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Lifeboat. 1944.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame
Réalisation : Alfred Hitchcock
Avec : Tallulah Bankhead, William Bendix, Walter Slezak, Mary Anderson...


Œuvre méconnue dans l’excellente filmographie du maître du suspens qu’est Alfred Hitchcock, Lifeboat est un film épatant, un huis clos étouffant se déroulant exclusivement sur un canot de sauvetage.
Adapté d’une nouvelle de John Steinbeck dont il a écrit aussi le scénario, l’auteur nous place au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale avec un groupe de naufragés qui vient de voir son bateau coulé par des Allemands. Au milieu des rescapés, un capitaine allemand. Tous les autres font partis du camp des Alliers, victimes de la guerre de l’Atlantique, et les voilà confrontés à un dilemme auxquels ils n’étaient pas préparés : que faire du Nazi ?

Bien évidemment, l’idée de se venger leur traverse la tête. Mais ils ont besoin de lui, il est le seul véritable navigateur. Les autres sont des civils, ou des marins sans expérience, mais surtout pas des navigateurs, ils ont besoin du capitaine allemand pour aller jusqu’aux Bermudes. Sauf que ce dernier ne veut pas devenir leur prisonnier, il veut retrouver un bateau allemand pour se sortir de ce pétrin.

Ainsi, sur cette barque va s’organiser une microsociété, et c’est exactement ce que John Steinbeck, véritable écrivain social, a cherché à faire ici. Ainsi, Anglais, Américains et Allemands se côtoient. Parmi eux, un industriel très riche, une journaliste attirée par le luxe, un communiste qui veut faire la révolution et qui déteste les patrons, un cuisinier, un homme qui ne pense qu’à retrouver sa femme pour aller danser avec elle, une infirmière, bref, des portraits d’un monde occidental cloisonné dans une guerre que finalement personne ne désire vraiment, mais que tout le monde s’accorde à accepter.

La force de ce film réside surtout dans le fait qu’Hitchcock réussit à créer une atmosphère oppressante, augmentant au fur et à mesure du film, alors que le Nazi se joue des autres et les manipule totalement. Tandis qu’ils perdent leurs ressources, qu’ils manquent d’eau et de nourriture, que les péripéties s’enchaînent et poussent l’équipage dans ses derniers retranchements, la part d’ombre de l’humanité va commencer à prendre le dessus. Et c’est là qu’Hitchcock est vraiment fort, il n’expédie pas la chose, il prend son temps, il nous tient en haleine, il pousse ses personnages, il les teste, et le spectateur est conquis.

Autre point fort du film, outre son scénario (et son exploitation), c’est bien évidemment la mise en scène. Hitchcock réussit là un coup de maître. Réussir à réaliser un huis clos à ciel ouvert, au milieu de l’océan, ce qui bien évidemment alourdit les contraintes (bien sûr, ça n’a pas été tourné au milieu de l’océan hein !). Ce qui pourrait vite devenir un film très ennuyeux (faut dire qu’il n’y a pas grand chose à faire sur une barque) se transforme en un thriller très original porté par une troupe de personnages qui évoluent au fil du temps. Au départ très caricaturaux dans leurs fonctions respectives, ils s’avèrent très différents dans la difficulté et surtout au pied du mur, leurs avis changent et s’avèrent moins tranchés. On entre alors dans la psychologie des personnages, qui tous finissent par tomber les masques.

Le huis clos se transforme enfin en thriller psychologique et les personnages montrent leur part d’inhumanité qui l’espace d’un instant prend le contrôle sur la raison.

D’ailleurs, le film eut quelques soucis critiques. Certains trouvaient le Nazi trop humain (et pourtant, c’est vraiment une enflure, on ne peut pas l’aimer !) et n’acceptaient pas que des personnes parmi le camp des Alliers puissent finalement virer dans l’horreur, se mettre au niveau des Nazis, dans l’horreur humaine, comme si Steinbeck et Hitchcock essayaient de dire que la bêtise n’était pas que d’un seul camp. Et en 1944, c’est assez osé, et c’est sans doute pour cela que le film ne sera pas très bien distribué et qu’il sera reconnu bien des années plus tard comme un véritable chef d’œuvre, ce qu’il est à n’en pas douter.

Ainsi, le duo Steinbeck-Hitchcock réussit là un tour de force. Avec ce film c’est une véritable démonstration de maîtrise scénaristique et de mise en scène qui se déroule sous nos yeux. Lifeboat se démarque alors des autres films du maître du suspens où le côté social n’est jamais autant mis en valeur. Là, la société est disséquée et personne n’est épargné.

Mêlez la marque de Steinbeck avec la patte d’Hitchcock, et vous avez là un film original, une œuvre remarquable, à voir absolument.

Jérémie Conde

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