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The Matador. 2005.
Origine : Etats-Unis / Allemagne / Irlande
Genre : Le blues du tueur
Réalisation : Richard Shepard
Avec : Pierce Brosnan, Greg Kinnear, Hope Davis, Philip Baker Hall...


Incarner James Bond à l’écran peut se voir comme une forme de consécration, mais aussi comme une sacrée malédiction. Après avoir goûté au prestige du smoking de l’agent des services secrets de sa majesté, seul Sean Connery a poursuivi une riche carrière cinématographique, devenant même ce qu’on appelle une vedette du grand écran. Quant aux autres, ils ont dû se contenter de vaches maigres (Roger Moore, Timothy Dalton), lorsqu’ils n’ont pas tout simplement sombré dans l’anonymat (George Lazenby). Pierce Brosnan, vedette du petit écran via la pétillante série Remington Steele, aurait pu tranquillement gérer l’après James Bond comme Roger Moore avant lui, à savoir couler des jours paisibles, se permettant une petite escapade au cinéma de temps en temps tout en vivant sur sa gloire passée. Très peu pour lui qui se rêve d’une carrière à la Sean Connery, comédien auquel il tentait déjà de se rapprocher par son interprétation de l’agent 007. Avant même de se voir retirer définitivement le permis du Walter PPK, Pierce Brosnan a essayé de briser son image de héros insubmersible en jouant le rôle d’un espion sans classe dans The Tailor of Panama de John Boorman (2000). The Matador poursuit dans cette veine, tenant lieu d’enterrement définitif d’une période bénie qu’il souhaite laisser derrière lui pour de bon.

Julian Noble (Pierce Brosnan) travaille en tant que tueur à gages. Il pratique ce boulot depuis tellement longtemps qu’il se trouve désormais en possession d’un joli pactole qui pourrait lui permettre de couler des jours paisibles où bon lui semble. Seulement voilà, il l’aime, ce job. Considéré comme le meilleur dans sa partie, il se plaît à maintenir son niveau d’excellence le plus longtemps possible, d’autant que cette vie de nomade lui sied à ravir. Sauf que le jour de son anniversaire, alors qu’il se trouve en mission au Mexique, Julian frôle la dépression, rattrapé par l’extrême solitude de son existence. Là, son chemin croise celui de Danny Wright (Greg Kinnear), un ingénieur dans le creux de la vague. Sans trop savoir pourquoi, il s’attache à cet homme marié à la vie bien ordonnée et qui lui ressemble si peu. Dès lors, l’univers de Julian Noble s’en trouve tout chamboulé, au point qu’il en vient à reconsidérer sa vie.

A première vue, Pierce Brosnan se meut en terrain connu en interprétant Julian Noble dont la vie aventureuse n’est pas sans rappeler celle de l’agent d’élite qu’il interpréta jadis. Tous deux partagent ces incessants voyages à travers le monde, collectionnent les femmes et tuent sans émotion aucune. Toutefois, James Bond demeure un modèle de rectitude et de raffinement là où Julian Noble se complaît dans le mensonge et la grossièreté. Julian Noble est un épicurien. Il ne vit que pour son bon plaisir, ne s’intéressant à rien d’autre qu’à lui-même. De ses multiples voyages, il ne retient que les adresses des meilleurs bordels, lieux qu’ils fréquentent sans rougir. C’est un charmeur mais pas un séducteur. Il ne convoite les femmes que pour la bagatelle, ne s’encombrant pas d’une quelconque relation durable. Il n’en a ni l’envie, ni le loisir. Les femmes ne font que passer dans sa vie et, par extension, dans le film. Les rares femmes avec lesquelles nous le voyons ne bénéficient pas de la moindre ligne de dialogue, et encore moins d’une identité. Son seul contact régulier est ce vieil homme qui sert de relais entre lui et son commanditaire, lui confiant chacune de ses missions. Un vieil homme qu’on devine lui-même ancien tueur à gages et qui, en cette qualité, est la seule personne qui puisse comprendre les tourments existentiels à venir de Julian. A force de changer d’identité à tout bout de champ, de mentir quant à ses occupations professionnelles, Julian est devenu une ombre, une sorte de présence fugitive dont jamais personne ne se souvient. Il lui est impossible de nouer une réelle amitié car il lui est impossible de la baser sur un rapport de confiance. Pourtant, l’âge aidant, cette vie de patachon qui l’amusait tant atteint ses limites. La lassitude le guette et il s’aperçoit qu’il n’a personne auprès de qui s’épancher sur ses états d’âme, voire simplement s’amuser un bon coup. Il doit se rendre à l’évidence : il ne compte pour personne. En un sens, Danny Wright n’est pas loin de lui ressembler. Certes, c’est un homme marié mais lui aussi souffre de ne pas avoir d’amis et, plus encore, de sa morne existence. Depuis la mort de son fils, c’est une bonne partie de sa joie de vivre qu’il a perdu. La capitale mexicaine devient alors le théâtre de la rencontre entre ces deux hommes seuls, tous deux en quête de changement.
En tant que buddy-movie, une grande partie de la réussite de The Matador dépend de la bonne alchimie entre les deux interprètes principaux. Qu’un vienne à voler la vedette à l’autre et c’est tout l’équilibre du film qui en pâtit. Il va de soi que Pierce Brosnan attire tous les regards vers lui du fait de son personnage gouailleur, indélicat et d’une lourdeur rare qui a toujours une anecdote graveleuse à raconter. On sent d’ailleurs la jubilation non feinte du comédien à interpréter cet homme si excessif. Il le joue sur le fil du rasoir, souvent à deux doigts de trop en faire mais sans jamais sombrer dans le cabotinage facile, ce qui aurait nui à l’aspect finalement touchant et enfantin du personnage. Face à lui, Greg Kinnear avait tout à craindre d’un rôle aux allures de parfait faire-valoir. Personnage effacé voire insignifiant, Danny Wright représente l’idéal contraire de Julian Noble, condition propice à bien des accrochages entre les deux hommes. Or Richard Shepard ne joue pas sur leurs différences dans la mesure où c’est justement cette différence qui motive Julian dans son entêtement à se faire apprécier de Danny. Julian est arrivé à un stade où il a besoin de se nourrir de cette normalité après des années et des années à vivre de manière hors norme. De son côté, si de prime abord Danny est quelque peu interloqué par la verdeur du langage de Julian et son manque de sensibilité, il passe rapidement outre du fait de l’incroyable fascination qu’il ressent pour ce métier de tueur. Chacun exerce une forte attraction sur l’autre et c’est ce qui fait du personnage de Danny l’égal de celui de Julian alors que cela n’était pas évident au départ. Dans un registre différent de celui de son partenaire, Greg Kinnear s’en sort avec les honneurs, composant un personnage un peu gauche mais jamais ridicule. Je n’irai pas jusqu’à les comparer aux plus grands duos comiques des décennies précédentes tel celui composé de Jack Lemmon et Walter Matthau par exemple, néanmoins il faut reconnaître que les deux hommes se renvoient la balle avec délectation et qu’ils participent pour l’essentiel au plaisir que l’on prend devant ce film. A tel point que l’intrigue en elle-même importe peu bien que le réalisateur tente de préserver une part de mystère en achevant le séjour à Mexico des deux hommes par une ellipse. C’est de cette ellipse que se nourrit la seconde partie du film, celle qui nous montre un Julian au fond du gouffre cherchant de l’aide auprès de la seule personne qui compte pour lui : Danny. Là encore, ce sont les joutes oratoires entre les deux hommes (sans oublier la présence non négligeable de l’épouse de Danny) qui emportent le morceau au détriment de ce contrat de la dernière chance qui pourrait sauver la vie de Julian. Richard Shepard tente alors d’instaurer un semblant de suspense, suspense qui s’achève par le dévoilement des non-dits afférents à la fin du séjour à Mexico des deux hommes. Une révélation qui en arriverait à gâcher le plaisir devant un film jusque là très agréable à suivre tant celle-ci amoindrit les conflits moraux des personnages. A l’arrivée, c’est la normalité qui l’emporte, et le tenant de cette normalité peut garder la tête haute car il n’aura jamais cédé à la tentation d’améliorer son quotidien en empruntant des voies que la morale réprouve. Et le film de se transformer en objet frileux en refusant de transcender un concept de base qui, bien que peu original, aurait pu tout de même réserver quelques surprises. Reste un film plaisant grâce à l’interprétation des comédiens et à quelques répliques percutantes (« Je suis aussi crevé qu’une pute un jour de perm’ de soldats ! ») mais rien d’inoubliable.

Bénédict Arellano

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