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Looking for Eric. 2009.
Origine : Royaume-Uni / France / Italie / Belgique
Genre : Film social / comédie
Réalisation : Ken Loach
Avec : Eric Cantona, Steve Evets, Stephanie Bishop, John Henshaw...


Eric Bishop est postier à Manchester. Sa vie ne lui convient absolument plus, sentant qu’il n’a plus aucune emprise sur son quotidien. Il élève deux garçons (qui ne sont pas à lui, mais à son ex qui est partie en les laissant là), des adolescents qui vivent de petits trafics sous son nez. Il doit alors faire le ménage, nettoyer derrière eux, leur faire les repas, lessives, bref tout. Cette situation qu’il semble ne pas avoir choisie le ronge petit à petit, le plongeant dans une profonde dépression. Au boulot, ses amis s’inquiètent, d’autant plus qu’ils le soupçonnent d’avoir tenté de se suicider en roulant en sens inverse autour d’un rond point. Il s’en sort sans trop de mal et doit alors poursuivre son quotidien.
Mais ses amis n’entendent pas en rester là. Soudés, ils vont essayer de l’aider, de le sortir de sa dépression. Un groupe de parole est alors créé entre eux après l’achat d’un livre de psychologie par Meatballs, le meneur de la bande. Mais rien n'y fait.
Un soir, alors qu’Eric Bishop s’adresse à son idole Eric Cantona, affiché en poster géant dans sa chambre, lui demandant ce qu’il ferait à sa place, ce dernier apparaît et l’aide à reprendre sa vie en main.
Tel un psy, l’Eric qui lui parle avec un fort accent du sud de la France, l’aide à faire le point sur ce qui le met dans cet état.
Premièrement, les remords et les regrets. Comment avancer dans la vie quand celle-ci est pourrie par des choix du passé qui l’ont poussé à faire des erreurs ?
Deuxièmement, se reprendre en main. Comment se faire pardonner et avoir suffisamment de force pour accepter le passé et recommencer à zéro ? Plus dur encore, Bishop va devoir faire face à une autre réalité, les adolescents qui vivent sous son toit ne sont pas des enfants de cœur et font des bêtises. Doit-il les aider ou pas ?

Ken Loach est un réalisateur de films sociaux. Attaché à parler des laissés-pour-compte, il aime mettre en scène des hommes et des femmes terriblement réels. C’est d’ailleurs peut-être la force de ce film (et de ses films, on pense en particulier à My name is Joe). Les personnages, magnifiquement interprétés ont ceci d’efficace qu’ils sont ancrés dans la réalité. Ce qu’il raconte, ce que l’auteur raconte ici, est plausible. Les liens tissés montrent au spectateur une ouverture vers le réel. Ce qui est exprimé ici, pourrait non seulement arriver à n’importe qui un tant soit peu humain, mais surtout est crédible.
C’est comme ça que la relation entre les deux Eric va s’avérer indispensable pour Bishop. L’apparition de son idole est le point de départ de sa nouvelle vie. Il doit apprendre à dire non, et surtout à faire respecter les règles qu’il cherche à imposer chez lui.
Il découvre un jour qu’un de ses fils (même s’ils ne sont pas vraiment ses enfants) cache une arme dans son plancher, au même endroit où il cache sa drogue. Apeuré, il cherche à comprendre. Son fils garde l’arme pour un gros bonnet qui a juré de s’en prendre à son autre frère s’il ne faisait pas ce qu’il dit.

Ainsi, Loach nous plonge dans le désarroi d’une petite famille qui a déjà bien du mal à s’en sortir avec les aléas du quotidien et qui doit faire face à quelque chose de complètement nouveau. Ce sont ses amis postiers, supporters eux-aussi de Manchester United qui vont l’y aider.
De ce fait, Loach développe plusieurs thématiques. La première est la force de l’amitié. Pouvoir compter sur ses amis en toutes circonstances. Seconde thématique, qui d’ailleurs est souvent critiquée par les plus sommaires des gens, c’est l’univers des supporters de football. Loach décide ainsi de mettre en avant la fraternité entre toutes ces personnes qui se réunissent chaque soir de match pour encourager la même équipe. Bishop rappelle d’ailleurs qu’un stade est le dernier endroit où l’on peut encore se rassembler, chanter, hurler, crier, pleurer, sans se faire arrêter. Loach montre ainsi que ce monde là, souvent si décrié pour la violence de ses supporters, ce n’est pas que ça, que ce n’est surtout pas que ça. La solidarité qui découle des déboires de Bishop nous prouve qu’à travers un symbole commun, un groupe de gens peut se rassembler pour faire le bien (l’inverse est aussi faisable…), ici, aider une famille en difficulté.
Si la force de l’amitié est effectivement un thème fort du film, l’amour n’est pas en reste. Car la relation qui unit les deux Eric mène Bishop à revoir la seule femme qu’il a sans doute réellement aimée, la mère de sa fille. Les conversations qu’ils échangent, Bishop les doit à Cantona qui lors de ses apparitions l’aide à être plus fort, à croire en lui.
D’ailleurs, la relation entre les deux hommes est la clé du film, et ce n’est pas pour rien que le film porte un tel titre. Cantona représente la force de caractère. Pour un supporter de Manchester United, c’est The King, celui qui se tient le buste relevé et qui n’hésite pas à foncer et à prendre des risques. Ainsi, le postier voit en Cantona celui qui l’a rendu heureux. Il se rappelle lorsqu’il allait encore au stade et qu’il voyait son idole sur le terrain, il oubliait alors tous ses soucis pendant 90 minutes, et pouvait être lui, sans restriction.
C’est ce que Loach va tenter d’offrir à son personnage en le confrontant à Cantona. Et à vrai dire, il va très bien le faire. Bien sûr, les fans de Cantona regretteront de le voir si peu au final, mais son aura plane tout au long du film.
Autre point fort du film, son humour. Drame social, Looking for Eric n’en est pas moins une comédie. On rit de Cantona qui n’hésite pas à jouer de son image. Parlant en proverbes, accentuant son accent marseillais. Mais ne vous y trompez pas, ce n’est là qu’une facette du film. C’est avant tout un film social qui dépeint les difficultés d’un homme simple, qui a peu de plaisirs (sinon son équipe de foot) et qui petit à petit va reprendre le goût de la vie en reprenant confiance en lui.

Le ton du film est alors d’une exceptionnelle justesse. Loach réussit à éviter toute niaiserie et nous livre là une œuvre puissante servie par une tripotée d’acteurs tous aussi bons les uns que les autres. Steve Evets, qui joue Eric Bishop, ne s’efface à aucun moment face au monstre sacré qu’est Cantona. Malgré son charisme énorme, l’ex-footballeur reste toujours en retrait et laisse Bishop, le véritable héros de ce film, se reprendre petit à petit en main. On saluera par ailleurs chaque visage que Loach nous montre, des visages d’hommes et de femmes ayant vécu. C’est un des points clés du cinéma de Loach qui n’hésite pas à mettre des « gueules » dans ses films, des gens ordinaires qui s’activent dans des vies ordinaires comme toutes les nôtres. Ces gueules, nous en rencontrons tous les jours et c’est assez frappant de voir combien Loach a compris la majeur partie de l’humanité dans ce film, en ne sacralisant personne, mais en montrant les êtres humains tels qu’ils sont, avec leurs défauts et avec leurs qualités.

Looking for Eric est donc une véritable réussite. Petite perle dans l’énorme et sublime filmographie du cinéaste anglais Ken Loach, ce film réussit à émouvoir et à faire rire. Et un grand coup de chapeau à la scène de fin qu’on pourrait intitulée ici comme dans le film d’« Opération Cantona ». Un film immense.

Jérémie Conde

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