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Deathtrap. 1982.
Origine : Etats-Unis
Genre : Huis clos alambiqué
Réalisation : Sidney Lumet
Avec : Michael Caine, Christopher Reeve, Dyan Cannon, Irene Worth...


Après l’ambitieux et célébré Le Prince de New York, une plongée très documentée dans les coulisses de la police new-yorkaise et la corruption qui la gangrène, Sidney Lumet revient avec un film plus léger et à la logistique moins contraignante. Adapté d’une pièce de théâtre de Ira Levin, l’auteur de Rosemary’s baby, Piège mortel est une farce policière tournant autour des affres de la quête d’inspiration d’un auteur de théâtre en perte de vitesse.

Après avoir enchaîné les succès à Broadway à un rythme métronomique, c’est désormais les bides sans appel que Sidney Bruhl collectionne. Avec la pièce dont il assiste, accablé, à l’avant-première, il en est à quatre bides successifs. Au bout du rouleau, ne supportant plus de vivre aux crochets de sa femme, il reçoit le coup de grâce par l’entremise du manuscrit de l’un de ses anciens élèves -Clifford Anderson- dont l’excellence le renvoie à sa médiocrité présente. Désespéré et très remonté, il décide de convier son élève chez lui afin de le tuer. Ainsi, il pourra s’approprier sa pièce et la commercialiser sous son propre nom pour toucher le gros lot. La fin justifie les moyens, en somme.

L’essentiel du film se déroule dans le confinement de la pièce principale de la maison du couple Bruhl, sans que Sidney Lumet ne cherche à aérer outre mesure sa mise en scène. Il y a bien deux scènes d’extérieur en milieu de récit mais celles-ci s’apparentent davantage à un entracte qu’à une volonté du réalisateur d’étoffer une intrigue déjà très riche. Et si deux autres personnages interviennent en plus du trio autour duquel se noue l’intrigue, ceux-ci le font toujours dans le cadre de la maison des Bruhl, véritable pierre angulaire du récit. Le film est construit en trois actes que l’on pourrait énumérer comme suit : Acte 1, la déchéance du grand Sidney Bruhl ou comment cet homme, autrefois vanté pour son talent dramaturgique ne sait plus pondre que des purges dénuées d’intérêt. Concentré autour du couple Bruhl, l’action met en lumière les événements qui vont survenir en suivant pas à pas l’élaboration du plan machiavélique dans l’esprit de Sidney. Se faisant, les traits de caractère de l’un et l’autre membre du couple se dessinent sous nos yeux. Myra incarne l’épouse gentille et attentionnée dans toute sa splendeur, soutien indéfectible d’un mari qui ne lui rend pas toujours son amour. A noter la pétillante prestation de Dyan Cannon, confondante de naturel et qui confère une réelle épaisseur à un personnage qui n’aurait pu être qu’une potiche au milieu de ce duel de mâles. Quant à Sidney, c’est un homme fier qui ne supporte plus de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa femme. Il vit très mal sa situation d’ancienne gloire qui tombe peu à peu dans l’oubli, ce qui le rend acariâtre et profondément aigri. Acte 2, l’arrivée de Clifford Anderson dans la demeure des Bruhl. L’apparition de ce personnage apporte un surcroît de tension au récit qui ne retombera plus jusqu’à la fin. Et enfin, acte 3, le dénouement qui s’effectue comme il se doit sous un monceau de coups de théâtre marqués du sceau du cynisme.
Plus encore que toute autre incursion de Sidney Lumet dans l’adaptation théâtrale, Piège mortel trahit ses origines, mais il le fait à dessein dans le but avoué de décortiquer les ficelles des comédies policières, genre qui a fait la gloire de Sidney Bruhl. La pièce de Ira Levin prend un malin plaisir à jouer sur plusieurs tableaux, chacun correspondant à la vérité d’un personnage. Ainsi, Sidney et Clifford, en bons dramaturges rompus aux trames policières, partagent tous deux la certitude de tenir les ficelles et d’avoir chacun un coup d’avance sur l’autre. Nous assistons à une confrontation d’ego démesurés, chacun cherchant à se montrer plus malin que l’autre. Face à cet affrontement plus intellectuel que physique, Myra occupe en quelque sorte notre place, plus spectatrice qu’actrice d’un duel dont, elle comme nous, avons bien du mal à définir les tenants et les aboutissants. Film manipulateur en diable, Piège mortel rappelle par bien des aspects Le Limier, dernière œuvre de Joseph L. Mankiewicz, et pas seulement du fait de la présence de Michael Caine dans les deux films. Dans les deux cas, on retrouve ce travestissement de la réalité qui passe par la manipulation de l’autre, à la fois si semblable et si différent. Toutefois, Piège mortel se décline sur un mode plus léger, ce qui n’empêche pas Sidney Lumet de maintenir une tension permanente tout au long de son film à partir de l’intrusion du personnage de Clifford. Le ton est à la farce, une farce macabre ponctuée des saillies pince-sans-rire distillées par un Michael Caine très en forme et jubilatoire. Son personnage se comporte souvent en vilain garnement, au point de paraître plus juvénile que celui interprété par Christopher Reeve. Ce dernier, en mal de veuves et d’orphelins entre deux aventures de Superman, n’a pas à rougir de sa prestation, confirmant si il en était besoin que Sidney Lumet, en plus d’être un bon réalisateur, se double d’un excellent directeur d’acteurs.

Film ludique qui se joue allègrement des clichés des trames policières à tiroirs, Piège mortel s’avère un plaisant jeu de massacre à l’ironie mordante. Et si, par la force des choses, l’abondance des coups de théâtre finaux rend la conclusion un brin laborieuse, la dernière scène, par son cynisme enjoué, permet à l’affaire de se clore en beauté et à Sidney Lumet de s’en tirer haut la main pour un film certes mineur mais qui, au sein d’une filmographie fort riche, n’est pas à minorer.

Bénédict Arellano

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