pas pour autant passé à la postérité. Comme sa jeune actrice, d’ailleurs...

Bénédict Arellano

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