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Go tell the Spartans. 1978.
Origine : Etats-Unis
Genre : Chronique d'une défaite annoncée
Réalisation : Ted Post
Avec : Burt Lancaster, Craig Wasson, Marc Singer, Jonathan Goldsmith...




Sud Vietnam, 1964. Le major Asa Barker (Burt Lancaster), vétéran de Corée, est mandaté par ses supérieurs pour envoyer un détachement au village de Muc Wa, abandonné par les français en 1953. D’abord réticent car disposant de peu de forces vives, il finit par s’y résoudre, persuadé que la zone est sûre. Composée de vétérans, de bleusailles et de vietnamiens peu aguerris au maniement des armes, cette troupe hétéroclite prend possession du village en ayant dans un premier à ne souffrir que de quelques échauffourées. Mais l’avenir s’annonce moins rose, ces quelques accrochages préfigurant un mouvement viet-cong de plus grande ampleur.



Ted Post n’est pas le plus réputé des cinéastes. Et pour cause, puisqu’il a fait l’essentiel de sa carrière à la télévision, multipliant les téléfilms et les épisodes de séries télévisées dont Rawhide. Je cite sciemment ce titre parmi tant d’autres parce que c’est sur les plateaux de cette série qu’il a pu côtoyer Clint Eastwood, acteur qu’on ne présente plus et auquel il sera associé le temps de deux films. Le premier, Pendez-les haut et court (1968) marque le grand retour de Clint Eastwood au pays après son escapade "leonesque". Quant au second, Magnum Force (1973), suite de L’Inspecteur Harry (1972), il fait figure de retour d’ascenseur de la part d’un acteur qui n’oublie jamais ses amis. Entre les deux, Ted Post s’est également attelé au Secret de la planète des singes (1970), la suite de l’indémodable Planète des singes de Franklin J. Schaffner. Il s’agit de films sans génie particulier mais efficaces, s’inscrivant dans des genres bien précis sans chercher à en bouleverser les codes. Ted Post a donc tout de l’honnête faiseur de divertissements. Bien malin celui qui aurait pu prévoir sa participation au Merdier, film méconnu sur le conflit vietnamien. Au moment de la sortie de Go tell the Spartans, dont le titre français se veut une évocation sans équivoque de l’inextricable situation dans laquelle se trouvait alors l’armée américaine, les films sur le conflit vietnamien se faisaient plutôt rares. Et encore se contentaient-ils pour la plupart d’évoquer la guerre via ses vétérans de retour au pays plutôt que de nous y immerger totalement. L’heure n’était plus à la réalisation de films bêtement propagandistes tels Les Bérets verts de John Wayne (1968), mais davantage à des films introspectifs abordant le plus souvent le conflit pour ce qu’il a été, un immense gâchis. Ce parti pris s’explique aisément par le désintérêt latent du public et des studios. Premier conflit ultra médiatisé, la guerre du Vietnam avait déjà suffisamment suscité un flot ininterrompu d’images pour que le peuple américain éprouve le besoin d’en voir davantage. En outre, son issue a engendré une crise sociale et morale dont la plaie est encore vive. En soi, le film de Ted Post a tout du projet casse-gueule. Et histoire de se compliquer la tâche, il réalise un film anti-spectaculaire au possible dans lequel les combats ont moins d’importance que l’évocation des prémices de la défaite à venir.
1964 est une année charnière du conflit vietnamien puisque c’est à partir de cette année que les États-Unis décident d’intervenir directement. Toutefois, cela se fait de manière progressive, les troupes américaines étant dans un premier temps peu nombreuses et assez mal équipées. Elles conservent encore leur statut d’encadrement des troupes sud vietnamiennes, ces dernières demeurant les plus fournies. Du fait de la période choisie, Le Merdier sort immédiatement des sentiers battus, nous plongeant dans un climat de « drôle de guerre » où les accrochages sont encore peu nombreux. Il en résulte un désœuvrement qui touche jusqu’aux plus gradés à l’image du major Barker, qui ne sait que faire des soldats qu’on lui envoie, les affrétant à des tâches aussi passionnantes que tester le degré de dangerosité des piqûres de moustiques. Il se lit aussi dans son attitude une profonde lassitude, corollaire de son action en Corée qui a abouti au statu quo que l’on connaît. La situation vietnamienne possède de nombreuses similitudes avec le cas coréen, dont la volonté des États-Unis de constituer des remparts au communisme n’est pas la moins importante. Tous les ingrédients de l’impasse à venir sont déjà visibles : soldats psychologiquement atteints (le sergent Oleonowsky, autre vétéran de la guerre de Corée qui en viendra à commettre l’irréparable) et mal préparés (le sous-lieutenant Hamilton, l’idéaliste caporal Courcey), suffisance de l’état major qui croit pouvoir anticiper les attaques ennemies sur la base de méthodes scientifiques, ennemis déjà trop bien implantés... La réoccupation du village de Muc Wa puis sa perte est symptomatique d’une guerre durant laquelle les États-Unis, en pensant avoir toujours un coup d’avance, en ont en réalité deux de retard sur un ennemi certes moins bien équipé mais plus méthodique, et surtout plus motivé. Trop sûrs d’eux et de leur force, les américains n’ont finalement fait que reproduire les erreurs passées de la France, dont l’échec patent plane au-dessus de Muc Wa via ce cimetière où reposent ses soldats, ultime avertissement de ce qui attend la troupe disparate envoyée par le major Barker. Fidèle à son style, Ted Post réalise un film éminemment sobre qui ne cherche jamais à glorifier les soldats américains. Au contraire, il n’hésite pas à les dépeindre comme des êtres faillibles et totalement perdus au sein d’un conflit qui n’est pas le leur. De même, il met en cause le gouvernement américain pour le sacrifice imbécile de cette génération via la citation qui trône au frontispice du cimetière des soldats français morts à Muc Wa, et tirée des vers d’Hérodote relatifs à la bataille des Thermopyles, "Étrangers, dites aux Spartiates que nous demeurons ici par obéissance à leurs lois", auxquels renvoie le titre original du film.



Sans surprise, Le Merdier n’a pas rencontré son public au moment de sa sortie, passant totalement inaperçu en dépit de la présence de Burt Lancaster en tête d’affiche. Pourtant, sans être un chef d’œuvre du genre, le film de Ted Post préfigure l’âge d’or de l’exploitation hollywoodienne du conflit entamé dès l’année suivante avec Voyage au bout de l’enfer et Apocalypse Now, deux visions de cinéastes singulières et inoubliables. A côté, Le Merdier fait évidemment pâle figure mais n’en reste pas moins intéressant et unique par sa volonté d'expliciter les raisons militaires de la défaite américaine.

Bénédict Arellano

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