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The Mosquito Coast. 1986.
Origine : Etats-Unis
Genre : Aventure
Réalisation : Peter Weir
Avec : Harrison Ford, Helen Mirren, River Phoenix, Conrad Roberts...


Mosquito Coast, adaptation du livre de Paul Théroux Le Royaume des moustiques, aurait dû être la première expérience américaine de Peter Weir. C’était en tout cas le souhait de Jerome Hellman qui, charmé par le roman, en acheta les droits en 1982 puis confia la rédaction du scénario à Paul Schrader. Une fois le scénario achevé, il contacta Peter Weir pour qu’il en assurât la réalisation. Le budget ayant du mal à être bouclé, le tournage fut repoussé d’une année, ce qui permit à Peter Weir de remplacer au pied levé le réalisateur initialement prévu à la réalisation de Witness. Le succès du film ajouté à la bonne entente entre le réalisateur australien et Harrison Ford, ce dernier montrant un fort intérêt pour le projet Mosquito Coast, permirent à Jerome Hellman d’obtenir enfin les fonds nécessaires à sa réalisation.

Allie Fox, inventeur génial, se sent de plus en plus envahi par un fort sentiment de répulsion vis-à-vis de son pays, les Etats-Unis. Tout ce qu’il voit (fast-foods, corruption, criminalité en hausse, vente de produits étrangers au détriment de produits américains) le dégoûte. Ne supportant plus de voir son pays partir à vau-l’eau, il décide d’emmener toute sa famille au Honduras, sur la côte des moustiques. Là, il devient le propriétaire d’un hameau, berceau de ce qui constituera son idéal de la civilisation mais aussi tombeau de sa sphère familiale.



A l’inspecteur John Book, qu’une mission de protection de témoin amène à s’immerger dans une nouvelle culture et à en respecter les règles, succède pour le deuxième film américain de Peter Weir l’inventeur Allie Fox, lequel part à l’étranger pour inculquer aux autochtones sa propre vision de la société idéale. Autant le premier, en dépit de son incompréhension quant au mode de vie des Amish, témoigne du respect envers ses hôtes, autant le second montre peu d’intérêt à l’égard des habitants du village qu’il vient d’acquérir. Allie Fox n’a pas l’âme d’un explorateur. Il se fiche éperdument de ce qu’il va trouver ou des gens qu’il pourrait rencontrer puisque tout ce qui lui importe est de dénicher un lieu suffisamment vierge pour qu’il puisse y fonder sa propre société, basée sur des principes qu’il érige en règles. A ce titre, il est davantage dans la mouvance d’un colonisateur, convaincu que tout ce qu’il apporte est source de progrès et contribue à éduquer les autochtones. Au départ, il se pose en guide prônant un fonctionnement démocratique de la vie de son village pour très vite se comporter en démiurge. Il nie totalement les droits des gens qui habitaient le village avant qu’il n’arrive, s’accaparant sa totale paternité. Et Peter Weir de donner la même importance aux habitants de Jeronimo que celle que leur donne Allie, c’est à dire infime. Allie ne se plaisait plus aux Etats-Unis, pas tant pour tous les griefs qu’il énonce au début du film que pour l’impossibilité de se créer son propre univers du fait d’une législation trop lourde. Au Honduras, il suffit de quelques sous pour s’offrir un village et personne ne viendra plus vous réclamer des comptes par la suite. D’une poignée de bicoques brinquebalantes, il bâtit un village aux maisons cossues, reconduisant le confort des maisons modernes de sa chère Amérique laissée en plan. Tel un Prométhée moderne il apporte non pas le feu mais la glace, source de toute bonne civilisation à ses yeux. Sa grande œuvre réside en la construction d’un immense réfrigérateur à hydrogène, lequel lui permet de créer de la glace à partir du feu tel un sorcier voire tel un dieu. Erigé tel un totem au bord d’un bras du fleuve, cet immense réfrigérateur symbolise à la fois la concrétisation du rêve d’un homme et l’avènement de sa folie.



Pur scientifique à l’esprit cartésien, Allie Fox s’oppose avec véhémence et parfois une certaine délectation à la religion, incarnée ici par le révérend Spellgood. Disons qu’il s’en amuse tant que les deux hommes confrontent gentiment leur point de vue à bord du bateau qui les mène au Honduras, mais l’amusement cède à la colère lorsque ce même révérend tente de rallier à lui ses « administrés ». Allie Fox est un homme qui aime tout contrôler et donc, par conséquent, qui ne peut adhérer au concept d’un dieu omnipotent dirigeant le destin des individus. Il exècre cette manière qu’ont les prêtres à inciter les gens à s’accommoder de leur fardeau sous prétexte que le seigneur en a voulu ainsi. Pour Allie Fox, Dieu a laissé le monde inachevé et c’est à l’homme d’en comprendre le fonctionnement pour en terminer la construction. Ainsi, la solution ne se trouve pas en un éventuel dieu mais bien en l’homme en qui il revient le devoir d’exploiter tout ce que la nature a mis à sa disposition pour en tirer le meilleur parti. C’est ce qu’il fait à Jeronimo, s’adapter à l’environnement pour en tirer le maximum et améliorer les conditions de vie des habitants de manière perceptible. Cela passe donc par l’élaboration nécessaire d’une agriculture réfléchie et bien organisée afin de circonscrire tout éventuel risque de famine, à la plus futile mise en place d’un système de climatisation pour contenter les siens. De prime abord, il prend les atours d’un parfait philanthrope, désireux de faire de Jeronimo un village où il fasse bon vivre et où tous les habitants résident en bonne entente. Mais qu’on ne s’y trompe pas, tous ses actes sont mus par la frustration accumulée par ses années passées à vivre dans une Amérique déliquescente. Il ne peut s’empêcher de partir dans des monologues interminables sur la façon de vivre des Américains, leurs tendances au gaspillage, devant des habitants souvent interdits qui ne saisissent pas vraiment ce qu’il dit. Véritable moulin à paroles, Allie Fox s’exprime constamment et sur toutes choses, persuadé de détenir la vérité. C’est un bateleur formidable dont l’assurance fascine sa famille, son fils aîné au premier chef, et irrite ses détracteurs comme le révérend Spellgood. Néanmoins malgré leur opposition, les deux hommes partagent de nombreux points communs. Tous deux viennent en ces terres reculées pour la même chose, prêcher la bonne parole : Allie parle en son nom alors que le révérend parle au nom du Seigneur. Et chacun d’y aller de sa petite chapelle, celle de Allie prenant la forme de cet imposant réfrigérateur qui domine le village de toute sa hauteur. Et au milieu de ces querelles se trouvent les habitants de Jeronimo, comme pris entre deux feux. La parole du seigneur, ils la connaissent pour avoir déjà reçu la visite à maintes reprises du révérend, toujours prompt à gonfler le nombre de ses ouailles, sans pour autant que leurs conditions de vie ne s’en retrouvent changées. Or avec Allie Fox, ils sont en présence d’un illuminé mais d’un illuminé génial qui bouleverse considérablement leur existence. De ce fait, ils ne savent plus trop où donner de la tête : continuer d’aller à l’église alors même que Allie tient la religion en horreur, ou bien tout simplement faire profil bas en mettant sous silence leurs croyances et en lui témoignant de la reconnaissance ? Allie lui-même ne sait plus vraiment très bien où il en est. Encouragé par sa réussite, il souhaite véhiculer de la glace au plus profond de la jungle pour que les tribus les plus reculées puissent aussi bénéficier de ce progrès qu’il leur apporte bien généreusement. Tout à sa mission, il s’emporte à la moindre occasion contre ses fils et entraîne avec lui tous les habitants de Jeronimo, sans plus leur demander leur avis. Et si il a encore la lucidité de reconnaître ses erreurs, il agit comme si il n’avait de comptes à rendre à personne. Ainsi, lorsque trois guerilleros entrent dans Jeronimo et menacent l’équilibre qu’il avait instauré, il se met à tout détruire, sans se soucier des réactions des habitants. Il estime avoir tous les droits puisqu’il s’agit de son rêve, de sa création. Alors il peut très bien détruire ce qu’il a créé au mépris de ceux qui ont cru en son rêve, un peu comme Dieu orchestrant des massacres d’infidèles.



Allie Fox est réellement un personnage déroutant, à la fois père de famille aimant mais aussi profondément égoïste. Après tout, c’est lui et lui seul qui décide d’entraîner toute sa petite famille dans ce périple incertain. Il ne s’en cache même pas d’ailleurs, parlant toujours à la première personne (à sa femme en découvrant pour la première fois Jeronimo : -« C’est ce dont j’ai toujours rêvé ! »). Il fait peu de cas des siens, considérant qu’une telle expérience ne pourra qu’être profitable à ses enfants en les aguerrissant. Quant à son épouse, elle n’a pas vraiment voix au chapitre, devant se plier à ses desideratas. Il possède une vision quelque peu archaïque du couple, sa femme étant cantonnée au strict rôle de femme au foyer. D’ailleurs, il ne se prive pas de le lui rappeler puisque de tout le film, il ne l’appellera jamais autrement que « mother », la renvoyant ainsi à sa fonction première. De même, lorsque son rêve de cité idéale aura fait long feu, il s’enfermera encore un peu plus sur lui-même, ne tolérant plus le moindre avis contraire à sa vision des choses. De coupé du monde, il deviendra coupé de sa propre famille, cette dernière ne tolérant plus son obstination aveugle qui conduit à tous les mettre en danger. Et malgré ce côté je sais tout un brin irritant, le personnage de Allie Fox ne nous est jamais complètement antipathique. Cela s’explique par la présence de Harrison Ford, acteur au fort capital sympathie qui, même dans la défroque de cet inventeur arrogant, parvient à distiller cette petite once d’humanité qui rend la quête d’Allie Fox plus désespérée que désespérante. Au fond, Allie Fox est juste un gars qui veut aller au bout de son rêve auquel il manque juste ce soupçon de discernement qui lui aurait permis de ne pas tout détruire. Mais la nature au sens large comme la nature humaine auront raison de ses efforts. Et Peter Weir de poursuivre aux Etats-Unis une carrière toujours autant placée sous le signe de l’élégance et de la sobriété pour un film d’aventure à visage humain, quelque part assez proche des films que Werner Herzog a tournés avec Klaus Kinski comme Aguirre, la colère des dieux ou Fitzcarraldo. Une filiation loin d'être honteuse.

Bénédict Arellano

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