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Miller's Crossing. 1990.
Origine : Etats-Unis
Genre : Film noir
Réalisation : Joel & Ethan Coen
Avec : Gabriel Byrne, Marcia Gay Harden, Jon Polito, J.E. Freeman...


En 1929, Leo O'Bannon (Albert Finney) est le chef incontesté de la pègre d'une grande ville américaine dont le nom n'est jamais mentionné. Pourtant, la situation risque fort d'évoluer dans les jours à venir, puisque Johnny Caspar (Jon Polito), jusqu'ici simple protégé de Leo, vit très mal le fait que ses affaires soient perturbées par Bernie Bernbaum (John Turturro), un minable voleur de combines ne devant son immunité qu'à la faveur de sa soeur Verna (Marcia Gay Harden), dont Leo est épris. Tom Reagan (Gabriel Byrne), le principal lieutenant du grand chef irlandais, tentera en vain de convaincre Leo qu'il est manipulé par Verna et que son soutien à Bernie risque bien de provoquer une guerre des gangs dont l'issue est susceptible de bouleverser l'ordre des choses. Son amitié et ses conseils ne suffiront pas à convaincre Leo, et Tom se verra donc dans l'obligation de lui révéler la liaison qu'il entretient avec Verna, provoquant ainsi la rupture entre les deux hommes et le ralliement de Tom à Caspar, dont le principal lieutenant, Eddie le danois, voit d'un très sale oeil l'arrivée de son ancien rival auprès de son patron.

Après l'intermède Arizona Junior, oeuvre préfigurant les comédies de leur seconde partie de carrière, les frangins Coen reviennent à ce qui avait constitué le moteur de leur premier film, Blood Simple : le dépoussiérage du film noir. Forts de leur connaissance historique du sujet traité et de leur expérience en la matière, l'ambition des Coen se fait davantage poussée et prend l'allure d'un scénario très complexe, voire tordu, qui les poussa d'ailleurs à prendre un peu de distance au milieu de son écriture, en profitant pour écrire le script de ce qui deviendra le superbe Barton Fink, au sujet justement d'un écrivain bloqué sur sa page blanche. Ayant finalement réussi à achever l'écriture de Miller's Crossing, les deux réalisateurs, producteurs et scénaristes s'attelèrent donc à sa mise en forme, effectuant leur tournage à la Nouvelle Orléans, dans la région des Etats-Unis la plus apte à retranscrire le climat de la fin des années 20, période dorée de la pègre hautement reconnaissable au cinéma de par les nombreux films pris pour modèles par les frères Coen.
Ceux-ci misent donc en premier lieu sur un film atmosphèrique, comme c'était déjà le cas pour Blood Simple. L'urbanisme et l'architecture, complétés par l'énorme travail du directeur de la photographie Barry Sonnenfeld, contribuent ainsi à nous replonger dans l'Amérique de la prohibition, des tripots, des paris clandestins et des réglements de compte entre gangsters classieux. Se fondant dans cette atmosphère particulière, les Coen livrent un film soigné, dont la lenteur du rythme aboutit à l'instauration d'une ambiance froide et lourde, digne des films noirs d'antan tant appréciés par Joel et Ethan Coen. Leur intrigue se fond dans ce style, empruntant au passage beaucoup à Dashiell Hammett, auteur phare du roman noir (qui sur la fin de sa vie allait être traqué par les hystériques McCarthystes en raison de ses sympathies communistes). Complexe, le scénario de Miller's Crossing ne se contente pas de narrer les aventures d'un homme placé sur la corde raide entre les deux camps s'affrontant dans une guerre des gangs, ce qui en soi aurait pourtant déjà suffi à entretenir l'intérêt du spectateur pendant une heure et demie. Les frères Coen intensifient ce sujet en ayant recours à une violence radicale, à l'image du héros, Tom Reagan, être froid dont la seule concession aux sentiments se révèlera être une erreur qu'il réparera par la suite. La vision des gangsters n'est ici pas très reluisante : personne ne peut accorder sa totale confiance à personne, et faire preuve de passion dénote une faiblesse qui finira irrémédiablement par se retourner contre soi. L'amitié n'est certainement pas une valeur d'avenir, pas plus que l'amour (la guerre des gangs a d'ailleurs lieu en raison de la naïveté de Leo, qui croit en l'amour d'une femme fatale ne faisant que se servir de lui), et le seul comportement à adopter est celui du cynisme. Être un salopard, mentir, jouer la comédie, tout cela rapporte gros et la guerre des gangs sera ainsi remportée par le camp sachant faire preuve de la plus grande intransigeance. Pas étonnant que Leo, le vieux parrain irlandais, soit très vite dépassé par les évènements, lui qui croit à la foi en l'amour de Verna et en l'amitié de Tom. Les acteurs du film se révèlent tous excellents dans leurs rôles : Gabriel Byrne, qui avec son physique émacié, son chapeau descendu au niveau des yeux et son regard dépourvu de passion parvient à donner vie à un Tom aussi intelligent que crapuleux. Nous trouvons aussi J.E. Freeman, qui donne à Eddie le danois une allure de brute épaisse grossière loin de n'être qu'un simple malabar sans esprit d'initiative, John Turturro dans la peau d'un minable escroc calculateur et incroyablement hypocrite et Jon Polito alias Caspar, gangster italien ambitieux ... Toute une galerie de pourris (complétée par les caméos des amis des frères Coen : Sam Raimi, Frances McDormand...) utilisée avec intelligence, sans penchant pour les stérotypes faciles des films de gangsters. Le scénario des frères Coen est trop bien pensé pour cela. Ce qui n'empêche pourtant pas les réalisateurs d'utiliser leur sens de l'humour particulier et ici très subtile (comme dans tous leurs films policiers) : le cynisme est ici poussé à un tel degré qu'il prète parfois à rire, comme par exemple avec la police et les autorités "élues" de la ville, clairement perçues comme les "salariés" de cette pègre omniprésente, ou comme avec les numéros d'appitoiement de l'impayable Bernie Bernbaum, le salopard hypocrite...

Miller's Crossing est donc un véritable film noir, violent, pessimiste et très "à froid". Un film dur avec des personnages de durs, parsemé de références au cinéma et à la littérature qui l'ont influencé. Une sorte de synthèse faite par les frères Coen, qui s'approprient ici définitivement un genre, le film noir, qu'ils doivent être les seuls à maîtriser par les temps qui courent.

Loïc Blavier

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