The Osterman week-end. 1983. Origine : Etats-Unis Genre : Espionnage Réalisation : Sam Peckinpah Avec : Rutger Hauer, John Hurt, Craig T. Nelson, Chris Sarandon...
Lorsque Sam Peckinpah se lance dans cette adaptation d’un célèbre ouvrage du maître de l’espionnage Robert Ludlum, il est au bout du rouleau. Il n’a plus rien réalisé depuis Le Convoi (1977), tournage qui lui a encore valu une détestable réputation, de laquelle découle cette longue période d’inactivité, tout juste interrompue par la direction de la seconde équipe sur La Flambeuse de Las Vegas que lui confie Don Siegel en 1981. Profitant du désoeuvrement dans lequel il se trouve, les producteurs l’engagent pour ses seuls talents de réalisateur, lui interdisant formellement de réécrire le scénario à sa guise. Sam Peckinpah se retrouve sur le tournage nanti d’une distribution luxueuse (Rutger Hauer, Craig T. Nelson, John Hurt, Dennis Hopper, Chris Sarandon et, cerise sur le gâteau, Burt Lancaster) mais dépourvue de tous ses fidèles. A première vue, Osterman week-end revêt tous les aspects du film de commande aux liens de parenté peu évidents avec le reste de l’œuvre du cinéaste. Pourtant, et sans doute aussi parcequ’en éternel réfractaire à l’autorité il a tenté de plier le script à son style, Osterman week-end contient quelques éléments chers au cinéaste, au point d’ôter cette étiquette de vilain petit canard qu’on pourrait trop hâtivement accoler au film, bien qu'il soit à des coudées de ses plus grandes réalisations.
Jusqu’alors, Sam Peckinpah s’était le plus souvent intéressé à des hors la loi ou à des personnages de perdants magnifiques pour lesquels il entretenait une véritable affection qui transparaissait au travers de sa manière de les filmer. On ne retrouve rien de tout ça ici, pour la bonne et simple raison que tous les protagonistes du film sont issus d’un monde dans lequel il ne se reconnaît plus. Il n’a aucune attache avec tous ces nouveaux riches qui n’ont pas d’autre souci que celui de s’enrichir encore davantage. Des quatre amis, seul Bernie Osterman parvient à attirer la sympathie, sans doute parce qu’il est celui qui joue le plus franc jeu. D’ailleurs, il est le seul des trois à savoir garder son calme lorsque John, téléguidé par Fassett, les place face à leurs manigances. De lui émane une grande assurance assortie d’un calme olympien. Il assume ses actes et, par-dessus tout, ne remet jamais son amitié pour John en doute. Quand on connaît l’importance que revêt l’amitié dans l’œuvre de Peckinpah, on a tôt fait de comprendre pourquoi notre préférence va à Bernie. Paradoxalement, alors qu’il ne maîtrise pas toutes les règles du jeu, c’est lui plus que John qui semble dominer les débats. John pêche par excès de confiance, tout à la joie d’être investi d’une mission d’intérêt national. Pour une fois, il prend plaisir à se retrouver de l’autre côté des caméras, appréciant de plus en plus l’impunité qu’elles lui offrent de s’inviter dans l’intimité de ses amis, en quête de leur moindre faux pas. Toutefois, ce nouveau rôle à un prix, celui de la défiance qui viendra d’abord, et en toute logique, de ses amis puis, ce qui est bien plus douloureux pour lui, de son épouse. Sam Peckinpah nous régale de son savoir-faire dans l’art de faire monter la tension. A chaque repas réunissant les quatre amis et leurs compagnes, point la menace sourde d’une explosion de violence, qui s’avérerait d’autant plus destructrice qu’elle toucherait au lien quasi fraternel qui lie les quatre hommes. Cependant, ces quatre là brillent par leur faiblesse qui confine pour certain -Richard Tremayne en tête- à l’effacement. Du coup, une fois n’est pas coutume, le réalisateur s’en remet aux femmes qui elles, n’hésitent pas à se dire leurs quatre vérités en face. Curieusement, ce sont lors de ces scènes de repas (ou de jeux aquatiques) qu’on retrouve intact le style percutant de Sam Peckinpah, alors que lors des scènes d’action à proprement dites, il a plus l’air de se singer, distillant ses ralentis un peu à la va comme je te pousse, sans que ceux-ci n’ajoutent du relief à ces scènes désespérément plates. Une perte de flamboyance qui, si elle trahit sa grande lassitude, s’explique également par une histoire qui ne se prête guère aux scènes spectaculaires.
Osterman week-end est un immense jeu de dupes doublé d’un cruel jeu de massacre. Tout le monde se ment et cherche à manipuler l’autre. Le film repose entièrement sur les faux semblants, décrivant un monde dans lequel les images occupent désormais une place prépondérante dans la vie de chacun. John Tanner, qui vit par et pour l’image, ne voit aucun inconvénient à ce que toute sa maison soit truffée de caméras. C’est comme si il travaillait à domicile. Par contre, il ne s’interroge jamais sur la teneur même des images, plaçant plus volontiers sa confiance en elles qu’en la parole de ses amis. Ainsi, c’est sur la seule foi d’images incriminant ses amis qu’il se lancera dans cette opération, comme c’est à nouveau en voyant ces mêmes images dénuées de tout montage qu’il comprendra son erreur. Sam Peckinpah dresse un constat effrayant d’une société qui ne prend aucun recul avec ce qu’elle voit, considérant comme paroles d’évangiles tout ce qui provient du petit écran. Venant d’un professionnel de la télévision, cette attitude peut paraître étrange voire impensable. Pourtant, elle s’inscrit parfaitement dans la logique du personnage de John Tanner qui base tout son travail sur la recherche de la vérité, et qui ne peut concevoir que la télévision puisse colporter des mensonges, puisque lui s’en sert pour jouer les chevaliers blancs. Or, Fassett lui aura prouver le contraire en le confrontant à toute la puissance manipulatrice de ce médium ô combien néfaste lorsqu’il se retrouve utilisé à de mauvaises fins. Finalement, cet homme à la limite de l’arrogance s’avère être le dindon d’une farce particulièrement difficile à digérer pour lui qui a ni plus ni moins contribué à la destruction de son petit univers. Quant à Lawrence Fassett, dont le bonheur conjugal a été sacrifié sur l’autel d’intérêts politiques, il tient à la fois le rôle de bourreau et celui de condamné. De par son métier, il laisse peu paraître la nature de ses sentiments, gardant en toute circonstance un air impavide et détaché. Pourtant, c’est un homme qui a beaucoup souffert, et sans doute bien davantage lorsqu’il a appris la vérité concernant la mort de sa femme. C’est alors tout ce dont il croyait qui a soudain volé en éclat. Quelque part, lui aussi a pêché par ingénuité, ne découvrant que tardivement la nature profonde de son métier, et la prépondérance du mensonge au cœur de celui-ci. Dans son plan machiavélique, John Tanner devait jouer le rôle de relais, de lui devait découler la vérité. Or en le manipulant outrageusement, Lawrence Fassett a brisé ses plus vives croyances, il a détruit la foi qui l’animait, ce qui amène à ce constat d’échec sur lequel se clôt le film. John Tanner n’utilise plus la télévision qu’à des fins personnels, et se fiche bien des révélations de Fassett et de l’impact qu’elles pourraient avoir. Pis, il nie désormais toute importance à ce médium, et met en garde son public contre son pouvoir de nuisance, minimisant par là même son propre rôle et jouant le jeu des puissants, tel Maxwell Danforth. Les hommes de ce calibre garderont toujours les mains propres car ils savent mieux que quiconque se préserver des éclaboussures. En d’autres temps, Sam Peckinpah n’aurait jamais laissé son personnage principal accepter une chose pareille, quitte à se sacrifier pour la cause à laquelle il croit. Rien de tout ça ici. Pour John Tanner rien ne compte plus que son petit confort et son bonheur familial. Il n’a pas de fierté, et Sam Peckinpah n’a plus la force de se montrer aussi virulent que par le passé. Bénédict Arellano |