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Hardcore. 1979.
Origine : Etats-Unis
Genre : Thriller
Réalisation : Paul Schrader
Avec : George C. Scott, Peter Boyle, Season Hubley, Dick Sargent...




Partie en voyage organisé avec ses camarades, Kristen Van Dorn disparaît inexplicablement dans les alentours de Los Angeles. Son père, l’industriel Jake Van Dorn, demeure interdit face à cet événement, ne comprenant pas ce qui a bien pu se passer. Devant le peu d’empressement de la police locale pour la retrouver, il engage Andy Mast, un détective privé. Cinq mois plus tard, l’enquêteur revient avec une bobine sous le bras qu’il tient absolument à montrer à son client. Il s’agit d’un film porno amateur qui a pour héroïne la disparue. Totalement dévasté, Jake décide de mener lui-même son enquête afin de ramener sa fille au bercail.



Après avoir ausculté le milieu ouvrier dans Blue collar (1978), Paul Schrader s’offre pour son second film une plongée dans l’industrie pornographique alors en plein essor. Il fait cette fois fi de tout regard anthropologique pour enrober Hardcore des atours du thriller. Comme souvent chez Schrader, qu’il s’agisse de ses scénarios ou de ses réalisations, le personnage principal est amené à effectuer une descente aux enfers dont l’issue ne saura être sans conséquence.
Pour Jake Van Dorn, calviniste convaincu bien sous tous rapports, ces enfers prennent la forme de l’industrie du porno à laquelle il est obligé de se confronter pour retrouver sa fille. Lui l’homme pur et pieux va pénétrer (sic) un monde de stupres et de luxures dont il ignorait jusqu’à l’existence. Quoique cet univers sordide a déjà empiété de manière imperceptible sur le sien, sa ville de Grand Rapids abritant désormais des sex shops. En arpentant les macadams de grandes métropoles comme Los Angeles, San Diego ou encore San Francisco, il va non seulement réaliser que le commerce du sexe est partout mais qu’en plus celui-ci a pignon sur rue, n’hésitant pas à s’afficher de manière ostentatoire à grand renfort de néons lumineux et autres affiches tapageuses. C’est un peu l’humble chrétien entrant dans Babylone la pécheresse ! Et pour bien enfoncer le clou, Paul Schrader ne craint pas les éclairages agressifs d’un rouge vif pour dépeindre l’intérieur de ces lupanars dans lesquels l’infortuné Van Horn se doit d’entrer. Tout concourt à faire de l’enquête du père éploré un véritable calvaire, chacune de ses étapes (peep-shows, bordels, tournages de films X) pouvant servir de parallèle au parcours probable de sa fille dans cette industrie de la surexploitation. Et pour Paul Schrader, il s’agit aussi de pervertir cette trop belle figure paternelle adepte du bénédicité, ici contrainte au voyeurisme, à la violence et au mensonge.
Lui-même calviniste et originaire de Grand Rapids, Paul Schrader a mis beaucoup de lui-même dans Hardcore dont l’ambivalence reflète ses propres tourments. Le thème choisi n’est pas anodin, le jeune cinéaste en profitant pour dresser un portrait peu amène de cette industrie pornographique omniprésente. Il dépeint un milieu totalement uniformisé, aux prestations identiques et présentées selon les mêmes formules toutes faites. En outre, il met l’accent sur l’exploitation de ces filles, payées une misère et qui ne peuvent compter que sur la générosité de leur clientèle, liée à la leur lors de la prestation, pour arrondir leurs fins de mois. Il essaie de se montrer le plus exhaustif qui soit, évoquant même au détour d’une scène le snuff movie légende urbaine bien ancrée dans le milieu, sans pour autant conférer à son film des allures pesantes de dossier à charge. Il s’autorise ainsi quelques petites touches d’humour, s’amusant notamment de ces apprentis réalisateurs sortis tout droit de l’école et dont les premiers boulots consistent à mettre en scène des pornos bas de gamme tournés à la va-vite dans l’anonymat d’une chambre de motel, sans pour autant se départir d’une direction d’acteurs "auteurisante". Et puis il y a les personnages du détective Andy Mast et de Nikki, touche-à-tout des métiers du sexe, dont la verdeur du langage et la vision non corsetée de la société apportent un heureux contrepoint au rigorisme de Van Horn. Si la relation entre les deux hommes demeure de bout en bout conflictuelle du fait de la dureté dont fait preuve l’industriel à l’encontre du détective privé, celle unissant Jake à Nikki se joue sur un registre plus amical. La jeune femme pourrait être une projection de ce que Kristen Van Dorn deviendra plus tard, à savoir une femme totalement prise au piège d’un milieu exclusivement dominé par les hommes et dont elle ne pourra plus se dépêtrer, faute d’argent suffisant. De fait, Jake Van Horn se montre plus aimable à l’égard de Nikki, même si la perspective de retrouver sa fille le conduit parfois à péter les plombs et à se montrer injustement violent envers elle.
Même si l’essentiel de l’œuvre de Paul Schrader repose sur la thématique du pêché et de la rédemption, le bonhomme est suffisamment habile –et torturé– pour éviter de sombrer dans le manichéisme. Jake Van Horn ne saurait masquer durablement ses fêlures derrière sa foi. La fin du film le renvoie à ses torts, ceux d’un homme trop renfermé sur lui-même et ses croyances, au point d’en oublier de prendre en considération les gens qu’il aime. Après sa femme, il a failli perdre sa fille unique. Et loin d’apporter bonheur et soulagement, la dernière scène entérine les errances d’un père et d’un mari (voire d’un homme, vu avec quelle aisance il se débarrasse du fardeau de sa promesse faite à Nikki) auquel il faudra bien plus qu’un larmoyant mea culpa pour racheter les fautes. Gageons que Kristen, la gentille fille à son papa, ne se remettra pas facilement de son expérience et que l’avenir promet d’être aussi incertain que délicat.



Hardcore ne saurait se résumer à une dénonciation vigoureuse de l’immoralisme des mœurs sexuelles. Paul Schrader développe une forme d’attraction-répulsion envers cette libération sexuelle qui, à force de banalisation, est devenue un commerce des plus lucratifs. Il ne fustige pas tant l’exercice du sexe en lui-même (nier toute sexualité n’a pas écarté Jake Van Horn des désagréments, bien au contraire) que sa commercialisation abusive et un peu trop tape-à-l’œil. Hardcore n’est pas foncièrement puritain, nous donnant au contraire à voir les paradoxes de la société américaine dont le capitalisme a même eu raison de son puritanisme.

Bénédict Arellano

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