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Klute. 1971.
Origine : Etats-Unis
Genre : Polar contrefait
Réalisation : Alan J. Pakula
Avec : Jane Fonda, Donald Sutherland, Charles Cioffi, Roy Scheider



Seulement deuxième film de Alan J. Pakula, après un Pookie (1969) conçu à la gloire de Liza Minnelli, Klute bénéficie d’une réputation des plus flatteuses que le poids des ans n’a pas écorné. Par conséquent, à l’aune de cette réputation et de son année de réalisation (de 1968 à 1978, Hollywood a connu une décennie de créativité sans nul autre pareil se traduisant par l’émergence d’œuvres aussi fortes que décomplexées), découvrir Klute sonne comme une évidence pour tout ceux qui, comme moi, aime particulièrement cette période du cinéma américain. Or, au bout de prés de deux heures léthargiques, c’est une autre évidence qui saute aux yeux : ce film est très surestimé.

Tom Gruneman, un notable sans histoires de la Pennsylvanie, disparaît subitement du jour au lendemain. L’enquête qui s’ensuit révèle à son épouse l’existence d’une correspondance plus qu’osée à l’attention de Bree Daniels, une prostituée de luxe. Mais mise à part cette révélation -à laquelle Mme Gruneman ne croit pas- l’enquête piétine, la police ne trouvant nulle trace du disparu. Six mois plus tard, un ami de Tom engage John Klute, un ex flic qui s’est mis à son compte. Ce dernier se rend à New York pour reprendre les investigations là où la police s’était arrêtée en interrogeant Bree Daniels.



L’investigation que John Klute entreprend n’est qu’un leurre visant à rattacher le film au genre policier. Un attrape-nigaud que le dernier acte se fait un plaisir de dénoncer de manière limpide, rendant absurde tout ce qui a eu trait à ladite enquête jusque là. Pourtant, le générique qui défile sur un plan fixe d’une bande magnétique révélant une obscure conversation entre un homme et une femme, couplé aux propres bandes enregistrées par John Klute qui a mis Bree sur écoute, incite à croire en un récit tourné vers le voyeurisme et la transgression de l’intimité. Et avant même que n’éclate le scandale du Watergate, Klute aurait ainsi pu se donner des atours prophétiques. Las, Alan J. Pakula délaisse bien trop vite le récit policier pour se concentrer sur la rencontre de deux solitudes, l’ex flic taciturne et la prostituée en plein trouble existentiel.
Bien qu’il prête son nom au titre du film, John Klute est un personnage effacé dont on peine à cerner les motivations. Au-delà de ce que le pré générique nous indique -John mange à la table de Tom Gruneman lors d’un repas entre amis- jamais au cours de son enquête il ne fait état d’un quelconque attachement envers le disparu. Et plutôt que de le mettre sur les traces du disparu, ses investigations le conduisent davantage vers la réhabilitation d’un homme qui, entre-temps, aura été soupçonné de brutalité envers des prostituées voire même de meurtre. Une manière de rendre hommage à la fidélité de Mme Gruneman qui, même au cœur de la tourmente, aura toujours maintenu sa confiance en son époux. D’une admirable dignité, elle est peut-être la raison qui a poussé John à s’investir dans cette affaire. Toutefois, ce ne sont là que supputations en ce qui concerne un personnage des plus opaques mais qui semble tout de même très attiré par les femmes blessées et/ou perdues. Dés lors, une fois épris de Bree Daniels, il paraît davantage s’activer pour qu’elle change de vie plutôt que pour retrouver Tom Gruneman. Une croisade chasse l’autre, en quelque sorte. D’une discrétion qui confine à l’absence, John Klute ne sert finalement que de révélateur à une Bree Daniels à la croisée des chemins. Jusqu’alors plutôt remarqué dans des rôles plus outranciers (Les 12 salopards et surtout M.A.S.H.), Donald Sutherland se fond sans difficulté dans la défroque de cette ombre, participant à la neurasthénie ambiante avec une belle application qui suscite le respect. Et puis c’est aussi une manière élégante pour ne pas faire de l’ombre à Jane Fonda, LA vedette du film.
A ses débuts, Jane Fonda joue dans de nombreuses bluettes sentimentales, s’imposant petit à petit en sex-symbol de toute une génération dont le point d’orgue serait Barbarella (1968). Puis progressivement, elle prend ses distances avec les rôles légers dans lesquels on l’a un peu trop cantonnée, s’ouvrant à un cinéma plus incisif et à des rôles plus complexes en même temps qu’elle s’affirme sur la scène publique. La belle plante des débuts s’affiche désormais en femme mûre qui n’hésite pas à prendre position (contre la guerre du Vietnam, pour la cause des femmes) et à s’octroyer des rôles moins glamour comme celui de Bree Daniels. Certes, elle demeure un objet de désir dans le film, mais d’un désir tarifé. Si certains de ses clients cherchent à la revoir, c’est davantage en raison de « ses bonnes prestations » qu’en raison d’un attachement quelconque. De son côté, Bree ne donne jamais plus à ses clients que ce pour quoi ils ont payé, s’en tenant à des relations purement professionnelles. Et elle n’est pas du genre à renier ce qu’elle est ni ce qu’elle fait. Néanmoins, elle en arrive à un stade où elle se pose beaucoup de question quant à la suite à donner à son existence. Elle passe notamment des castings pour travailler en tant que modèle, une autre manière de se prostituer, selon la formule consacrée. Et, comme de nombreux américains, elle consulte une psychanalyste. Solitaire, elle livre à sa psychanalyste tout ce qu’elle tait au quotidien, ses états d’âmes, sa vision des choses. Et le film d’alterner lesdites séances de psychanalyse avec son travail, succession de clients dont elle se soucie peu au-delà de ce pour quoi ils la paient. Froidement professionnelle, Bree n’éprouve jamais aucun plaisir à leur contact, manière pour elle de se sentir libre et maîtresse de sa vie. En un sens, l’irruption de John Klute dans sa vie provoque une petite révolution. Dans ses bras, elle se surprend à se laisser aller, enfin confiante et éprouvant cette fois-ci une réelle attirance. Toutefois, lorsqu’elle est avec lui, elle conserve son masque d’indifférence, ses failles ne nous étant transmises une fois de plus que par l’entremise de ses séances de psychanalyse, pour le coup bien pratiques. Ce rôle offre la possibilité à Jane Fonda de passer d’une scène à l’autre de la femme fatale inaccessible à la femme apeurée et tourmentée, de celles qui aiment à se blottir dans les bras du héros. Un double registre qu’elle maîtrise fort bien sans pour autant se montrer bouleversante, dans un sens ou dans l’autre.



Film austère et hiératique, Klute se perd dans la relation désincarnée de ses deux personnages principaux dont l’évolution laisse peu de place aux surprises. D’une tristesse sans nom, ils sont à l’image d’une Amérique en pleine gueule de bois, embourbée dans cette guerre du Vietnam qui n’en finit pas et loin de cette insouciance hippie que la fin des années 60 avait tenté de véhiculer. Néanmoins, ce film n’a pas la portée politique qu’auront les deux films que Alan J. Pakula réalisera dans la foulée (A cause d’un assassinat, 1974 et Les Hommes du président, 1976), fort de la consécration que Klute lui a apportée. Ici, il est davantage question d’une simple histoire d’amour contrarié, maquillée en une intrigue policière des plus bâclées.

Bénédict Arellano

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