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Fury. 1936.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame
Réalisation : Fritz Lang
Avec : Spencer Tracy, Sylvia Sidney, Walter Abel, Bruce Cabot...


Voici donc le premier film américain du génial Fritz Lang dont la richesse de l’œuvre et son apport au sein du cinéma reste incontestable. Après Liliom, tourné en France, le voici expatrié à nouveau, et c’est peu dire que ses débuts ne se sont pas déroulés sans heurts. Désaccord profond tout d’abord avec son producteur Joseph L. Mankiewicz, apeuré par le thème du film, alors très brûlant puisque le lynchage est encore monnaie courante aux Etats-Unis et au regard d’un script qui paraît trop frontal pour ne pas s’attirer ensuite les foudres, puis tensions constantes ensuite durant le tournage entre son interprète principal, Spencer Tracy et le réalisateur qui passe à ses yeux pour un tyran. La rancune entre les deux hommes perdurera toute leur carrière respective, sans jamais se démentir.
Bref au final ce coup d’essai fut un coup de maître puisque le film fut un inattendu succès critique qui lui assurera la carrière que l’on sait à Hollywood.
Il est vrai que Fritz Lang n’y va pas avec le dos de la cuillère, puisqu’il s’agit là un véritable pamphlet sur le lynchage mais également une réflexion acerbe sur la justice de masse autant qu’individuel en plus de fouiller le comportement de l’être humain face à l’injustice dont il est victime.

Tout est déjà dans l’histoire vous me direz, dans laquelle un homme sans histoires qui quitte l’usine en compagnie de ses frères, et ayant mis petit à petit un pécule afin d’ouvrir un garage, se voit par mépris confondu alors qu’il rentre chez lui, avec un kidnappeur sévissant dans la région. Le voici très vite soupçonné, puis emprisonné, et tandis que la foule déchaînée semble tenir son coupable, elle tentera de le lyncher, mettant pour cela le feu à la prison. De justesse Joe Wilson en réchappera, mais le mal sera fait et celui-ci voudra se venger à tout prix. Alors qu’il n’avait en tête que de se marier et mener une vie d’homme ordinaire, le voici pris dans un engrenage de haine où la vengeance le hante à tel point que le voici prêt à perdre tout ce qu’il a construit au préalable, en même temps que ses valeurs d’équité, afin de retrouver et se venger des personnes ayant contribuées à son presque lynchage.
Autant dire que Fritz Lang est dans un territoire qu’il connaît depuis son fabuleux M le maudit et le voici à nouveau qui explore les dysfonctionnements d'un ordre social mettant à mal les conséquences qu’ils peuvent avoir sur le comportement d'individus. Ce qui frappe davantage, c’est l’acuité de regard que possède d’entrée le metteur en scène sur son pays d’accueil et sa finesse d’observation du climat moral, distinguant rapidement les singularités qui fragilisent les soubassements de la démocratie américaine, les pulsions des individus et la difficulté des institutions à les contenir en certaines circonstances.
Là où Fritz Lang frappe également très fort, c’est dans l’implication du spectateur, la mise en scène étant faite de telle façon qu’elle le sollicite presque physiquement, l’interroge moralement, exige quasiment de lui de prendre position alors qu’il le bouscule immanquablement dans la scène suivante. A ce niveau, Furie est un grand film, tant il semble même que le schéma fut copié ensuite fréquemment, rarement égalé, et dans l’acuité du propos et dans la force de sa mise en scène. Peut-être le grand film de Arthur Penn, à savoir The Chase atteignait, voire dépassa la puissance de Lang, mais c’est une exception.

L’une des choses qui vieillit mal pour ma part, se situe ailleurs. J’avoue que Furie est loin d’être le film que je préfère du grand Fritz. Devant, je lui place sans mal la plupart de ses films Allemands déjà (Le Tigre du Bengale, Le Tombeau Hindou...), puis dans la période américaine qui nous occupe ici, Règlement de comptes, L’Ange des Maudits, L’Invraisemblable Vérité, et ce ne sont pas les seuls, me paraissent bien mieux supporter le temps. La faute vient à mon avis d’un fait un peu paradoxal, celui d’un choix un peu trop expressionniste, accouchant finalement d’un jeu un peu trop outré des acteurs, Spencer Tracy en tête. Je ne pense pas que Tracy joue mal, et peut-être même qu’il y joue excellemment, mais les cadres et la photographie pourtant superbe, viennent souligner le propos, conférant dans un même temps une certaine lourdeur, voir naïveté au film, qu’il n’a pourtant pas à mon avis au préalable. De ce fait la transformation du personnage de Joe Wilson finit par ressembler à celle du Docteur Jeckyll et Mister Hyde, et même si ce côté fantastique ailleurs aurait su me plaire, dans ce cas précis, elle pose les limites du film puisqu’elle va en contradiction avec le parti pris réaliste partout ailleurs de Lang, finissant par annihiler (un peu) un propos pourtant fin, subtile, perspicace. Bien sûr, penser à Mister Hyde se fait d’autant plus facilement que Spencer Tracy campera le rôle 4 ou 5 années plus tard.
N’empêche qu’ayant donc revu récemment Furie, ce qui pourra paraître un détail pour certains, me dérange toujours autant après plusieurs visions. Il n’en reste pas moins, malgré une fin « Hollywoodienne » sur laquelle on ne s’attardera pas, que le film garde malgré ce « défaut d’harmonie » on va dire, une puissance assez étonnante avec les ans qu’il affiche pourtant au compteur, et il reste toujours cependant une œuvre à découvrir plutôt deux fois qu’une.

Gilles Vannier

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