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The Curse of the werewolf. 1960.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Fantastique
Réalisation : Terence Fisher
Avec : Oliver Reed, Clifford Evans, Yvonne Romain, Catherine Feller...


La venue au monde de Léon Corledo ne s’est pas faite sous les meilleurs auspices. Fruit d’un viol, Léon ne connaîtra jamais sa mère qui meurt quelques secondes après l’avoir mis au monde. Heureusement pour lui, sa mère venait d’être recueillie par Don Alfredo Corledo, un notable doublé d’un homme bon qui n’hésite pas une seconde à l’élever comme son fils. Cependant, il développe un mal étrange durant son enfance, celui de se transformer en loup-garou lors de chaque nuit de pleine lune. Grâce aux bonnes attentions de son père adoptif, ce mal s’amenuise jusqu’à disparaître complètement. Ainsi, lorsque Léon, devenu un solide jeune homme, émet le désir de se frotter au grand monde, Don Alfredo n’y voit aucune objection. Mais par une belle nuit de pleine lune, Léon sent resurgir en lui ce mal profond qui jamais ne l’avait quitté.



Suite au succès de Frankenstein s’est échappé, la Hammer a pris l’habitude de faire appel à Terence Fisher, accompagné de Jimmy Sangster au scénario, à chaque fois qu’elle souhaitait dépoussiérer le mythe d’une haute figure du fantastique. Suivirent donc Dracula (Le Cauchemar de Dracula, 1958), la momie (La Malédiction des pharaons, 1959) et le loup-garou, figure qui nous intéresse ici. Cette fois, le duo magique n’est pas reconduit, Anthony Hinds -le co-dirigeant de la Hammer en personne- se chargeant de l’adaptation du roman Le Loup-garou de Paris de Guy Endore. Il procède à une adaptation très libre puisque le Paris du livre est remplacée par un village de la campagne espagnole.



Pour les spectateurs familiers des films estampillés Hammer en général, et pour les habitués de Terence Fisher en particulier, l’entame de La Nuit du loup-garou les place en terrain connu. Terence Fisher nous plonge au cœur d’un village -la taverne du coin, pour être plus précis- dont la population vit sous la botte d’un aristocrate peu regardant sur les conditions de vie de ses ouailles, par l’intermédiaire d’un mendiant. Le pauvre homme tombe fort mal puisque les villageois ne dispose plus d’un seul sou vaillant en poche, toutes leurs (maigres) richesses ayant servi à contribuer aux fastes de la noce du nobliau. L’aristocratie est très présente dans les productions de La Hammer, et elle est rarement dépeinte de manière positive. Ses membres ne sont, pour la plupart, qu’un ramassis de débauchés arrogants qui ne s’amusent jamais autant que lorsqu’il s’agit de tourmenter -et le terme est faible- les gens du peuple. Le marquis Siniestro ne déroge pas à la règle, lui qui fait peu de cas du sacrifice des villageois en se permettant de gâcher la nourriture, sous prétexte que son épouse goûte peu l’oie farcie. Non content de s’adonner au gaspillage le plus gratuit, il en rajoute en humiliant le pauvre cuisinier qui s’était donné du mal pour contenter toute l’assemblée. Et c’est sur ces entrefaites qu’intervient le mendiant, suivant les conseils rigolards des villageois, qui vient quémander sa maigre pitance là où elle se trouve. Ce qui suit dépasse en horreur la moindre exaction d’un quelconque représentant du bestiaire fantastique. Nous assistons alors à l’avilissement de l’homme par l’homme. Cynique et cruel, le marquis se sert du brave mendiant pour amuser la galerie. Le pauvre bougre, tiraillé par la faim, s’adonne en spectacle en échange de quelques pilons de poulet, estimant sans doute qu’il s’agit là d’un moindre mal pour retrouver de la vigueur. En guise de quoi, le marquis l’envoie moisir au fond d’un de ses cachots, sans autre forme de procès que l’inintérêt que l’individu lui inspire désormais. Pour toute cette assemblée de nobliaux, quiconque ne correspond pas à leur rang se retrouve sujet aux pires railleries et à une absence totale de considération. Les villageois leur servent de vaches à lait et les mendiants de divertissement. Seule la marquise fraîchement mariée semble dotée d’une mince lueur de compassion. Mais dans une société régie par les hommes, elle n’a que le droit de se taire et d’accompagner bien sagement son époux dans la chambre conjugale. Quant au mendiant, il est vite oublié, et il passe de longues années enfermé dans sa cellule, perdant petit à petit toute trace d’humanité. Terence Fisher procède à l’une des nombreuses ellipses du film par l’intermédiaire de la fille muette du personnage chargé de nourrir les prisonniers, que l’on voit passer de l’enfance à l’âge adulte au détour d’un plan. A la mort de son père, elle poursuit son travail, demeurant le seul lien du mendiant avec le monde des vivants. Sauf que, mijotant dans sa crasse et mangeant à même le sol telle une bête, le mendiant n’est plus en mesure de réfréner ses pulsions animales. Tel le chien qui mord la main de celui qui le nourrit, le mendiant prend de force la jeune femme qui s’était jusqu’alors toujours occupée de lui. A force d’être ignoré jusqu’à l’oubli et d’être considéré comme un moins que rien, le mendiant a régressé au stade animal, incapable de s’exprimer autrement que par la force. Cette scène offre un magnifique duel de regard entre ces deux êtres muets : le regard épouvanté de la jeune femme opposé au regard d’abord incrédule puis concupiscent du mendiant. Terence Fisher reste très sobre. Le viol se fait hors champ mais le plan qui succède à l’agression -la jeune femme avachie sur une litière, salie et blessée- témoigne de la violence de celui-ci. Le meurtre qu’elle commet sur la personne du marquis est autant motivé par vengeance personnelle que par celle du pauvre mendiant. Et, plus symboliquement, il s’agit de la revanche de tout un peuple. Et quid du loup-garou, me direz-vous ? Et bien ledit loup-garou a été enfanté lors de cette étreinte sauvage, berceau de son tragique destin.



Terence Fisher annonce la couleur dès le générique, qui défile en surimpression sur les yeux rougis par les larmes du malheureux Léon : le tragique sera la couleur dominante du film. Léon est la victime impuissante d’un mal insidieux qui le ronge depuis sa naissance mais qui ne se révèle qu’au bout de quelques années. Il porte en lui la bête qu’est devenu son père au contact de la méchanceté des puissants. Son corps est le théâtre d’un combat permanent entre le Bien (sa mère) et le Mal (son père). Seuls l’amour et la mort peuvent le sauver en l’empêchant de se transformer en monstre sanguinaire. C’est justement l’amour dont fait preuve son père adoptif à son égard qui parviendra, un temps, à éloigner le Mal. Dans son entreprise, Don Alfredo reçoit le soutien du prêtre du coin qui, par son silence et son refus de juger le maudit Léon, témoigne de la culpabilité divine, incapable d’empêcher une pauvre servante de se faire violenter. Dans cette histoire, Léon n’est qu’une victime d’événements qui lui échappe totalement. D’ailleurs, pendant longtemps, il ignore tout de sa condition puisqu’il ne garde absolument aucuns souvenirs de ses transformations, autres que de vagues sensations plus proches du rêve. En lui cachant la vérité, croit-il pour son bien, Don Alfredo ne fait qu’ajouter au calvaire de Léon en lui donnant l’illusion d’une vie normale. Déjà qu’en tombant éperdument amoureux de la fille de son employeur -elle-même promise à un noble- il se complique fortement la vie, alors apprendre la terrible vérité sur le Mal qui l’habite achève d’écrouler ses dernières espérances. Depuis le début, il n’a jamais eu son destin en main et, aujourd’hui, la seule façon de reprendre le contrôle de sa vie revient à accepter sa mort. Et là encore, la religion intervient -de façon plus indirecte certes- par l’intermédiaire d’un crucifix en argent qui, fondu puis remodelé, devient la balle fatale qui aura raison du loup-garou, conformément à la tradition. Tout cela est somme toute d’une logique imparable. Enfant non désiré conçu en dehors de toute union maritale, Léon ne démarrait pas dans la vie avec les faveurs de la religion chrétienne. A cela s’ajoute son ardente envie d’en finir avec la vie lorsqu’il réalise de quoi il souffre. Son existence toute entière sonne à la fois comme une injure au catholicisme, et comme la matérialisation des mauvais penchants de l’âme humaine. Tout cela conjugué scelle définitivement son destin : il n’a pas sa place dans ce monde.



De par la personnalité même du personnage évoqué et par son traitement de l’histoire, Terence Fisher réalise là son film le plus ouvertement émouvant. Le loup-garou du titre est largement dépassé en sadisme et en cruauté par le marquis Siniestro. Malgré les meurtres dont il se rend coupable, nous ne le prenons jamais en grippe et ne souhaitons jamais sa mort. Ce sentiment se retrouve à la fin lors des grands mouvements de foule, celle-ci se bornant à un rôle d’observateur, plutôt qu’à celui d’une vraie foule en colère. Ces scènes évoquent immanquablement celles du Frankenstein de James Whale, sans toutefois arriver à la même finalité. La Nuit du loup-garou doit se clore comme il a débuté, dans le drame. Et quoi de plus dramatique que de devoir tuer un être qui nous est cher ?
D’une grande beauté plastique, La Nuit du loup-garou n’en demeure pas moins plus sobre que bien de ses prédécesseurs. Les personnages ne sont pas écrasés par des décors grandioses, et Terence Fisher a la bonne idée de ne pas surjouer l’esthétisme « hammerienne ». Quant au maquillage de Oliver Reed, on ne peut que louer l’excellent travail du maquilleur Roy Ashton qui est parvenu à créer un loup-garou effrayant tout en lui conservant des caractéristiques humaines, révélateur de la dualité du personnage. Quelques regrets subsistent toutefois, notamment du fait des trop nombreuses ellipses qui parsèment le film. Sans doute nécessaire pour ne pas réaliser un film trop long, elles altèrent néanmoins la romance entre Léon et la fille de son patron au point de ne pas lui donner une importance aussi capitale qu’on aimerait bien nous le faire croire. Malgré tout, Terence Fisher s’affirme une nouvelle fois comme l’atout majeur d’une firme dont l’importance ne cesse de croître en ce début des années 60.



Bénédict Arellano

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