critiques


réalisateurs


acteurs


thèmes


origines



La Terza madre. 2007.
Origine : Italie / Etats-Unis
Genre : Horreur risible
Réalisation : Dario Argento
Avec : Asia Argento, Adam James, Moran Atias, Robert Madison...




Il fut un temps où la perspective d’un nouveau film de Dario Argento suscitait encore un grand intérêt de la part des « fantasticophiles » de tout poil. Un temps lointain qui remonte aux années 80. Aujourd’hui, le cinéaste semble perdu pour la cause du fantastique, enchaînant les films médiocres voire profondément ridicules. Dans ses derniers films -Le Sang des innocents et The Card Player-, son savoir-faire ne s’exprime plus que par bribes et encore sent-il davantage le réchauffé qu’un doux parfum de renouveau. Dario Argento tourne en rond et donc revient à ses premiers amours, le giallo, mais sans la puissance créatrice des débuts. Le projet Masters of Horror arrive pour lui comme une aubaine. Souvent contrarié par la censure, Dario Argento bénéficie enfin d’une liberté totale qui contribue à le revigorer. En deux épisodes (Jenifer, saison 1 et J’aurai leur peau !, saison 2), il se lâche complètement, allant toujours plus loin dans le gore. Des excès gore qui tiennent lieu de fin en soi tant les deux histoires ne proposent rien d’autre à se mettre sous la dent. De plus, Dario Argento se contente de les illustrer assez platement, oubliant son style emphatique au profit d’un style plus direct, à « l’américaine ». Et c’est de cette expérience que provient l’envie de Dario Argento de s’atteler enfin à Mother of tears, le troisième et dernier volet du cycle des trois mères initié par Suspiria en 1977.

Des travaux d’excavation dans le cimetière de Viterbe mettent à jour le cercueil de Oscar de la Vallée, mort en 1815, ainsi qu’une urne. La découverte de celle-ci effraie au plus haut point Monseigneur Brusca qui y voit un mauvais présage. Il l’envoie donc sans attendre à Michael Pierce, le directeur du musée d’Arts anciens de Rome. Lui absent, ce sont deux collaboratrices -Giselle Mares et Sarah Mandy- qui réceptionnent et ouvrent l’urne. Mal leur en prend. La première est brutalement assassinée lorsque la seconde ne doit sa survie qu’à l’intervention d’une voix bienveillante. A partir de cet instant, le quotidien de Sarah tourne au cauchemar. Dans une Italie en proie à des vagues de violence aussi soudaines que nombreuses du fait de la force démoniaque que les deux femmes ont libérée, elle apparaît comme la seule personne apte à restaurer le calme.



Il a donc fallu patienter près de trente ans pour que Dario Argento daigne achever son cycle des trois mères. Non pas qu’il était contractuellement tenu de le faire, mais une sorte d’obligation morale vis-à-vis de ses fans lui intimait d’en finir. Mother of tears l’a en quelque sorte poursuivi durant toute sa carrière, du moins depuis Ténèbres, film qu’il réalisa juste après Inferno et que tout le monde attendait comme étant la conclusion du cycle. Depuis lors, à chaque nouveau film, Dario Argento se voit confronté à cette sempiternelle question : quid du film sur la mère des larmes ? Et c’est maintenant que nous ne l’attendions plus que Dario Argento nous le livre, en guise d’offrande pour « tous ceux qui lui [me] sont restés fidèles durant toutes ces années ». Or, très vite à la vision du film, on se rend compte à quel point il a définitivement perdu ce style unique qui rend encore aujourd’hui Suspiria et Inferno si fascinants.
Première rupture, Dario Argento délaisse les quasi huis clos des films précités. Ambitieux, il choisit de donner une dimension nationale à la puissance démoniaque de la mère des larmes, si inconsciemment libérée. Paradoxalement ce choix, loin d’accentuer l’emprise du mal au point de la rendre inéluctable, contribue à une dispersion qui porte préjudice au film. Par le passé, il suffisait d’un décor quasi unique à Dario Argento (l’institut de danse de Suspiria, l’immeuble de Inferno) pour créer une atmosphère délétère immédiatement palpable. Dans le cas de Mother of tears, il n’y parvient jamais. Dans la lignée de ses deux épisodes des Masters of Horror, il se borne à rendre les scènes de meurtres exagérément gores mais sans jamais atteindre cette sorte de maestria sadique qui rendait par le passé ces mêmes scènes à la fois si belles et si éprouvantes. Pour une mâchoire explosée à coups de tampon, Dario Argento croit bon d’ajouter une strangulation avec les propres entrailles de la victime. Alors si ce genre de scènes doit effectivement beaucoup amuser le responsable des effets de maquillage, l’expérimenté Sergio Stivaletti, il n’en va pas de même du spectateur, qui aurait apprécié s’épargner ces excès de grand guignol. Et tout est à l’avenant, le réalisateur se faisant fort de toujours en rajouter en matière de gore… et d’érotisme. Car le bougre s’en donne également à cœur joie dans le domaine, sa caméra caressant littéralement les formes sculpturales des actrices, l’interprète de la mère des larmes au premier chef (c’en est bien fini de ces vieilles sorcières en pleine décrépitude, place à l’insolente jeunesse !). Même sa propre fille a droit à une savante contre-plongée lorsqu’elle tente d’oublier ses malheurs sous le jet d’une douche réparatrice. Preuve que Dario Argento ne s’est astreint à aucune limite. D’ailleurs, il semble content de lui, clamant avec fierté qu’il s’agit du film le plus gore qu’il n’ait jamais tourné ! Se faisant, il rend son film plus risible qu’effrayant, échouant en outre totalement à retranscrire de manière marquante ce climat de fin du monde qui pèse sur les personnages. Des personnages qui brillent d’ailleurs par leur inconsistance, aussi ectoplasmiques que le spectre de Elisa Mandy, ange gardien de Sarah joué par la propre mère de Asia Argento, Daria Nicolodi, et par conséquent ex-femme de Dario Argento. Le réalisateur a toujours aimé donner un petit côté familial à ses films.
Une autre constante de l’œuvre de Dario Argento tient au côté investigation qu’il donne à ses intrigues, qu’elles se réclament du giallo ou bien du fantastique. Ses héros (ou héroïnes) ne ménagent généralement pas leur peine pour découvrir le pot aux roses, découvrant souvent à la fin du film qu’ils (ou elles) détenaient depuis le début les clés de l’énigme. Ce procédé, sorte de marque de fabrique du réalisateur, permet à ces personnages de se hisser à un niveau que leur simple interprétation par des acteurs pas toujours à la hauteur, n’aurait pas permis d’atteindre. Incroyablement obstinés, les héros « argentiens » se parent d’un statut d’élu que leur confère cette connaissance à leur insu soit de l’identité du tueur, soit d’un détail qui permettrait de le confondre. On retrouve ce statut d’élu chez Sarah Mandy, non pas par ce qu’elle a pu voir mais par ce qu’elle est. Pour l’occasion, Dario Argento introduit une espèce de préquelle scénaristique en faisant de la mère de Sarah une ancienne adversaire de la mère des soupirs, qu’elle aurait alors presque tuée. Ayant survécu, celle-ci s’est vengée en provoquant l’accident de voiture qui lui a coûté la vie, laissant la pauvre Sarah orpheline. Sarah est donc prédestinée à lutter contre l’une de ces maléfiques sorcières et, à défaut de mère des soupirs, définitivement éliminée par Suzy Bannion, il lui reste cette mère des larmes fraîchement sortie de terre. Or, si Dario Argento fait tout son possible pour alimenter ce statut d’élu (tous ceux qui offrent leur aide à Sarah finissent par périr, la laissant seule face à son destin), la manière dont il clôt son film démontre que n’importe qui aurait pu terrasser la sorcière. A la médiocrité de l’interprétation (Asia Argento, déjà pas la meilleure actrice qui soit, erre d’un bout à l’autre du film l’air complètement absent) s’ajoute celle d’un scénario prétexte à toutes les énormités, même à celle de l’invisibilité par la seule force de l’esprit.



Film navrant à tous points de vue, Mother of tears enfonce le clou d’une carrière en chute libre. Dario Argento n’est plus que l’ombre de lui-même, semblant incapable d’insuffler de cet onirisme morbide qui donnait tant de cachet à ses meilleurs films. Le gore n’est plus qu’un paravent trop étroit pour masquer l’incurie du réalisateur. Loin de l’avoir relancé, les Masters of Horror ont contribué à le faire rentrer dans le rang d’une production horrifique abondamment démonstrative dans ses effets mais dénuée de toute personnalité.

Bénédict Arellano

Voir aussi :


Textes et images © Association Tortillapolis. Tous droits réservés.