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El Enemigo. 2008.
Origine : Venezuela
Genre : Drame
Réalisation : Luis Alberto Lamata
Avec : Carlos Cruz, Lourdes Valera, Daniela Alvarado, Dario Soto...


Le cinéma vénézuélien existe depuis 1897. Et, malgré un âge fort respectable, il demeure encore largement méconnu sur le plan international. La faute aux diverses crises qui ont jalonné son histoire, à la prédominance de la production américaine sur les écrans du pays (prés de 98 % des films projetés au moment de l’arrivée de Hugo Chavez au pouvoir) et aux faibles moyens mis à la disposition des cinéastes vénézuéliens. Dans son soucis permanent de lutter contre l’impérialisme américain et de replacer le Venezuela sur l’échiquier mondial, Hugo Chavez s’est aussi attacher à redynamiser son cinéma. Tout d’abord par l’intronisation de quotas au profit des films vénézuéliens et d’Amérique latine, puis en dotant la capitale Caracas d’un complexe de studios baptisé La Villa del Cine. Inaugurée en 2006, elle offre la possibilité de réaliser des films plus ambitieux en allouant aux cinéastes les moyens nécessaires à la retranscription de leur vision. Cependant, la réussite n’est pas totale. Au-delà du tollé que la création de la Villa del Cine suscite au sein de l’opposition, qui n’y voit qu’un outil de propagande au service du pouvoir, le cinéma vénézuélien dispose toujours aussi peu d’exposition de par le monde. Sauf exceptions (Cartes postales de Leningrad, sorti en 2009), ses plus gros succès populaires récents (Secuestro express, 2005, Una Abuela virgen, 2008) restent invisibles du grand public, en dehors des quelques festivals qui s’efforcent de rendre compte de cette cinématographie en pleine évolution. El Enemigo s’offre à un destin identique, preuve qu’au niveau de la reconnaissance internationale, le cinéma vénézuélien est toujours à la traîne derrière ses voisins argentin et brésilien.

Antonieta est inquiète. Cela fait maintenant plusieurs jours qu’elle est sans nouvelles de son fils. Et elle a raison de l’être. Son fils revient une nuit à la maison, gravement blessé par balles. Après l’avoir amené à l’hôpital, Antonieta doit supporter une longue et douloureuse attente, ignorant tout de l’évolution de l’état de santé de son enfant. Et c’est dans les couloirs de l’hôpital, alors que l’angoisse est à son comble, qu’un procureur se présente à elle pour l’interroger.

Adapté d’une pièce de théâtre, El Enemigo s’articule tout naturellement autour d’un huis clos. Toutefois, Luis Alberto Lamata s’appuie sur un dispositif qui lui permet d’aérer son récit et ainsi de se défaire du carcan habituel des adaptations théâtrales. Les scènes de l’hôpital sont en fait de longs flash-back, eux-mêmes entrecoupés d’autres flash-back, relatifs au drame qui réunit Antonieta et Benigno. Ainsi, la détresse de Antonieta face à l’absence de son fils alterne avec la sérénité des rapports entre Benigno et sa fille. Cela créé entre eux une forme d’inégalité que la suite des événements va s’efforcer à gommer via deux scènes qui se répondent par leur mimétisme : Antonieta et Benigno portant leur enfant ensanglanté aux urgences. Et ces deux facettes d’un pays frappé par de fortes disparités (Antonieta vit dans les « ranchitos », nom donné aux bidonvilles du Venezuela, et Benigno représente la classe aisée des beaux quartiers) de presque se confondre à la faveur du malheur qui les unit. Tout est dans ce « presque ». Cette souffrance mise à part, l’inégalité entre ces deux êtres perdure du fait même de l’attitude de Benigno. Alors que Antonieta donne libre cours à ses sentiments, lui tente de réfréner les siens derrière un masque impassible. Il n’y a pas de faux semblants avec Antonieta, elle est là pour son fils et rien d’autre. En ce qui concerne Benigno, les choses sont différentes. Il se présente à la mère éplorée en tant que procureur chargé d’éclaircir cette affaire. Jamais au cours de leur discussion, il ne lui révélera la présence de sa fille dans ce même hôpital et encore moins ce qui les a uni -Antonieta et lui- dans cet obscur couloir. Il joue un jeu odieux en ce sens où il pousse cette femme dans ses derniers retranchements dans le seul but de justifier le choix qu’il a effectué sous le coup de la colère. Partant, il occulte sciemment la vérité pour lui faire dire ce qu’il veut entendre, mettant à profit tout son savoir-faire. Il adopte ainsi un comportement qui aurait suffi à le rendre détestable si le réalisateur n’avait pas au préalable opté pour une construction qui le dédouane.
Le film s’ouvre sur le visage de Benigno, déformé par les larmes. Nous assistons à la repentance d’un homme qui a tout perdu (l’amour de sa fille, son travail, sa dignité) et qui ne sait plus à quel saint se vouer pour expier sa faute. Une repentance que Luis Alberto Lamata s’attache à remettre en perspective en nous invitant à suivre pas à pas les étapes successives de sa déchéance. Tout commence par la remise d’une vidéocassette à sa fille dont le contenu réveille les fantômes de son passé. L’identité et les motivations du messager importent peu. Il ne s’agit là que d’une astuce scénaristique pour introduire l’introspection du personnage principal. Dans le même temps, le tête-à-tête qui s’installe entre sa fille et Benigno renvoie à celui qu’il a eu avec Antonieta. A la différence que face à sa fille, c’est lui qui se répand, l’heure n’étant plus aux cachotteries. Le colosse révèle des pieds d’argile et croule sous le poids de sa faute. Au travers de ses personnages, Luis Alberto Lamata traite de la culpabilité. La culpabilité d’un homme qui a nié ses principes au point de se comporter comme ceux qu’il combat ; celle d’une mère qui s’accuse de tous les maux, se sentant responsable de ce qui est arrivé à son fils ; et celle d’un pays qui a laissé perdurer une forme de guerre silencieuse aux morts nombreuses, aboutissant à un climat délétère. De son propre aveu, le réalisateur n’a pas souhaité donné à son film une identité purement vénézuélienne, soucieux d’englober toute l’Amérique latine avec ce constat d’une violence diffuse et d’un mode de vie basé sur l’agression réciproque. Population armée, jeunesse des bidonvilles prompte à s’engager dans la délinquance, fusillades en pleine rue… des éléments on ne peut plus classiques pour un film qui a parfois tendance à surligner ses intentions. J’en veux pour preuve cette fresque qui représente une foule d’individus pointant un doigt accusateur devant laquelle se déroule la confession de Benigno. Le pauvre homme se retrouve carrément sur le banc des accusés ! De même, les échanges entre Antonieta et Benigno sont parfois un peu trop chargés de sens. On sent clairement le processus de culpabilisation se mettre en route à chaque fois que Antonieta s’épanche sur son existence. Et, en outre, le film souffre d’un certain schématisme que le réalisateur se plaît à reproduire en filmant presque exclusivement ses personnages par deux sur le principe accusateur / accusé.

Film minimaliste réalisé pour une poignée de bolivars, El Enemigo tranche avec les fastes du précédent film du réalisateur, le drame historique Miranda regresa, et accessoirement premier film produit par La Villa del Cine. Doté d’une neutralité de ton dommageable, quoique parfaitement assumée, et d’une inclination au pathos, El Enemigo bénéficie néanmoins de la très bonne interprétation des deux acteurs principaux -Lourdes Valera et Carlos Cruz- dont l’implication n’est pas à remettre en cause. Mais dans le contexte actuel, il est quand même dommage de découvrir un film vénézuélien aussi peu « typé » et fier de l’être. C’est peut-être ça la mondialisation du cinéma...

Bénédict Arellano

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