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Frenzy. 1972.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Thriller
Réalisation : Alfred Hitchcock
Avec : Jon Finch, Barry Foster, Alec McCowen, Anna Massey,...


De L’Homme qui en savait trop (1954) aux Oiseaux (1963), Alfred Hitchcock connaît une décennie de francs succès, aussi bien critiques que publics. Tout ce qu’il touche se transforme en or et ses films font le bonheur des analystes de tous poils. Mais à partir de Pas de printemps pour Marnie (1964), il commence à perdre de sa superbe. Alors que le paysage cinématographique américain subit de profonds changements (liberté de ton, mise en scène plus souple, sous texte plus politique,…), le cinéma de Hitchcock prend un coup de vieux, empesé par un trop plein de symbolisme. Engoncé dans un confort tout hollywoodien (vedettes à foison, budgets importants, …), Alfred Hitchcock cède à la facilité, se contentant d’utiliser ses vieilles ficelles sans rien apporter de neuf à son cinéma. Désormais désavoué par ceux-là même qui le louaient quelques années plus tôt, le cinéaste devient anachronique, faute d’avoir su accompagner les changements de son époque. Cependant, loin de rendre les armes, il s’offre un bain de jouvence en rentrant au pays pour réaliser Frenzy, un film purement londonien dans l’esprit, une cocasserie policière pour laquelle il retrouve de son dynamisme d’antan.

Dans la capitale anglaise, une série de meurtres brutaux sur des femmes de tous âges ravive le souvenir du tueur de White Chapel, Jack l’Eventreur. Sauf qu’ici, rien ne rapproche les différentes victimes, ce qui complique lourdement la tâche de la police. Et puis un beau jour, le miracle ! La directrice d’une agence matrimoniale est retrouvée morte dans son bureau, étranglée comme les autres avec une cravate. Grâce au précieux témoignage de la secrétaire de la victime, la police de Scotland Yard possède désormais l’identité du tueur à la cravate : Richard Blaney, l’ex-mari de la dernière victime.

Pour son grand retour en Angleterre, Alfred Hitchcock tourne le dos à tout ce qui a fait sa renommée aux Etats-Unis. Plutôt que de s’appuyer sur des stars de papier glacé, il choisit de n’engager que des acteurs peu connus (du moins du grand public) pour insuffler un peu d’authenticité à son film. Encore que, indécrottable, Alfred Hitchcock avait proposé le rôle du tueur à Michael Caine et c’est donc à son refus que nous devons cette distribution d’une belle homogénéité. Quant à l’histoire, si elle reprend des éléments relatifs à bon nombre des précédents films du cinéaste, elle joue le parfait contre-pied à l’orfèvrerie des scénarios passés. Avec Frenzy, Alfred Hitchcock cherche à se faire plaisir mais pas au prix de multiples péripéties et coups de théâtre. Il profite de ce film pour revisiter le quartier de son enfance, celui des halles de Londres où se bousculent les maraîchers, et les bars alentours où les gens devisent gaiement autour d’une pinte de bière ou d’un verre de Brandy.
Richard Blaney se débat dans cet univers là. Ancien pilote de l’air, il enchaîne les petits boulots depuis son divorce et se noie bien volontiers dans l’alcool. Caractériel, chômeur de fraîche date et enclin à la violence sous l’effet de l’alcool, Richard Blaney n’incarne pas vraiment l’archétype du héros hitchcockien si ce n’est dans sa propension à se trouver là où il ne faut pas. Sa présence fortuite sur le lieu du meurtre de sa femme assortie d’un comportement d’ours mal léché font de lui le coupable idéal. Accusé à tort, traqué (enfin, façon de parler tant la menace policière ne se fait pas des plus pressantes), Richard Blaney aurait toutes les raisons du monde pour se révolter et se sortir de sa triste condition. Or il n’en a ni l’envie ni la force. Il préfère se terrer en attendant qu’une opportunité s’offre à lui de quitter le pays. Que son ex-femme soit décédée de manière violente ne lui procure aucune émotion, pas plus que la mort de sa copine du moment. La vie -sa vie- continue et c’est un fardeau déjà bien assez lourd comme ça pour qu’en plus il aille s’encombrer l’esprit avec des problèmes annexes. Peu porté sur les sentiments, individualiste et attentiste, Richard Blaney n’attire pas la sympathie. Et Alfred Hitchcock et son scénariste Anthony Shaffer ne font rien pour inverser la tendance. En désamorçant dès le premier quart d’heure tout le mystère entourant l’identité du véritable tueur à la cravate, ils ôtent du même coup toutes possibilités au personnage de Richard Blaney de se racheter une conduite. De tout le film, il demeure une victime injustement accusée qui n’a pas les moyens de faire autre chose que de subir les événements. Et lorsqu’il décide enfin de passer à l’action, il est trop tard, son sort ayant déjà été scellé au préalable. Dès lors, il n’est pas anodin que ce personnage soit totalement occulté dans la deuxième partie du film au profit du tueur et du commissaire chargé de l’enquête, Monsieur Oxford. Si Richard Blaney est le personnage autour duquel s’articule le film, il devient rapidement insignifiant au regard des deux autres personnages précités, tous deux contribuant aux moments les plus savoureux du film. L’astuce de Hitchcock est de ravaler son personnage principal au rang de faire-valoir des seconds couteaux alors qu’il est de coutume de procéder à l’inverse.
A notre insu et à l’instar de Richard Blaney, Hitchcock nous a déjà mis en présence du tueur à la cravate avant même que l’on apprenne son identité. De la manière la plus naturelle qui soit, il nous introduit ce personnage sous l’angle du type serviable, toujours prêt à aider les gens et cela sans ne jamais réclamer la moindre contrepartie. Une attitude d’autant plus louable qu’elle s’exprime envers Richard, personnage peu engageant tant il est rustre. De fait, lorsque sa nature meurtrière nous est révélée, il conserve contre toute attente son capitale sympathie intact. Et jamais la suite ne viendra ternir cette image, Hitchcock se refusant à diaboliser son tueur, comme il se refuse à toute justification de sa pathologie meurtrière. D’ailleurs, c’est une constante qui s’applique à tous les personnages du film, aucun d’eux n’étant plus approfondi l’un que l’autre. Ils incarnent en quelque sorte des archétypes auxquels Alfred Hitchcock confère ce petit plus qui les rend atypiques. Il en va ainsi du commissaire Oxford, homme compétent et droit, bien qu’il se laisse volontiers aveugler par les apparences d’une enquête devenue subitement trop simple. Rôle souvent ingrat car voué à avoir toujours un ou deux trains de retard par rapport à l’intrigue, ce personnage de commissaire offre à Alex McCowan un champ d’action beaucoup plus vaste qui l’entraîne sur les chemins de l’humour pince-sans-rire via les délectables échanges qu’il entretient avec son épouse, sans qu’il n’en perde pour autant le fil de l’enquête. Digne représentant de cette justice aveugle prête à condamner un innocent sur la base d’un effroyable concours de circonstances, Oxford n’est cependant pas tout à fait borné et sait laisser la porte entrouverte à un discours différent, quand bien même celui-ci émanerait de sa chère et tendre, brave épouse aux petits soins pour son mari et dont le seul défaut serait de s’être entichée de la cuisine française, un peu trop frugale à son goût. Aimant goûter au plaisir de la bonne chère, Alfred Hitchcock s’amuse visiblement beaucoup à orchestrer ces petites piques à l’encontre de la Grande cuisine française et de ses plats aussi étranges que peu consistants. Après tout, quoi de plus normal venant d’un Anglais que de se gausser des Français !

Le couple Oxford est symptomatique de la liberté totale que s’octroie le cinéaste, n’hésitant pas à jouer la carte de l’humour alors que la vie d’un innocent est en jeu. Loin de tourner l’histoire au ridicule, cette adjonction d’humour apporte ce surcroît d’authenticité et de chaleur que Hitchcock souhaite conférer à son film. Il met de côté la sophistication des machinations de ces thrillers hollywoodiens pour dépeindre sans fioriture le quotidien d’individus lambdas auxquels l’excellence de l’interprétation assure ce qu’il faut de proximité avec le spectateur. Après des années d’un cinéma somnolent et redondant, Alfred Hitchcock s’offre une petite récréation, une véritable bouffée d’oxygène pour donner libre cours à ses envies. Suivant enfin l’évolution des mœurs, il s’autorise à montrer ses actrices nues -qu’elles soient mortes ou vivantes, d’ailleurs- et orchestre même une scène au grotesque macabre parfaitement assumé. Il se fait plaisir, et nous avec, d’autant que sa mise en scène n’a rien perdu de sa rigueur. Frenzy ne figurera sans doute jamais au panthéon des grands classiques hitchcockiens, ce qui ne signifie pas, loin s’en faut, qu’il nous faille l’occulter. Dans la longue carrière du réalisateur, ce film occupe une place à part, réjouissant témoignage d’un réalisateur toujours vert et sur lequel, à l’époque, on pouvait toujours compter.

Bénédict Arellano

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