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Pickup on South Street. 1953.
Origine : Etats-Unis
Genre : Film noir
Réalisation : Samuel Fuller
Avec : Richard Widmark, Jean Peter, Thelma Ritter Murvyn Vye...


Dans une rame de métro bondée, une jolie brune est surveillée par deux hommes du FBI. Skip McCoy, un pickpocket, ne les remarque pas et s’approche de la jeune femme pour lui subtiliser son portefeuille. Il s’évanouit dans la foule avant que les agents, s’étant aperçu du vol, ne le prennent en chasse. La jeune femme ne le remarque que bien plus tard, et la découverte du vol la met dans une situation délicate : en effet son portefeuille contenait des microfilms qu’elle s’apprêtait à remettre à un espion communiste...



Pickup on South Street, alias Le Port de la drogue chez nous, est un film à la bien curieuse destinée. Assassiné par les critiques de gauche, le film ne sort en France qu’en 1961, dans une version tronquée. En effet, lors de sa traversée de l’Atlantique le scénario du film se voit contraint de subir quelques modifications substantielles. La filière française de la Fox ayant jugé que cette histoire d’espions communistes était trop osée pour un public français, alors plutôt favorable aux idées du PCF, qui demeurait l’une des forces politiques du pays. Il aura donc suffit de changer quelques mots aux dialogues pour transformer les espions communistes en trafiquants de drogues, le microfilm contenant dès lors la formule chimique d’une drogue. Si le film n’en pâtit pas visuellement, il n’en va pas de même au niveau de la cohérence de l’intrigue : l’acharnement des policiers du film à confondre les malfaiteurs et leur empressement à s’attirer le concours de Skip (qui est lui même hors la loi puisqu’il vit de ses larcins) ne peut se comprendre que dans le contexte de guerre froide des années 50 : toute la vie politique des Etats Unis était très fortement marquée par l’immense peur qu’inspiraient les communistes, devenus des ennemis publics « chassés » par de farouches anti-rouges tels que McCarthy ou J.Edgar Hoover. Le cinéma se faisait bien souvent l’écho de ces tensions, et Hollywood a produit nombre de films fantastiques ou policier de propagande.
Pourtant, et cela saute aux yeux à la vision du film, le propos de Samuel Fuller n’est pas d’inscrire son œuvre dans la lignée de ces films anti-communistes. La dimension politique l’intéresse peu, et il préfère porter son attention sur son couple de héros marginaux. Un statut que Fuller semble partager avec ses personnages, son œuvre dénote dans les productions hollywoodiennes et la grande violence de ses films lui est souvent reprochée. Journaliste et romancier avant d’être cinéaste, Fuller se sert ici autant de son talent d’écriture que de sa bonne connaissance du milieu de la pègre New Yorkais. Son film évite le style documentaire tout en conservant une dimension réaliste très marquée. Il livre un portait du petit banditisme de New York via ses personnages de pickpockets, d’indicateurs… Ce réalisme n’empêche toutefois pas le réalisateur de faire ce qu’il aime, à savoir montrer des émotions brutes à l’écran. (Un film est un champ de bataille : amour, haine, violence, action, mort, en un mot émotion déclame-t-il dans le rôle d’un réalisateur dans Pierrot le fou de Godard). Et des émotions il y en a dans Pickup on South Street. L’intrigue se noue autour de la relation qui se tisse entre Skip et Candy, deux paumés immanquablement attirés l’un par l’autre. Leur histoire d’amour naissante prend la forme d’un véritable chassé croisé avec les enjeux représentés par le portefeuille volé. Et Skip se voit ainsi pourchassé par la jeune femme qui, après avoir voulu récupérer le microfilm tente de protéger le pickpocket, par les forces de l’ordre menées par le capitaine Tiger et par Joey, espion à la solde des communistes. Le film est ainsi mené sans temps morts et réserve de nombreuses scènes de bravoure. Il atteint son point culminant lors de l’affrontement, terriblement violent et sans concessions, entre Skip et Joey. Fuller peut ici montrer toute l’étendue de son savoir en matière de mise en scène, la scène est très sèche et les coups semblent claquer durement. Il n’a pas peur de montrer la violence telle qu’elle est : laide et brutale. Et dans son film les femmes se font tabasser, les hommes se donnent des coups de poings au visage et les corps sont traînés sans ménagement dans les escaliers… Le style de Fuller impressionne toujours ! Ces scènes dynamisent et font grossir les enjeux d’un scénario très bien mené, et qui se révèle être d’une grand cohérence.



En outre, le film est porté par un très bon casting, dont on remarque notamment Richard Widmark dans le rôle du héros pickpocket. Le jeune acteur avait été révélé par Henry Hathaway qui lui a offert le rôle du sadique Tommy Udo pour son Carrefour de la mort et deviendra dès lors l’un des acteurs marquants du film noir. Un genre dont Pickup on South Street est un très bon représentant. Le film rassemble en effet toutes les caractéristiques propres au film noir : le réalisateur a recourt au noir et blanc pour des raisons budgétaires surtout, mais cette contrainte renforce les aspects sombres et violents du récit. Cette esthétique marquée lorgne beaucoup sur un réalisme recherché, par exemple, les mouvements et les méthodes utilisées par le pickpocket sont tout à fait conformes à la réalité. Enfin, le film est un bon moyen de nous rappeler que si à présent le film noir fait partie des classiques du cinéma, il n’en était pas de même à l’époque : ce genre excessif et violent où les truands et les marginaux avaient souvent le beau rôle était surtout un genre populaire, plutôt mal vu par certains critiques de l’époque.



En somme, s’il est conseillé d’éviter la version française qui dénature le film (et que Fuller abhorre à juste titre) en remplaçant communistes par trafiquants de drogue dans les dialogues, Pickup on South Street demeure un excellent film noir, à la narration efficace et à l’interprétation soignée, qui prouve, si besoin était, le réel talent de mise en scène de Samuel Fuller.

Arnaud Schilling

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