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Escadrons de la mort, l'école française. 2003.
Origine : France
Genre : Documentaire
Réalisation : Marie-Monique Robin
Avec : Marcel Bigeard, Paul Aussaresses, Paul Teitgen, Ramon Diaz Bessone...


Un quadrillage systématique d’une zone divisée en sous-zones ; des pratiques d’interrogatoires musclées qui tournent rapidement à la torture ; des éléments subversifs aux pieds coulés dans le béton, emmenés au large et jetés en mer ; voilà quelques unes des pratiques dénoncées par la réalisatrice, Marie-Monique Robin, et mises en œuvre par les Français en Algérie, avant d’être exportées et enseignées avec succès dans les dictatures militaires d’Amérique du Sud.
Tout commence en Indochine, où la guerre contre l’ennemi est rendue difficile par la présence invisible de celui-ci au sein-même de la population. Charles Lacheroy, alors colonel, explique qu’il a lu le petit livre rouge de Mao grâce auquel il a compris l’importance de « l’arrière », c’est-à-dire la population, par rapport à la troupe. D’où sa théorie de la guerre révolutionnaire, ou guerre subversive, dans laquelle l’ennemi est partout. Avec la défaite de Dien-Bien-Phu, la débâcle française rend encore un peu plus nécessaire une révision des techniques de combat. Mais c’est au moment des « évènements » d’Algérie (comme on disait alors pudiquement) que cette théorie de la guerre contre-subversive prendra une importance majeure, avec l’objectif affiché de couper le Front de libération nationale (FLN) de la population. M.-M. Robin : « Pour cela les Français innovent : 400000 soldats sont déployés sur l’ensemble du territoire algérien. C’est la technique du quadrillage, la première application concrète de la théorie de Lacheroy. » Suit la bataille d’Alger, au cours de laquelle les pleins pouvoirs de police sont attribués au général Massu et aux paras dirigés par le colonel Bigeard : « Mes hommes préféraient le combat dans le djebel [mais] on a fait le travail de flic. »



Seul « témoignage » sur pellicule de cet épisode dans la Casbah, un film de fiction : La Bataille d’Alger, un long-métrage italo-algérien de Gillo Pontecorvo réalisé en 1965 et devenu un modèle de mise en œuvre de techniques contre-révolutionnaires, ce qui n’était pas vraiment le but de ses auteurs. Le général Paul Aussaresses commente le film en ces termes : « Magnifique. C’est proche de la vérité comme on ne peut pas mieux faire et c’est remarquablement joué. » Et à la question de savoir qui pouvait être le colonel Mathieu qu’interprétait Jean Martin, il répond : « Mais c’est Bigeard ! »
Briefing du colonel Mathieu à ses hommes : après l’explication de l’organisation pyramidale de la guérilla et de la meilleure façon de la contrer, il ajoute : « La base de ce travail est le renseignement. La méthode est l’interrogatoire. Et l’interrogatoire devient une méthode lorsqu’il est conduit de façon à toujours obtenir une réponse ». Ce qui inclut évidemment l’emploi de la torture, confirmée par Bigeard et Aussaresses. Aussaresses : « Il faut avoir les renseignements à tout prix, y compris par la torture. » Bigeard : « Contre les poseurs de bombes, je disais à mes hommes : interrogez-les durement. Pas question de leur crever un œil ni de leur couper les oreilles mais ce qu’on a appelé la gégène, quoi. » La gégène, où l’utilisation de l’électricité à l’aide d’une génératrice, pour faire parler les plus récalcitrants.
Pour couronner ces pratiques, que d’aucuns justifient par les circonstances, se forment, dans l’ombre de l’armée, des escadrons de la mort, chargés de faire disparaître les corps d’opposants, torturés ou non, en les jetant au large. A l’époque, Paul Teitgen, préfet de police d’Alger et ancien résistant torturé par la Gestapo, dénonce les disparitions : 4000 prisonniers sur les 24000 enregistrés. « Lorsqu’au mois de septembre 1957 j’ai fait le compte, il me manquait trop [de prisonniers]. Où sont-ils ? Dans des camps ? Même pas. Ils avaient disparu. Les oueds, la mer renvoyaient les "crevettes Bigeard", comme on appelait ces hommes. ( ...) On ne peut pas admettre ça, on ne fait pas la guerre comme ça, c’est inadmissible ». Et pourtant, ces pratiques feront école et dès cette période, auprès de Portugais et d’Israéliens. Et le colonel Trinquier rédigera un livre sur les actions anti-subversives : La Guerre moderne.



Toute cette expérience accumulée au cours de la décolonisation sera ensuite théorisée et enseignée dans plusieurs pays d’Amérique du Sud et aux États-Unis. Des anciens d’Indochine et d’Algérie, militaires en mission ou, parfois, anciens de l’OAS, expliqueront leurs méthodes de renseignements et leurs techniques pour couper l’opposition, terroriste ou révolutionnaire (selon le point de vue où l’on se place), de la population. Un enseignement mis à profit par la Dina notamment, la police politique du Chili dirigée par le général Manuel Contreiras, particulièrement répressive et dont certaines images marquantes (comme celles du stade de Santiago où étaient internés les opposants) firent l’unanimité contre elles.
Tirant les leçons de ces condamnations morales, l’Argentine procéda plus discrètement mais tortures systématiques et assassinats suivis de disparitions se firent à grande échelle. Le général Ramon Diaz Bessone justifie d’ailleurs ces actes, dans son grand bureau, devant un beau crucifix : « Comment voulez-vous obtenir des renseignements si vous ne secouez pas, si vous ne torturez pas ? D’ailleurs, à propos des disparus, disons qu’il y en a eu 7000, que vouliez-vous que nous fassions ? Vous croyez qu’on pouvait fusiller 7000 personnes ? Si on en avait fusillé trois, le pape nous serait tombé dessus, comme il avait fait avec Franco. Le monde entier nous serait tombé dessus. Qu’est-ce qu’on pouvait faire ? » Bref, si ces disparus ont été jetés à la mer, c’est la faute du pape ! Ou de l’opinion publique ! L’industrialisation de ce système de disparition était pudiquement appelée des « transferts ». On « transférait » chaque semaine une certaine quantité de personnes depuis un camp de prisonniers vers... les grands fonds... en les jetant le plus souvent vivants à la mer...

Cette démonstration de Marie-Monique Robin sur des pratiques presque inavouables qui en perturbent certains mais sont totalement assumées par d’autres (il y a même un ancien membre de l’OAS pour dire, à propos de la bataille d’Alger : « On a bien rigolé ! », le visage fendu d’un grand sourire), ne s’arrête d’ailleurs pas là puisque des ramifications la conduisent à une opération Phénix au Vietnam, particulièrement meurtrière, ou à l’opération Condor, en Amérique du Sud, impliquant 6 pays (le Brésil, l’Argentine, la Bolivie, l’Uruguay, le Paraguay et le Chili) et une collaboration officieuse des services secrets de plusieurs pays occidentaux, dont la France. L’opération Condor visait notamment à éliminer physiquement, donc à assassiner, des opposants en exil à l’étranger ou de retour au pays.



Ce réquisitoire implacable qui amène certains personnages de l’histoire à revenir sur leur passé en répondant à des questions parfois gênantes (mais sans jamais être soumis à la gégène), lève un peu le voile sur une réalité faite de secrets d’état, de missions officielles ou non, de conseils sur le meilleur moyen d’obtenir des aveux ou des renseignements, bref sur tout un pan de géopolitique tordue, de lutte contre le risque de contagion communiste (car c’était bien souvent l’argument principal) et de connivences entre dirigeants de démocraties et de dictatures dont on aurait aimé qu’elles n’existent pas.
Le documentaire date de 2003 et concerne des événements qui se sont déroulés essentiellement au cours des années 60 et 70. Non sans répercussions sur les décennies suivantes, certes. Pour le prolonger, on peut se demander si tout cela a vraiment changé. Des militaires français vont-ils encore jouer les formateurs ou les conseillers techniques dans des pays non démocratiques ? Oui, bien sûr. Des accords de coopération inter-armées sont signés pour cela. On espère juste que ce n’est plus pour enseigner la meilleure façon de faire parler quelqu’un.
Nos dirigeants actuels sont-ils moins enclins à cacher la déclaration des droits de l’homme sous le tapis lorsqu’il s’agit de traiter avec des pays étrangers ? Pas plus qu’il y a trente ou quarante ans, malheureusement ! Il suffit de se rappeler de Michèle Alliot-Marie proposant à Ben Ali, en 2010, en pleine révolution tunisienne, le savoir-faire gendarmesque français pour l’aider à faire régner l’ordre... Ou de Nicolas Sarkozy invitant Bachar El Assad, le dirigeant syrien qu’il critique aujourd’hui, à venir assister au défilé du 14 juillet 2008... Ou le même recevant en grande pompe le leader lybien dont le régime est pourtant connu pour être très brutal. On le voit, argumenté ou pas, dérangeant ou non, Escadrons de la mort, l’école française n’aura pas eu d’impact profond sur la société française, plutôt léthargique et pétrie de bonne conscience. En revanche, le film a marqué en Amérique du Sud où les témoignages de certains officiers ont choqué les familles de nombreux disparus et été repris lors des procès.
Et si l’écho médiatique a été moindre en France, c’est peut-être, comme le dit l’un des généraux argentins, parce que « la France combattait à l’étranger [alors que] nous combattions dans notre propre pays. Et que chaque disparu avait un père, une mère, un frère, un cousin, ... » Et oui, ce n’est pas que les Algériens balancés dans la Méditerranée n’avaient pas de famille, non, c’est juste que ça s’est passé loin, là-bas, et il y a longtemps maintenant, et que donc les plaies, si elles sont encore vives, ne le sont pas tellement dans notre bel hexagone où on a préféré ne jamais les regarder, ne jamais les voir même, comme si on avait décrété qu’elles n’avaient jamais existé...

Bigbonn

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