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Rolling thunder. 1977.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame de la vengeance
Réalisation : John Flynn
Avec : William Devane, Linda Haynes, Tommy Lee Jones, Luke Askew...


Texas, 1973. Après sept longues années de captivité au Vietnam, le Major Charles Rane rentre enfin au pays. Si il est reçu comme un héros par les habitants de sa ville, l’accueil se fait plus glacial de la part de sa famille. Durant son absence, sa femme s’est éprise du shérif avec lequel elle a prévu de se marier. Quant à son fils, encore bébé lors de son départ, il n’éprouve aucun sentiment envers cet homme qui demeure pour lui un parfait inconnu. A ce climat familial plutôt pesant s’ajoute la cupidité de voyous sans envergure qui attirés par la somme d’argent que Charles Rane a reçu de la municipalité sous l’œil des médias le précipitent dans une nouvelle spirale de violence.

Avant d’être enfin transposé au cinéma, le scénario de Légitime violence (à ne pas confondre avec le film éponyme de Serge Leroy datant de 1982) est resté longtemps dans les tiroirs. Son auteur, Paul Schrader, envisageait de le mettre lui-même en scène pour ce qui aurait dû être sa première réalisation. Or le jeu de chaises musicales des patrons de studios en a décidé autrement. C’est donc à John Flynn qu’est revenu le droit de le transposer à l’écran, après que Heywood Gould ait procédé à sa réécriture. Paul Schrader en a nourri une profonde amertume au point de qualifier Légitime violence de fasciste. Voilà un qualificatif qui revient souvent et un peu trop facilement pour des films traitant d’auto justice. L’Inspecteur Harry et Un Justicier dans la ville en ont aussi fait les frais en leur temps. De la part de critiques de cinéma, on ne s’étonne plus de tels raccourcis. Par contre, de la part de Paul Schrader, qui a de toute évidence repris de nombreux éléments du scénario de Légitime violence pour écrire Taxi driver, cela paraît quelque peu déplacé. Quoi qu’il en soit, le sujet demeure sensible, encore aujourd’hui. D’aucuns reprocheront à ces films l’impunité dont semble jouir ces dépositaires de l’auto-justice et qui à leurs yeux aurait valeur de consentement de la part des réalisateurs. C’est faire fi de toute l’ambiguïté dont ces films se parent généralement, se refusant d’apporter une réponse toute faite à des actes aussi répréhensibles que plausibles. D’où un certain malaise.
Pour sa part, John Flynn ne cautionne jamais les actes du Major Rane, cultivant dans sa mise en scène une forme de neutralité proche du constat. La violence y éclate de manière sèche et brutale, dépourvue de toute stylisation. De même, l’identification avec le personnage principal nous est rendue difficile du fait de son extrême froideur. William Devane, acteur par ailleurs limité, excelle dans ce rôle tout en impassibilité et intériorité. Toutefois, je lui préfère Tommy Lee Jones dans le rôle de Johnny Vohden qui en l’espace de quelques scènes parvient à conférer de l’épaisseur à son personnage d’inadapté du quotidien. Il lui suffit d’un sourire illuminant son visage lors du massacre final pour comprendre le fossé qui existe entre ses rescapés de l’enfer et leur retour à une vie normale. En ce sens, Légitime violence est un film parfaitement ancré dans son époque, mêlant deux thèmes chers au cinéma des années 70. Cependant, davantage que l’auto justice, Légitime violence traite du difficile retour à la vie civile des vétérans de la guerre du Vietnam. Le malaise que distille le film n’émane pas tant des diverses fusillades qui le jalonnent que de ce brutal retour à la réalité auquel nous assistons. Ainsi, les retrouvailles entre le Major Rane et son épouse s’effectuent dans un silence pesant duquel émane une gêne profonde. Il n’y a nuls gestes d’affection entre eux, pas plus que de paroles réconfortantes ou emplies d’amour. Nous sommes face à deux êtres qui n’ont plus rien à se dire, si ce n’est pour l’épouse de faire part à son mari de son adultère et de son désir de le quitter pour vivre avec un autre homme. Une annonce pour le moins brutale mais exposée le plus calmement possible et accueillie par une indifférence non feinte. Charles Rane n’éprouve plus aucun sentiment pour sa femme. Il est revenu du Vietnam totalement vide, une part de lui-même étant morte là-bas. De retour aux États-Unis, il erre comme une âme en peine, incapable de retrouver le plaisir des choses simples. La seule chose qui lui importe un tant soi peu est son fils, dernière trace du Charles Rane d’avant guerre. C’est d’ailleurs la mort de celui-ci, plus que celle de sa femme qu’il ignore totalement, qui motive son expédition vengeresse. Pour ma part, je l’envisage également comme le moyen de solder ses comptes avec une guerre qui l’a totalement détruit (il y a subi des tortures quotidiennes de la part de ses geôliers) et à laquelle il n’a finalement guère participé. La violence qu’il déchaîne à l’encontre des assassins de sa famille est celle qu’il a été contraint d’enfouir au plus profond de lui-même durant ses longues années de captivité. Il agit alors comme une machine à tuer, imperméable à la moindre compassion, n’hésitant pas à se servir d’une jeune femme énamourée pour parvenir à ses fins. A ce titre, la fin, loin d’apporter un soulagement au personnage se clôt sur un énorme point d’interrogation quant au sens qu’il pourrait désormais donner à son existence.
A son niveau, Légitime violence est donc un film qui défie les stéréotypes. Le cantonner au seul genre « vigilante » serait une erreur tant le propos va bien au-delà de ce simple moteur de films d’exploitation. Il dresse également un bel instantané de cette Amérique meurtrie par une guerre devenue de plus en plus impopulaire au fil des ans, des pertes humaines et des atrocités commises. Il s’inscrit à sa manière dans la lignée de films plus reconnus comme Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino ou encore Retour de Hal Ashby, témoignant d’une guerre qui n’en finira pas de hanter le cinéma américain lors de la décennie à venir. John Flynn jette un regard sans complaisance sur cette Amérique là, à la fois fière et honteuse de ses vétérans qu’elle abreuve de cadeaux futiles lors d’opportunistes raouts populaires (ici, une cadillac neuve et une somme d’argent) sans pour autant se soucier de leur réinsertion dans la vie civile. Film d’hommes, Légitime violence sait également ménager une place aux femmes, par l’intermédiaire du personnage de Linda Forchet, joué avec beaucoup de naturel par Linda Haynes. Elle apporte un contrepoint sensible à un film résolument sombre et implacable. Par sa sincérité, elle parvient à raviver une brève lueur de vie dans le regard atone du Major Rane. Une brève lueur d’espoir qui sera sans suite dans un monde sordide et dénué de valeurs, dans lequel des malfrats sans envergure sont prêts à devenir des assassins pour quelques piécettes d’argent.

Solide artisan, John Flynn se tire d’un sujet délicat avec les honneurs. Légitime violence fait partie de ces œuvres rares qui témoignent de la pleine effervescence du cinéma américain des années 70. Un cinéma qui savait se confronter aux réalités de son époque tout en ne reniant pas le cinéma de genre pour le faire. A découvrir.

Bénédict Arellano

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