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Interview. 2007.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame (remake)
Réalisation : Steve Buscemi
Avec : Sienna Miller, Steve Buscemi, Michael Buscemi, Tara Elders...


Steve Buscemi est un acteur un peu à part dans l’univers d’Hollywood. Attaché au cinéma d’auteur, on l’a vu dans des films moins intimistes comme Armageddon ou Spy Kids 2. Steve Buscemi est un homme de réalisateurs. Après s’être fait connaître avec les frères Coen dans Miller’s Crossing, après avoir confirmé avec Fargo et The Big Lebowski, c’est surtout Tarantino qui lui offre le rôle qui le fera connaître du grand public dans Reservoir Dogs. Il tourne avec Michael Bay dans des productions douteuses et avec Robert Rodriguez dans quelques productions assez douteuses là-aussi. Pourtant, cet homme là reste attaché au cinéma indépendant. C’est là qu’il trouvera ses meilleurs rôles sous les yeux avisés de Jim Jarmusch dans Coffee and Cigarettes, de Tom DiCillo dans Ça tourne à Manhattan, et d’autres encore. Il faudra aussi retenir sa performance dans Ghost World de Terry Zwigoff. Bref, Steve Buscemi est à n’en pas douter un très grand acteur. D’autant plus qu’il sort des sentiers battus hollywoodiens avec sa gueule particulière. Il est de ces acteurs qu’on n’oublie pas, qui traversent littéralement l’écran et font de l’ombre à des acteurs tels que Bruce Willis. Mais si Buscemi s’est fait un nom grâce à sa large filmographie dont nous n’avons pas pu faire ici tout l’étalage, il n'en est pas moins qu’il est aussi un réalisateur intéressant.

Avec Interview, Buscemi réalise là son quatrième film. C'est un remake du film éponyme réalisé en 2003 par Theo Van Gogh, réalisateur assassiné l'année suivante. L’histoire est très simple, Pierre Peters (joué par Steve Buscemi), un journaliste politique, se retrouve à interviewer une star montante du cinéma. Il ne connaît rien d’elle et s’en fout pas mal. Katya (interprétée par Sienna Miller) est une jolie et jeune actrice en pleine ascension. Elle remplit les pages des tabloïds avec ses histoires de cul et sa poitrine réduite. La rencontre se fait dans un restaurant. Katya se rend compte rapidement que le journaliste en face d’elle ne sait absolument rien de son travail, qu’il ne s’intéresse pas à ce qu'elle fait. Ils se disputent et l’interview s’arrête. Alors que Pierre prend un taxi pour rentrer chez lui, son chauffeur aperçoit Katya et lui demande de lui sourire. Il ne voit pas le camion devant lui et c’est l’accident. Pierre est blessé à la tête et Katya le ramène chez elle pour le soigner.
A partir de là, un huis-clos psychologique va se mettre en place. Les deux protagonistes vont se jouer de l’un et de l’autre pour obtenir le maximum d’information ou pour en donner le moins. La manipulation est au centre de ce jeu d’interview/interviewé où le rôle de l’interviewée n’est pas toujours celui de la belle star.
Ainsi, les deux personnages plongent dans les limbes de leurs faiblesses, de leurs doutes, de leurs certitudes perdues, de leurs démons.

Steve Buscemi réussit là un pari difficile. Faire tenir tout un film sur l’opposition entre deux acteurs n’est pas chose aisée. Réussir à créer du rythme, à créer une ambiance aussi, ainsi qu’une intrigue qui nous porte jusqu’à la fin est un pari osé et relevé avec brio par le réalisateur. Ainsi, il crée une situation peu probable entre deux êtres humains d’univers totalement différents. Pierre est journaliste politique, il a traversé le monde et a couvert de nombreux conflits. Sa réalité, c’est la guerre, c’est la mort. Katya est une jeune star qui ne pense qu’à s’amuser, qui vit dans le superflu, dans les dorures hollywoodiennes. L’opposition est donc électrique mais ne manque pas d’intérêt à la fois pour l’auteur et pour le spectateur. En effet, le spectateur, témoin de ces scènes, ne sait jamais trop où il va. Il ne sait pas s’il peut faire confiance à cette petite conne d’actrice qui joue sur les sentiments, qui se joue de l’autre constamment et qui, quand elle paraît honnête ne l’est pas forcément. On est donc toujours plongé dans le doute. Mais là où ça devient d’autant plus jubilatoire, c’est que la manipulation ne se fait pas toujours dans le même sens. Les réflexes du journaliste de terrain reviennent vite à Pierre qui se transforme en machine à creuser toujours plus loin pour en savoir plus. Bref, on ne peut faire confiance à personne dans ce jeu de manipulation.

Sienna Miller, connue pour être l’ex-girlfriend de Jude Law, montre là toute l’étendue de son talent. Alors oui, elle est d’une beauté divine, mais c’est son jeu qui fait de ce film ce qu’il est. Elle réussit là une performance étonnante (elle l’est moins pour Buscemi, il nous a habitué à ce genre de performances), où elle réussit à être parfois aimée, parfois détestée, et cela en l’intervalle de quelques minutes. Elle pleure, elle rit, elle séduit, et on se retrouve dans la peau de Pierre à se demander ce qu’on peut bien faire, résister, se laisser manipuler, sommes-nous conscients qu’elle nous manipule, et si elle était honnête cette fois-ci ? Est-elle ce qu’elle prétend être ? Ainsi, la force de cette œuvre, c’est bien évidemment son couple d’acteurs. L’opposition fonctionne à merveille et les deux talents se tirent vers le haut avec une efficacité déroutante.

Ce film, issu du cinéma indépendant new-yorkais, est un vrai film d’auteur, ne répondant à aucun critère grand public, mais seulement aux critères personnels de son auteur. Alors certes, ce huis-clos n’est pas non plus une révolution, c’est un film personnel, intimiste, qui ne s’adressera pas à un très large public. Il est dans la veine de ces films à dialogues tels que Woody Allen a su en faire, sauf qu'on rit moins.

Jérémie Conde

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