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Polyester. 1981.
Origine : Etats-Unis
Genre : Comédie odorante
Réalisation : John Waters
Avec : Divine, Tab Hunter, Edith Massey, David Samson...




Mariée, mère de deux enfants, et vivant dans une coquette maison d’une banlieue de Baltimore, Francine Fishpaw aurait tout pour correspondre à l’imagerie de la parfaite mère au foyer américaine. Sauf que sa vie est un calvaire. Son mari la traite comme une moins que rien et la trompe avec sa secrétaire, sa fille ne va à l’école que pour se trémousser devant les garçons, tandis que son fils sèche les cours quand ça lui chante, plus intéressé par ce qu’il sniffe et les pieds de ses contemporaines. Heureusement, elle peut compter sur l’amitié indéfectible de Cuddles, son ex femme de ménage, et aujourd’hui meilleure amie. Et elle en aura bien besoin, au regard des épreuves qui l’attendent encore...

On ne présente plus John Waters, que des films comme Pink flamingos ou bien Female trouble ont élevé au rang de grand Pape du trash. Mais si le premier a bénéficié d’un fort élan de popularité aux Etats-Unis, le second marque une certaine défiance d’un public peu habitué à un tel étalage de grossièretés et à une sorte de glorification de la laideur. Desperate living accroît encore le fossé entre John Waters et le public américain, ce film allant encore plus loin dans le sordide. Comme si, avec ce dernier film, John Waters avait atteint les limites qu’il s’était fixé, il revient en ce début des années 80 avec Polyester, un film à l’apparence plus sage qui prend l’allure proprette du soap opera, genre télévisuel qui fait florès aux Etats-Unis. Cependant, l’indécrottable trublion qu’il est ne peut se résoudre à réaliser un film sérieux et gentillet. Pour l’occasion, il développe un gimmick qui aurait beaucoup plu à ce grand adepte du gadget cinématographique qu’était William Castle : l’odorama. Le concept, fort simple, nous est présenté par son inventeur en préambule du film. Cela consiste à gratter une carte numérotée de 1 à 10 -chaque numéro correspondant à une odeur particulière à laquelle les personnages se trouvent confrontés dans le film- lorsque le numéro en question apparaît à l’écran. Une fois ces informations capitales énoncées, le film peut démarrer.



Plus que jamais fidèle à sa ville de Baltimore, John Waters met en place un véritable chemin de croix pour son acteur fétiche Divine, à la différence que cette fois, les embûches sont davantage morales que physiques. De confession catholique, Francine supporte mal de vivre dans l’opprobre de son voisinage du fait des activités professionnelles de son mari, gérant d’un cinéma porno. Elle le supporte d’autant plus mal que cela ajoute à son sentiment de solitude. Rejetée par ses voisins, elle l’est aussi au sein de sa propre famille. Son époux passe son temps à lui crier dessus, et ses enfants se désintéressent d’elle comme de leurs études : sa fille est plus préoccupée par son petit ami Bo-Bo, et son fils s’enferme dans sa folie. En outre, sa propre mère lui rend visite quotidiennement pour la rabaisser chaque jour un peu plus et, accessoirement, lui piquer de l’argent. Le rôle de femme au foyer n’est pas une sinécure chez John Waters.
Polyester démarre au quart de tour sur un ton très outrancier qui se retrouve dans le jeu des acteurs. Divine minaude comme ce n’est pas permis, tellement à l’aise dans ses rôles féminins qu’on dirait une vraie comédienne. David Samson -le mari- joue les beaufs avec délectation, tout heureux que des manifestants crient au scandale sur le pas de sa porte, ce qui lui apporte une publicité inespérée pour son cinéma. Dans le rôle de Lulu Fishpaw, Mary Garlington est fatigante à souhait, toujours à se dandiner pour un oui ou pour un non tout en poussant des cris suraigus. Quant à Ken King (Dexter Fishpaw) il donne parfaitement chair à sa pathologie -une passion pour les pieds féminins encore plus intense que celle de Quentin Tarantino- qui le pousse à écraser le moindre petit peton qui croise sa route. Nous sommes à des lieues de tout glamour, ce qui va à l’encontre de l’imagerie habituelle des soap operas. John Waters aime les physiques atypiques, ces gens qui sortent de la norme, et que le cinéma traditionnel rechigne tant à montrer. Il aime aussi beaucoup illustrer les plus bas instincts de l’homme. Ainsi, le mari, non content d’avoir poussé Francine à se séparer de lui, prend un malin plaisir à la harceler. Cela passe par des coups de fil répétés lors desquels il pousse des soupirs sans équivoques en compagnie de sa maîtresse, ou par des commandes multiples de pizzas à l’intention de Francine pour bien appuyer sur ses tendances boulimiques. Et puis il y a bien sûr la vénalité exacerbée de la mère de Francine et de Todd Tomorrow, le gigolo de service. En fait, John Waters procède à un démontage en règle de l’Amérique reaganienne. Une Amérique si prude qu’il y a toujours une association quelconque pour s’élever contre ce qui est jugé contre-nature. Pêle-mêle, nous avons ici les ligues de vertus qui s’élèvent contre le commerce de la pornographie en exigeant que ces films soient remplacés par des films destinés aux enfants ; ou encore ces ligues anti-avortements qui, sous prétexte qu’on ne doit pas tuer un être vivant et fruit du seigneur, se montrent d’une violence rare à l’encontre de ces jeunes filles souvent affolées à l’aune de ces naissances non désirées ; ou bien les alcooliques anonymes dont le mode de fonctionnement s’apparente à celui d’un tribunal. John Waters fustige ce côté donneur de leçon des américains, cette propension à s’estimer à ce point irréprochables qu’ils puissent faire la morale à quiconque ne respecte pas ce qu’ils considèrent être la norme. De plus, c’est souvent asséné avec la plus grande violence et, finalement, sans la moindre considération pour la personne humaine. Un comble pour des gens qui se croient parfaitement respectables. Loin de n’être qu’un gimmick, l’odorama sert parfaitement le propos de John Waters. Ce procédé lui sert à nous montrer l’envers du décor, à nous faire sentir l’odeur pestilentielle qui se cache sous le vernis de ces jolies banlieues américaines. Pour faire court, il nous met le nez dans la merde d’une Amérique qui aimerait se donner l’allure d’une nation bien sous tous rapports, alors qu’il s’agit peut-être d’un des pays les plus corsetés du fait de la prépondérance de la religion catholique et de toute les valeurs restrictives qui en découlent.



Toutefois, John Waters n’a pas voulu réaliser un film à thèses, il laisse ça aux autres. Lui préfère la démesure et la liberté de ton, cette même liberté de ton qui lui permet ce genre de saillie envers son pays enrobé de gags énormes comme un suicide canin. Polyester demeure avant tout une comédie débridée qui ose toutes les folies. La comédie trash du début laisse place, en cours de récit, à une belle romance de pacotille entre Francine et Todd (ralentis pompeux à l’appui) pour s’achever sur une sorte de fin heureuse avec une famille enfin soudée. Au fond, sous couvert de ses multiples provocations, John Waters est un grand sentimental. Il chérit ses personnages de marginaux au point de toujours les faire triompher de l’adversité. Polyester fait office de transition dans l’œuvre du réalisateur. Il lui faudra patienter sept années pour réaliser un nouveau film. A partir de Hairspray, John Waters s’oriente dans une veine plus tendre et moins graveleuse. Quelque part, Polyester se présente comme son chant du cygne, son dernier film purement potache avant la maturité.

Bénédict Arellano

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