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Dupont Lajoie. 1975.
Origine : France
Genre : Drame
Réalisation : Yves Boisset
Avec : Jean Carmet, Pierre Tornade, Jean Bouise, Michel Peyrelon...




L'heure des vacances sonne enfin pour les Lajoie, affables cafetiers parisiens. Comme à leur habitude, ils se rendent au même camping situé dans le sud de la France. Chaque année, depuis maintenant dix ans, ils y retrouvent les Colin et les Schumacher, avec un plaisir non dissimulé. Sauf que cette fois-ci, leurs congés prendront un tour dramatique, consécutivement au meurtre de la fille des Colin, amour de vacances du fils des Lajoie.



Yves Boisset est ce qu'on peut appeler un cinéaste engagé. Toute sa carrière est jalonnée de films coup de poing (L'Attentat, RAS ou encore Le juge Fayard dit "le shérif") visant à secouer les consciences. Encore aujourd'hui, alors qu'il n'oeuvre plus que pour le petit écran, il ne peut s'empêcher de choisir des sujets qui appuient là où ça fait mal comme Le Pantalon, sombre et dérisoire histoire d'un procès militaire concernant un soldat jugé pour avoir refusé d'enfiler le pantalon d'un mort durant la Première Guerre Mondiale. Au-delà de ça, Yves Boisset se montre habile cinéaste, aussi bien pour trousser d'efficaces scènes d'action, que pour l'étude des moeurs. Avec Dupont Lajoie, il évoque le racisme ordinaire de gens qui ne le sont pas moins.
Georges Lajoie est l'archétype même du beauf. Toujours un avis sur tout, toujours à râler, à tripoter sa jeune employée sous les yeux de sa femme, ou à donner des dessous de table aux policiers du quartier pour qu'il jette un oeil attentif à sa caravane, garée dans la rue. Ah, c'est qu'il en est fier de sa caravane toute belle, toute neuve! Avec ça, il va en faire des jaloux au camping du Soleil. Tout guilleret à l'idée de partir en vacances, il prépare minutieusement leur départ. Fidèle à bison futé, il se décide à prendre la route tôt le matin afin d'éviter les embouteillages estivaux... dans lesquels il se retrouve englué malgré tout. Dans ces moments là, il ne faut plus lui adresser la parole au père Lajoie, tant la mauvaise foi l'étouffe. Le monde entier se ligue contre lui pour lui gâcher ses vacances bien méritées, sa femme et son fils en premier lieu. Dans sa première moitié, Dupont Lajoie verse dans la satire de l'univers étriqué dans lequel se complaisent certains vacanciers.
Les Lajoie, comme les Schumacher et les Colin, détestent l'inconnu. En l'espace de dix ans, ils ont fait leur le camping du Soleil. Tant et si bien qu'ils se sentent obligés d'accueillir les nouveaux arrivants. Ils se sentent ici chez eux, et possèdent tout le confort, même le moins essentiel comme la télévision. D'horizons divers, les trois couples s'entendent comme larrons en foire. D'être entassés sur la plage comme des sardines, à deux pas d'un paysage tout sauf idyllique, ne les dérange pas le moins du monde, puisqu'ils sont à nouveau réunis. Ils sont prêts à ripailler comme lors des années précédentes, et ils passeraient pour des gens véritablement chaleureux et agréables si ne pointaient pas de ci de là, quelques signes de racisme. Le paysage côtier subit de nombreux changements. Des immeubles se construisent de partout, ce qui amène une population nouvelle dans la région, une population d'immigrés. Les Lajoie et les Schumacher voient d'un très mauvais oeil la présence de maghrébins à proximité du camping. Quant aux Colin, ils ne nourrissent aucune animosité particulière à leur égard. Ce sont de bons vivants qui ne voient aucun mal à ce qu'ils se divertissent également, même si ils dansent avec leur fille. Ils cultivent une sorte d'innocence par rapport à leurs amis en prenant les choses du bon côté. Leur bonhomie les préserve de tout fiel à l'égard d'autrui. Lorsque le récit vire au drame, Yves Boisset met à mal leur innocence en les confrontant directement à l'insoutenable.
L'insoutenable prend d'abord l'allure d'un viol qui se termine par un meurtre. Georges Lajoie fraye de plus en plus avec le démon de midi. Le côté totalement décomplexé de la fille des Colin le met en émoi. Tant et si bien qu'il ne se contrôle plus, et se laisse aller à des pulsions animales, jusqu'à l'accident. Georges reste interdit devant ce qu'il vient de faire. Plutôt que d'assumer son acte, il trouve la force nécessaire pour emporter le corps loin de là, sur le chantier d'un immeuble, près du local où logent les maghrébins. Le triste engrenage est enclenché. Il n'en faut pas plus pour raviver la flamme de la xénophobie chez bon nombre des vacanciers. La guerre d'Algérie et son résultat hantent toujours les esprits de certains, qui saisissent au vol l'occasion qui leur est donnée de "casser du fel'". Le chagrin des Colin leur importe peu. Celui-ci leur sert juste à justifier l'injustifiable, à leur donner bonne conscience. Yves Boisset ne prend pas de gants. Il filme la ratonnade de manière frontale, ne nous épargnant rien de l'horreur de la situation. Nous assistons à un lynchage en règle perpétré par des lâches qui ne trouve du courage que dans leur nombre. Colin, qui voulait simplement comprendre la raison pour laquelle on a tué sa fille, tombe lui aussi dans la spirale de la violence, happé par toute cette haine rentrée qui éclate au grand jour. Schumacher et Lajoie jouent dans un registre plus sournois. Ils font acte de présence mais ne cognent personne. Par contre, ils ne ratent pas une occasion d'envenimer davantage les choses. Naivement, nous pensons avoir assister au pire avec cette scène. Or le pire n'intervient que plus tard, lors des pressions politiciennes qui s'exercent sur l'inspecteur chargé de l'enquête. Toujours cette manie bien française de cacher sous un masque vertueux les pires abominations. Une attitude dangereuse qui conduit au déni pur et simple. Mais que voulez-vous, lorsqu'on se vante d'être le pays des droits de l'homme, cela fait mauvais genre de rendre public des lynchages orchestrés par de "bons Français".
On comprend mieux toutes les difficultés auxquelles Yves Boisset a dû faire face et ce, dès le début du tournage. Toute l'équipe a souffert du harcèlement émanant de groupes racistes tel celui baptisé Charles Martel. Les comédiens maghrébins ont subi de nombreuses vexations, et l'un d'eux s'est même fait agresser, sans que son agresseur, pourtant identifié, ne soit inquiété. Et, cerise sur un gâteau déjà bien chargé, le ministère de l'intérieur lui a interdit toutes diffusions dans les festivals et dans les centres culturels français à l'étranger. Malgré toutes ces entraves, Dupont Lajoie a obtenu un franc succès et l'Ours d'argent au festival de Berlin. Yves Boisset a peut-être réalisé là son meilleur film, au contenu riche et à la formidable interprétation. Tout salaud qu'il soit, Georges Lajoie n'en demeure pas moins homme. Jean Carmet lui apporte la sympathie qu'il inspire, tout en retranscrivant parfaitement la lâcheté et l'hébétude du personnage. Malgré la tristesse de son ami, il ne ressent jamais la moindre culpabilité. La vie, sa vie, continue, et il espère bien revenir l'année prochaine passer d'excellentes vacances. Jean Bouise campe l'inspecteur chargé de l'affaire, pas dupe des couleuvres que les gens tentent de lui faire avaler. Son abnégation à vouloir rendre justice fait plaisir à voir dans ce monde de préjugés et de mensonges. Son renoncement n'en devient que plus douloureux. Il ne se sent pas la force de lutter contre des moulins à vent, et baisse les bras en échange d'une petite compensation.



Yves Boisset ne donne pas une bonne image de la France. Pourtant, celle-ci s'avère juste, autant dans le contexte de l'époque qu'actuellement. Inutile de se voiler la face, la discrimination et les préjugés ont toujours pignon sur rue. Bien que l'histoire du pays repose sur l'immigration et le métissage culturel, cet état de fait a trop tendance à passer au second plan à des fins politiciennes. Nous assistons à une ségrégation raciale entérinée par le chef de l'Etat en personne, sous prétexte de satisfaire un électorat, composé, pour une bonne partie, de ces mêmes personnes qui s'offusquaient de la sortie d'un film comme Dupont Lajoie. Si ce film provoque toujours autant le malaise plus de vingt ans après sa sortie, c'est que les choses n'ont hélas pas changé. Terrible constat d'une bien triste époque.

Bénédict Arellano

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