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Open Range. 2003.
Origine : Etats-Unis
Genre : Western
Réalisation : Kevin Costner
Avec : Robert Duvall, Kevin Costner, Annette Benning, Michael Gambon...




Se lancer aujourd’hui dans la réalisation d’un western relève de la mission suicide d’un strict point de vue financier. Cela fait maintenant quatre décennies que le genre n’a plus le vent en poupe. L’incroyable engouement pour Danse avec les loups en 1990 a pu à l’époque laisser croire en un retour en force du genre (d’ailleurs, beaucoup de studios peu scrupuleux ont tenté de s’engouffrer dans la brèche) mais seul Impitoyable, deux ans plus tard, a su lui faire pleinement honneur. De l’exercice de style un peu vain (Mort ou vif de Sam Raimi) au biopic pompeux (Wyatt Earp avec Kevin Costner) en passant par le pastiche (Maverick), les années 90 ont finalement eu raison de ce qui s’annonçait comme une belle renaissance. A l’heure actuelle, les rares westerns qui échouent sur nos écrans sont soit des remake (Alamo), soit des véhicules pour vedettes (Les Disparues), soit les deux à la fois (3h10 pour Yuma). Kevin Costner ne fait plus partie des vedettes -comprendre des acteurs bancables- depuis déjà un petit moment. Par contre, il entretient une véritable passion pour le western, genre par lequel il s’est lancé dans la réalisation. Même en partant d’un postulat typique du film d’anticipation (un monde en reconstruction suite à une catastrophe), il enrobe son second film, The Postman, de toute une mythologie purement issue du western. Alors lorsque lui parvient le scénario de Open Range, adaptation du roman The Open range men de Lauran Paine, c’est tout naturellement qu’il s’y intéresse et tout aussi naturellement qu’il en vient à le produire et à le réaliser lui-même.

Boss, Charley, Button et Mose gagnent leur vie en convoyant du bétail à travers les immenses prairies de l’Ouest américain. Ce sont quatre hommes seuls, sans attaches et qui apprécient la liberté que leur confère cette vie de nomade. Or cette liberté se retrouve mise à mal lorsqu’ils arrivent à Harmontown, ville sous la coupe de Baxter, le riche éleveur du coin. Ce dernier n’apprécie pas que d’autres troupeaux viennent à paître sur ses terres, ce dont Boss et Charley vont se rendre compte très vite. Mose abattu, Button laissé entre la vie et la mort, Boss et Charley n’auront d’autre choix que de prendre les armes pour s’opposer au potentat local.



Comparé à ses deux précédentes réalisations, Open Range se veut plus intimiste. Kevin Costner délaisse les grands espaces de Danse avec les loups et de The Postman pour le confinement de Harmontown. Nous ne sommes plus dans cet esprit de conquête (ou de reconquête) qui animait ses deux précédents films. Au contraire, il s’attache davantage ici à nous donner un aperçu du cloisonnement qui commence à toucher le grand Ouest. Avec la civilisation, c’est la notion de liberté, tant attachée à la figure du cow-boy, qui se trouve remise en cause. On assiste alors à un repli sur soi très net de la part des colons américains. Les prairies se dotent de fils barbelés et quelques clôtures commencent à apparaître autour des maisons. Cela exprime une volonté très forte de marquer sa propriété, mais également une crainte de ce qui vient de l’extérieur, de l’étranger. Et dans une société où l’idée de propriété fait son chemin, des hommes comme Boss Spearman et Charley Waite font figure d’anachronisme. Les deux hommes sont très attachés au respect et à l’honnêteté, des valeurs qui ont été largement foulées au pied pendant la conquête de l’Ouest. Abusés, haïs puis massacrés, les Indiens ont finalement été dépossédés de leurs terres, laissant place aux colons américains qui, sous couvert de civilisation, ont perverti la notion même de propriété. Par ricochet, les cow-boys qui pratiquent encore la pâture libre, à l’instar de Boss Spearman et de ses compagnons, commencent à être perçus comme des parasites par ses riches éleveurs de bétail dont la richesse vaut force de loi. Après tout, leur mode de vie nomade qui les place en contact permanent avec la nature peut les apparenter à ces mêmes Indiens, à ceci près que les quatre hommes ne revendiquent rien d’autre que le droit de circuler librement sur le territoire avec leur troupeau, sans animosité aucune.
Comme d’autres avant lui, Kevin Costner évoque une période charnière de l’histoire des Etats-Unis, ce basculement entre le bon vieux Far West des pionniers et une Amérique en voie d’industrialisation. Mais il procède sans ostentation, s’appuyant sur un scénario on ne peut plus classique voire un brin manichéen (Baxter est une ordure de la pire espèce) qu’une foultitude de détails parvient à enrichir, hissant Open range au rang des bons westerns. Première qualité, et non des moindres, Kevin Costner prend le temps de la narration. Cela passe par une auscultation minutieuse de la vie de ces cow-boys, notamment lorsqu’il s’agit d’affronter les éléments déchaînés. Un violent orage qui contraste fortement avec les premières images du film -une vallée verdoyante traversée par une colonne de bétail sous le regard bienveillant d’un cow-boy, seul face à l’horizon à perte de vue-, images desquelles se dégagent une grande sérénité. C’est cette alternance d’instants calmes et de périodes plus mouvementées qui conduit tout le film, rendant compte à la fois de l’instabilité de l’époque et de celle de la situation de Boss Spearman et Charley Waite. Car des quatre hommes avec lesquels nous faisons connaissance dès le début, ce sont bien évidemment les deux hommes matures qui ont les faveurs du récit, Button et Mose s’en tenant à des rôles strictement dramatiques, le devenir de l’un et l’autre conditionnant la suite des événements. Que ce soit Boss ou Charley, la caméra ne les lâchera quasiment jamais, l’histoire nous étant narrée de leur point de vue. Ainsi, nous ne verrons rien de la bagarre entre Mose et les hommes de Baxter, de laquelle tout découle, ni de l’attaque du campement par ces mêmes hommes. En occultant sciemment ces deux scènes clés, Kevin Costner nous met dans la peau de Boss et Charley, nous amenant à partager leur inquiétude puis leur tristesse. C’est que nous sommes en présence de deux hommes blessés par la vie, à des degrés divers, et qui se dévoilent progressivement l’un à l’autre. Boss, c’est un peu le dernier des Mohicans, le pionnier qu’un cruel destin a privé de femme et enfant pour le renvoyer sur les pistes rocailleuses du Far West. Au sein du quatuor, il incarne le patriarche, celui qu’on écoute car il inspire confiance et respect. Et qui mieux qu’un acteur de la stature de Robert Duvall pour l’interpréter ? Moins connu, par exemple, que ses pairs Al Pacino et Robert De Niro, il n’en demeure pas moins l’un des acteurs emblématiques des années 70. Impossible d’oublier Tom Hagen, l’avocat fidèle et posé de la famille Corleone (Le Parrain, Le Parrain 2), le directeur cynique de UBS News Frank Hackett (Network) ou encore l’impétueux Lieutenant Colonel Bill Kilgore (Apocalypse Now). Dans la peau de Boss Spearman, il est tout simplement parfait. Mélange de rudesse et de bonhomie, il dispense une autorité naturelle qui sied idéalement à son personnage. A ses côtés, Kevin Costner se tient plus en retrait, à l’image de Charley Waite, un taiseux. Ancien soldat ayant participé à la Guerre de Sécession, il a beaucoup de sang sur les mains. Et bien qu’il n’éprouve aucun remord vis-à-vis de ses actes passés, il préfère éviter tant que possible les conflits, et donc de côtoyer du monde, afin de ne pas laisser libre cours à ses pulsions violentes. Cette vie au grand air, avec le minimum de contact avec la population, lui convient à merveille. Cependant, la situation délicate dans laquelle Boss et lui se retrouvent a tôt fait de réveiller la bête de guerre qui sommeillait en lui. Boss est le pendant civilisé du duo alors que Charley représente plutôt son côté sauvage. Un aspect qui éclate au grand jour lors de l’affrontement final qui voit les rôles des deux hommes s’inverser. Eu égard à son expérience, c’est désormais Charley qui dirige les opérations et Boss qui l’écoute avec attention. Néanmoins, Boss conserve un ascendant suffisant sur Charley pour canaliser sa violence au moment où ce dernier s’apprête à abattre un homme à terre. Le fauve est lâché mais il sait encore entendre raison, et il possède désormais une bonne raison pour ne plus perdre les pédales, Sue Barlow.
Car Open range n’est pas qu’un film empli de testostérone. Certes, en western digne de ce nom, il s’agit avant tout d’un film d’hommes. Cependant, il gratifie le genre de l’un de ses plus beaux personnages féminins. Sue Barlow n’est pas ce genre de femme soumise ou réduite à un rôle purement ornemental généralement de mise dans les westerns. Ni prostituée, ni danseuse de saloon, elle est la sœur et l’assistante du docteur de Harmontown. Femme d’un certain âge et célibataire, elle n’est pas dans la séduction, encore moins dans l’admiration béate du héros. C’est une femme de caractère qui sait ce qu’elle veut et qui devance en un sens, la libéralisation des femmes à venir. Autour de Sue Barlow et Charley Waite, Kevin Costner parvient à construire une romance pudique et digne à leur image. Une romance en pointillés lors de laquelle Sue montre bien plus de caractère que Charley, homme enfant à la timidité perceptible. Et le film de se clore sur une fin heureuse, d’où perce pourtant un je ne sais quoi de mélancolie. Car même si Boss et Charley s’en sont tirés vivants, leur salut ne passe plus par les grands espaces mais bel et bien par une réadaptation à la société naissante. L’ultime chevauchée des deux hommes vers l’immensité de l’Ouest américain s’apparente alors à un instant figé d’une époque révolue.



Alors que Open Range aurait pu (aurait dû) relancer durablement la carrière de son auteur, il n’en fut rien. Kevin Costner n’a par la suite pas retrouvé de rôle aussi riche que celui de Charley Waite, et n’a même joué dans aucun film digne de son talent. Car quoi qu’on en dise, l’homme a du talent. Acteur, il se révèle d’une grande subtilité et d’une grande justesse, qualités rendues plus évidentes avec l’âge. Réalisateur, il fait preuve d’une grande maîtrise, aussi à l’aise lors de scènes intimistes que lors des scènes spectaculaires. Dans ce domaine, l’affrontement final de Open range est un modèle du genre. Sec, nerveux et sans ostentation (à l’exception d’un ralenti disgracieux à sa toute fin), cet affrontement témoigne d’un sacré savoir-faire tant dans la gestion de l’espace que dans sa conception. A raison, Kevin Costner avoue sa fierté d’avoir réalisé ce film. Il ajoute que si cela devait être le dernier, cela ne lui poserait aucun problème tant il est heureux de l’avoir fait. Personnellement, je souhaite que cela ne soit pas le cas car je considère qu’il aurait beaucoup à gagner en persévérant dans la réalisation, à l’instar d’un Clint Eastwood, dont il pourrait être l’héritier.

Bénédict Arellano

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