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Dr. Strangelove or : How I learned to stop worrying and love the bomb. 1964.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Comédie / Politique-fiction
Réalisation : Stanley Kubrick
Avec : Peter Sellers, George C. Scott, Sterling Hayden, Slim Pickens...




Chef d’une base militaire, le Général Jack Ripper (Sterling Hayden) devient fou et envoie ses bombardiers nucléaires attaquer l'Union Soviétique, malgré l’intervention du commandant en second de cette même base, le Capitaine Lionel Mandrake de la Royale Air Force (Peter Sellers). Le pentagone s’en rend compte, et le Président Merkin Muffley envoie ses troupes pour reprendre le contrôle de la base et récupérer le code de rappel des avions. Mais le Général Ripper, prévoyant, avait informé ses hommes que les communistes viendrait leur livrer bataille sous couvert de l’uniforme américain. De ce fait, les combats se font acharnés, et le temps presse : le Capitaine Mandrake tente tout ce qu’il peut pour obtenir le code de rappel de Ripper, tandis que le Président Muffley, avec l’aide de l’ambassadeur soviétique De Sadesky (Peter Bull), informe le Premier Secrétaire Kissoff qu’il convient d’abattre tous les bombardiers américains se dirigeant actuellement vers l'URSS. Car l’ambassadeur a informé le conseil de guerre que le Kremlin avait mis au point un système de destruction massive nommée la « doomsday machine » (ou « Machine du Jugement Dernier ») destinée à répliquer automatiquement et nucléairement à n’importe quelle attaque en territoire soviétique et à rendre impossible toute vie sur terre pendant 93 ans. L’aviation soviétique ne parvient cependant pas à abattre l’un des avions américains, celui dirigé par le Major Kong (Slim Pickens), qui, bien que touché peut très bien parvenir à ses fins, d’autant plus qu’il est désormais hors de portée des radars soviétiques. A charge pour le Président Muffley de gérer cette situation de crise au mieux, avec l’aide de son conseiller le Général Turgidson (George C. Scott), un va-t’en-guerre hystérique, et du Dr. Folamour (Peter Sellers), ex scientifique nazi désormais responsable des recherches sur l'armement.

Obsédé depuis quelques années déjà par l'idée d'un holocauste nucléaire, Stanley Kubrick commence à se renseigner sur la question à la fin du tournage de Lolita, commençant par lire tout un tas d'ouvrages scientifiques ou diplomatiques. L'actualité ne peut que le conforter, puisque la construction du mur de Berlin, le début de l'implication américaine au Vietnam et la crise des missiles de Cuba viennent donner des sueurs froides au monde entier. Le réalisateur tombe alors sur Alerte rouge, un roman écrit par Peter George sous le pseudonyme de Peter Bryant, qu'il se prend d'adapter tel quel, c'est à dire sous la forme d'un thriller, en collaboration avec l'auteur et avec les conseils de quelques spécialistes férus de stratégie nucléaire. Son producteur fétiche, James B. Harris (déjà à ce poste sur L'Ultime Razzia, Les Sentiers de la Gloire et Lolita) ne tarda pas à lui faire faux bond pour entamer sa propre carrière de réalisateur avec Aux postes de combat, autre film de politique fiction. Et puis voilà qu'un beau jour après le départ de son vieil associé, Kubrick se rend compte que le meilleur moyen de rendre la dénonciation efficace est de transformer le film en satire. Le titre Edge of Doom fut alors abandonné au profit de A Delicate Balance of Terror puis de Dr. Strangelove or : How I learned to stop worrying and love the bomb. Peter George, déçu de la tournure prise par cette adaptation, prit alors du recul (il signera tout de même la novellisation du film). Pour compenser, Kubrick fit appel à Terry Southern, un écrivain et scénariste aux solides références qu'il découvrit pendant Lolita lorsque Peter Sellers lui recommanda The Magic Christian, un livre qui serait plus tard adapté à l'écran avec une pléiade de stars (Sellers, Ringo Starr, Christopher Lee, Raquel Welsh, John Cleese...). Doté d'un humour très corrosif, Southern fut l'homme idéal pour Kubrick, puisque non content de disposer d'un sens du dialogue hors-pair, il incitera également Peter Sellers à accepter le surplus de travail que constitua un quatrième rôle, celui du Major Kong, commandant du bombardier B-52 à la tête de quelques hommes, tous issus d'ethnies différentes (un noir, un irlandais, un canadien). Comme son nom l'indique, Southern est un sudiste, et ce fut lui qui appris à Sellers à maîtriser l'accent du Texas. Mais avant de passer à l'attribution des rôles, il fallut tout de même écrire le scénario définitif, ce qui passa d'abord par une première phase cette fois un peu trop poussée dans la comédie, puisque le film fut un temps envisagé comme l'holocauste nucléaire vue par les extra-terrestres. Revenu à des choses un peu moins exubérantes, Kubrick pu commencer à choisir son casting. Sellers fut embauché, sous réserve de la part de la Columbia qu'il incarne plusieurs rôles. Habitué à singer les officiers britanniques, il se délecta dans le rôle de Mandrake. Son sens de l'improvisation se substitua en grande partie aux dialogues prévus dans le scénario pour le Docteur Folamour et pour le Président Muffley (le premier entretient téléphonique avec le Secrétaire Kissoff fut entièrement improvisé), à tel point que Kubrick dut y mettre le ola pour garder la dignité de Muffley, qui se devait de rester sobre (Sellers commença à l'incarner comme un Président enrhumé). Le réalisateur embaucha aussi George C. Scott, ex militaire et comédien caractériel dont il réussit susciter le respect en l'écrasant aux échecs entre deux prises. Kubrick utilisa ce respect jusqu'à ses dernières limites, rejetant systématiquement les scènes jouées de façon calme par l'acteur pour leur préférer les versions «exagérées», que Scott considérait comme n'étant pas naturelles à son jeu d'acteur. Pour le rôle du Général Ripper, le réalisateur réussit à faire sortir Sterling Hayden de son inactivité commencée en 1958. Un choix assez symbolique puisque Hayden, après avoir été membre actif du Parti Communiste Américain rendit sa carte et fut interrogé par le fameux Comité sur les activités anti-américaines, leur donnant quelques noms avant de faire volte face et de se repentir quelques temps plus tard. Pendant le tournage un accident survenu lors de la mise en boîte de la célèbre scène dans laquelle Kong chevauche sa bombe entraîna la blessure de Peter Sellers, ce qui le contraignit donc à se limiter à ses trois autres personnages. Les scènes de Kong furent donc retournées avec un autre acteur : Slim Pickens, un sudiste pur jus qui selon les dires des techniciens présents n'eut qu'à être lui-même pour interpréter l'intrépide Major. Le trop conservateur John Wayne, un temps envisagé, ne tarda pas à opposer une fin de non recevoir.

L'une des plus grandes difficultés de ce tournage ne fut pas tant la construction d'un énorme PC de guerre fictif dans les vastes studios anglais de Shepperton, ni même la reproduction de l'intérieur du bombardier B-52 (construit d'après une photo partielle, et appuyée par les conseils de militaires professionnels), mais les prises de vue des extérieurs montagneux utilisés pour les plans de survols de l'Union Soviétique. Kubrick envoya plusieurs cameramen filmer en Islande et au Pôle Nord depuis un avion, où ils eurent bien du mal à éviter que leurs pellicules se détériorent avec le froid. Après quoi il fallut incruster ces prises de vue dans les scènes avec Kong ou avec les maquettes de bombardiers, tournées sur fond bleu. Tout ce travail fut effectué en vue d'une sortie en fin d'année 1963, période traditionnellement faste au niveau des entrées. Deux soucis majeurs vinrent alors perturber la production. Le premier fut le tournage simultané de Point Limite par Sidney Lumet, avec Henry Fonda et Walter Matthau. Un film prestigieux au sujet similaire quoique mené sous l'angle du thriller. Les sorties trop rapprochées des deux films menaçaient de faire de l'ombre à un Kubrick toujours soucieux de remporter un succès aussi commercial que critique. Bien que le studio Columbia soit à l'initiative des deux films, Peter George, tout en n'étant plus attaché à Dr. Strangelove, intenta un procès pour plagiat à Point Limite, basé sur un livre postérieur à son Alerte rouge. Le différent fut finalement résolu à l'amiable, et Kubrick obtint au passage que son film soit le premier à sortir. Le jour J devait se fixer à la fin du mois de novembre 1963. Pile au moment où l'assassinat de Kennedy secouait l'Amérique. Difficile de se moquer d'un Président dans ce contexte, surtout que le film contenait en outre quelques répliques susceptibles d'être perçues comme du mauvais goût caractérisé (« de quoi passer du bon temps à Dallas », déclare ainsi le Major Kong en découvrant le contenu de son kit de survie). Le temps de laisser passer un peu de temps et de doubler les dialogues fâcheux (Kong mentionne finalement « Vegas », et tant pis pour la référence texane), et le film sortit finalement le 29 janvier 1964... sans ce qui est généralement perçu comme l'une des scènes coupées les plus célèbres du cinéma.

Ce fameux combat de tartes à la crème au PC de guerre qui devait à l'origine clore le film fut bel et bien tourné, et il est aisé d'en trouver des photos... mais beaucoup moins de le visionner. Les raisons de sa suppression sont multiples. La plus communément admise est que Kubrick l'avait finalement trouvé un peu déplacé, et qu'il lui préféra donc une fin tout aussi ironique mais d'une façon moins grotesque, plus fataliste. Le fait que de nombreux acteurs furent hilares durant le tournage de cette scène coupée le poussa définitivement à lui préférer le dénouement actuel. D'autre part, l'aspect graphique lui posa aussi un soucis majeur : l'apocalypse crémière qui ravagea le plateau et les acteurs empêchait de distinguer les personnages ! En d'autres termes, l'apocalypse du PC de guerre rendait le film plus bordélique que l'apocalypse mondiale qui clôt aujourd'hui Dr. Strangelove, et détournait l'impact final des considérations planétaires vers un limité théâtre burlesque. Pleine de bon sens, cette coupe ne provoqua certainement pas une fin au rabais, les dernières images du film étant certainement un des moments les plus forts de l'œuvre de Kubrick.

PERSONNAGES ET LOCALISATIONS

Comme toute comédie qui se respecte, Dr. Strangelove fonctionne avant tout par ses personnages atypiques, dont les personnalités ridicules accentuent ici la satire en démontrant que la Guerre froide, c'est-à-dire la période pendant laquelle l'humanité n'a jamais été aussi proche d'assurer sa propre destruction, est menée par une horde d'imbéciles aux différentes facettes. Que ces personnages aient chacun un seul et unique lieu d'action n'est certainement pas fortuit de la part de Kubrick, qui n'a pas donné autant de fil à retordre à son équipe pour rien.

Premier endroit visité, la base militaire du Général Ripper, vite réduite au seul bureau du Général. L'homme qui a amorcé le conflit nucléaire est certainement le plus cinglé de tous les personnages du film. Son retranchement (avec Mandrake) dans cette pièce exiguë n'a d'égal que son repli sur lui-même. Kubrick isole physiquement le personnage pour mieux retranscrire la « bulle » psychologique dans laquelle il vit. Il n'a aucune conscience des conséquences de ce qu'il a lâché, son anticommunisme s'est fusionné avec une névrose personnelle, et ses répliques pontifiantes témoignent de son narcissisme. Il se croit en fait tout l'inverse de ce qu'il est. Son génie militaire et sa bravoure se limitent à canarder les assaillants (les troupes du Président) par la fenêtre, pendant qu'ils rampent sous la pancarte « Peace is our profession », sous le regard d'un Mandrake qui incarne pour sa part la rationalité dominée par cette figure hiérarchique démente. Autant Sterling Hayden joue son cinglé avec la même grandeur dont le bonhomme se croit caractérisé (et Kubrick de le filmer dans une contre plongée aiguë icônifiante), autant Sellers interprète son petit officier anglais avec une grande retenue, sans pouvoir en quoi que ce soit faire fléchir sa résolution. Le contraste entre les deux personnages est saisissant et fait plus que développer l'humour par un dialogue de sourds ubuesque : il place l'homme sain d'esprit dans une position hiérarchique et humaine inférieure au taré qui dispose de l'arme nucléaire. Mandrake n'a d'ailleurs pas à souffrir que de Ripper : son libérateur, le Colonel «Bat» Guano (Keenan Wynn), le prend pour le responsable de tout ce chaos et lui met des bâtons dans les roues au moment d'appeler le Président Muffley. Suspicieux, borné et inculte (la « preversion » qu'il attribue à Mandrake, ayant probablement entendu prononcer mot en haut lieu et se croyant malin en le ressortant à son tour), il entraîne lui aussi des conversations d'une incroyable stupidité, rendant de plus en plus inéluctable l'échéance apocalyptique, et mettant à rude épreuve le flegme britannique de Mandrake. Le spectateur s'identifiera forcément à l'anglais (Kubrick en profitant pour faire plaisir à son pays d'adoption) et peut alors se sentir quelque peu floué par ses propres leaders, ressentant que le monde marche à l'envers.

Autre endroit, et toute autre personnalité : le Major Kong, pilote du bombardier. Là encore, un espace doublement confiné : non seulement la liberté de mouvement est très réduite, mais en plus les soldats à son bord sont coupés de tout moyen de communication avec l'extérieur, si ce n'est pour ce fameux code désignant le plan «R comme Robert», charmant nom donné à l'ordre déclencheur d' une guerre nucléaire. Simple receveur des ordres de sa hiérarchie (le Général Ripper), le Major Kong semble pourtant bien heureux de stopper la routine et de partir à la guerre. Lui aussi est d'une personnalité écrasante ne laissant que peu de place à ses subalternes, cette fois sans aucun « opposant ». Le bras armé de Ripper s'en va fièrement combattre les communistes (« cette fois, les mecs, ça y est : le tête à tête nucléaire avec les russkoffs ») comme le bon texan qu'il est chevaucherait un cheval sauvage lors d'un rodéo. Sa dernière apparition à l'écran est d'ailleurs une bonne illustration du « rodéo ultime » dans lequel il s'est engagé, chevauchant avec délectation l'objet de l'apocalypse. Avec son sens de la patrie, avec son chapeau et son accent à couper au couteau, Kong ne peut absolument pas être pris au sérieux. Et encore une fois, c'est à un fiéfé cinglé que l'on confie les armes les plus destructrices du monde (sur lesquels sont marqués des petits mots rigolos comme « Hi there ! » et « Dear John »). Une fois parti, on ne n'arrête plus : il conserve cette droiture morale et cette abnégation dont l'Amérique aime tant se vanter jusqu'à la vanité, mais qui est en fait d'une stupéfiante inconscience face aux responsabilités. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi John Wayne refusa immédiatement le rôle de Kong, tant le personnage semble être fait pour se moquer des traditionalistes 100% américains tels que ceux qu'il incarne dans et en dehors de l'écran, et qui en se coupant de la vie civile pour s'immerger dans un espace idéologique clos ont fini par ne plus avoir aucune conscience humaine. La guerre nucléaire, le rodéo : tout ceci sont des jeux virils, après tout.

Mais sans conteste, et pour la simple raison que la densité de dingues qui s'y agitent y est la plus forte, le lieu le plus important du film est le PC de guerre. Devenu mythique au point que Ronald Reagan demanda à la voir lorsqu'il visita le Pentagone après son investiture (fait révélateur sur ce funeste bonhomme), cet endroit fictif situé au Pentagone est une salle pyramidale dans laquelle un vaste plan du monde, sur lequel figurent les positions des bombardiers américains, domine un très vaste espace, écrasant en quelque sorte les humains qui sont en dessous. Le monde n'est finalement pas très loin de leur tomber sur la tête avant même le début des réjouissances. Le sol de cette pièce est noir, et la gigantesque table circulaire fut conçue pour ressembler à une table de poker atour de laquelle se joue l'avenir du monde. Tout ceci ressemble à un blockhaus, ce qui permet de constater que l'évènement déterminant du monde se joue dans le dos de tous les peuples par des protagonistes (dont la plupart se contentent de faire de la figuration sans jamais prendre la parole) coupés du monde. L'atmosphère extrêmement sombre dégagée par cette pièce est celle du secret voire du complot, et le Président n'est en fait que l'arbitre d'un match à plusieurs intervenants : le Général Turgidson, le Docteur Folamour, l'ambassadeur soviétique et le secrétaire Kissoff au téléphone. Le pouvoir n'avilit pas forcément, mais il rend tout simplement idiot. Le Président Muffley (inspiré par Adlai Stevenson, ancien candidat démocrate aux présidentielles et alors ambassadeur américain à l'ONU), pourtant l'homme le plus raisonnable du lot, est totalement dépassé par les évènements, tout comme son homologue soviétique qui au déclenchement de la crise se trouvait en galante compagnie (là aussi le « secret » s'impose), rond comme une bille. Le dialogue téléphonique entre les deux plus importants personnages du monde est ahurissant de platitude : entre les interminables échanges de politesses « oui, Dimitri, c'est formidable comme l'on s'entend bien »), les excuses mielleuses (« ne dites pas que vous êtes plus désolé que moi, car je suis capable d'être aussi désolé que vous ! ») et le sens de l'euphémisme destiné à se cacher la gravité de la situation (« l'un de nos généraux est devenu un peu drôle »), l'usage du célèbre téléphone rouge n'a strictement rien de la théâtralité qui lui est généralement attribuée. Le destin de la planète est pourtant suspendue à ces coups de fil, mais l'information la plus importante, à savoir l'existence de la Machine du Jugement Dernier, n'est révélée qu'à l'ambassadeur De Sadesky. Ce ne sont certainement pas les politiques qui pourront changer la donne, puisque perdus dans leurs considérations purement politiciennes (les dialogues diplomatiques, qui ne devraient avoir plus cours dans ce contexte), ils ne sont pas prêts à se colletiner une situation de crise nucléaire. Quelque part, dans sa folie, le Général Ripper avait vu juste : « la guerre est quelque chose de trop de trop sérieux pour être confiée aux politiciens ».

Reste donc les militaires, représentés au PC de guerre par le général Turgidson. Version rationnelle de Ripper, le personnage de George C. Scott est lui aussi dominé par ces penchants bellicistes et voit dans cette affaire l'occasion de prendre à revers l'ennemi soviétique. Il est inspiré par le Général Curtis LeMay, un va-t'en-guerre fou furieux qui demanda à Kennedy d'utiliser l'arsenal nucléaire lors de la crise des missiles de Cuba, qui prolongea ses bêtises en demandant l'invasion de l'île après le départ des soviétiques et qui acheva brillamment cet épisode en déclarant qu'il s'agissait là de « la plus grande défaite de [notre] histoire » (pour l'anecdote, LeMay acheva sa carrière militaire après le rejet de ses conseils lors de la guerre du Vietnam). Turgidson est donc inspiré par ce sympathique militaire, et prend l'attitude paradoxale d'un hystérique total doublé d'un pragmatique qui cherche à voir le bon côté des choses. Sacrifier quelques citoyens américains ne le dérange pas (« Pas plus de 10 ou 20 millions. Maximum ! Ça dépendra des aléas. » dit il en mâchouillant entre deux agitations). Par contre, que l'ambassadeur soviétique ait accès au PC de guerre le met en rage et le pousse à se battre, ce qui inspire au Président cette judicieuse remarque : « Messieurs, vous ne pouvez pas vous battre ici, vous êtes au PC de guerre ! ». En bon américain chauvin, Turgidson reste pourtant fidèle à son Président, mais il peine à contenir sa fierté de voir qu'un des avions ne peut être abattu. Et il est également jaloux que les Etats-Unis ne se soient pas dotés de leur propre Machine du Jugement Dernier. Lui aussi est privé du sens des réalités, la guerre ne lui apparaissant que comme un simple jeu. Son sens de la répartie, son honnêteté et son hystérie font de lui l'âme du PC de guerre, bien au dessus du timoré Président attaché aux convenances. Ses relations avec le Président illustrent les différences d'opinions entre deux institutions souvent en conflit, mais qui ne peuvent se passer l'une de l'autre. Turgidson est une parodie de militaire qui ronge son frein en attendant la prochaine guerre, et qui lorsque le moment arrive ne parvient à dissimuler sa joie de pouvoir faire joujou avec l'arsenal nucléaire.

Le cas du Dr. Folamour est encore plus atypique : scientifique nazi récupéré par les Etats-Unis pour faire des recherches sur l'armement, il peut être inspiré par plusieurs scientifiques américains de la guerre froide, dont certains travaillèrent auparavant pour le IIIème Reich (tels que Wernher Von Braun, physicien dans l'aéronautique). Mais il n'y a aucune certitude quand à savoir si Kubrick ou ses scénaristes se sont basés sur un personnage réel. En revanche ce qui est sûr, c'est que la personnalité et l'aspect de Folamour furent inspiré par les personnages expressionnistes de Fritz Lang. Il se fond admirablement dans les géométries rugueuses et dans les ténèbres du PC de guerre, desquelles il apparaît pour la première fois sans surprendre personne d'autre que le spectateur. Sur son fauteuil roulant, avec son accent teuton, son rictus imposé, sa coiffure étrange, ses lunettes noires, son gant noir, sa cigarette et ses tics divers, il est l'homme que l'on cache. Personnage guère reluisant comme le suggère son passé et sa fonction actuelle, il ne sort de l'ombre que quand la situation est désespérée. Il incarne l'autorité discrète, et implicitement le retour de la barbarie, soumettant ses supérieurs (Muffley comme Turgidson voire même l'ambassadeur De Sadesky) à ses conseils faussement scientifiques mais vraiment nauséabonds. La proposition finale de Folamour, sauvegarder des citoyens selon des critères biologiques et perpétuer l'humanité en attribuant plusieurs femmes « selectionnées en fonction de leurs capacités stimulantes » à chaque homme, est l'une des idées politiques les plus tordues qui soient. C'était pourtant ce que tout le monde attendait, ce pourquoi la Guerre nucléaire semblait avoir été lancée. Les adolescents mal dans leur peau ressentent le grand « boum » comme la jouissance tant désirée. Le prude président, le turbulent Turgidson et même feu le Général Ripper (dépressif) passent à l'état d'adulte immatures.

OBSESSIONS

Qu'est en effet la course aux armements sinon un vaste étalage de puissance virile ? Le pouvoir et la sexualité sont étroitement et indécemment imbriqués l'un dans l'autre, et toute la guerre froide n'est que la mauvaise tournure prise par ce concours de virilité.

Le général Jack Ripper avoue avoir pris conscience de l'infiltration communiste pour la première fois lorsqu'il fut incapable de répondre aux besoins d'une femme. Pour lui, l'origine est à mettre sur le dos des communistes, ces buveurs de vodka qui empoisonnent l'eau et détruisent les « précieux fluides corporels » (sic !). Une bien bonne excuse pour ce militaire, égocentrique et machiste avéré, qui n'a en fait pas supporté son impuissance. Il prétend donc que les mêmes défaillances ravagent l'Amérique, la faute en incombant bien entendu aux communistes. Le nom même « Jack Ripper » (Jack l'éventreur) ne fait pas uniquement référence au statut de criminel du général : cela souligne également son difficile rapport aux femmes. Et il compte sur Mandrake, c'est à dire « mandragore » en français, donc un aphrodisiaque, pour l'aider à remédier au problème. Il compte aussi sur le Major Kong, dont le nom renvoie à la bestialité du célèbre gorille géant qui en son temps s'en allait faire la cour aux jeunes filles en haut des immeubles, avec une délicatesse peu évidente. Fin lecteur de playboy, trouvant particulièrement judicieux la présence de préservatifs dans le kit de survie de ses hommes, le Major est immortalisé dans le plan le plus sexuel du film : à sa dernière apparition, il chevauche une bombe transformée en gigantesque symbole phallique. L'explosion nucléaire qui s'ensuit est une jouissance, Kong est parvenu à l'extase. Si Eros et Thanatos sont indissociables, alors la guerre froide et la course aux armements ne peuvent être autre chose qu'une volonté d'atteindre le septième ciel, rompant enfin avec les calmes préliminaires montrés dans le générique du film, lorsqu'un avion en ravitaille un autre avec un sous-entendu éminemment sexuel.

Si le Général Ripper et le Major Kong sont les deux « instruments » actifs de cette guerre à la virilité, ils n'en sont pourtant pas les seuls impliqués. Les politiciens, militaires et divers conseillers qui peuplent le PC de guerre ne le sont pas moins, et ce sont bien eux qui sont responsables de cette orgie ultime, dans laquelle ils n'osent verser par peur de transgresser les convenances. Les soviétiques ne sont pas épargnés, et même si ils sont les agressés, ce sont eux qui détiennent la Machine du Jugement Dernier, capable d'éradiquer l'humanité. De Sadesky et Kissoff (lequel est donc en pleine partie de jambes en l'air) ne sont pas non plus des noms choisis au hasard : celui de l'ambassadeur renvoie directement au Marquis de Sade, et celui du Premier Secrétaire se traduit littéralement par « baiser d'adieu ». La nature sado-masochiste de la guerre froide semble être le pilier de leur politique.
Mais se situant principalement du côté américain, Kubrick ne se permet pas de donner le mauvais rôle aux soviétiques, ni même le bon. Si il renvoie les deux camps dos à dos, ses recherches de préparation l'ont cela dit plongé dans les arcanes de l'Amérique, qui constitue le gros de ses connaissances et par conséquent de son film. Là encore, il joue beaucoup des noms : Turgidson est dérivé de « turgide », adjectif désignant un organe enflé... Muffley se réfère aux poils pubiens féminins (« muff » en anglais) et Folamour, Strangelove, Merwürdigliebe avant son départ d'Allemagne, est un nom-valise signifiant littéralement « amour étrange ». On appréciera que cet amour, même étrange, est traduit en plusieurs langues, ce qui est fort logique puisque l'amour dépasse les frontières...
En parallèle à leur inanité politique et humaine, les personnages développent ainsi des comportements éminemment sexuels, représentés avec le plus de vigueur par le Général Turgidson. Du reste, sa première apparition se fait dans une chambre, alors qu'il se trouvait sur le point de butiner sa secrétaire, seul personnage féminin du film, que l'on retrouve sur l'exemplaire de Playboy circulant dans le bombardier du Major Kong. Il ne faut donc pas s'étonner que Turgidson soit excité comme une puce : il avait déjà été échaudé par cette jeune femme chichement vêtue, qu'il dut quitter dans la précipitation pour se plonger dans la partouze indirecte du PC de guerre. Les mots employés par Turgidson au moment de son départ de la chambre forment une parfaite transition militaro-sexuelle : « commence le compte à rebours, je serai de retour avant que tu ne dises « décollez ! ». A partir de là, le Général se lance à corps perdu dans l'accident diplomatique, meublant une période de calme en recevant le coup de fil de sa poule (qui lui parle de leurs relations bien entendu). La fierté qu'il porte à la résistance de Kong est la fierté qu'il éprouve pour la propre virilité de l'Amérique, et donc de lui-même, qui en temps que membre de l'état-major se sent un peu le géniteur de cette aviation trop performante. Cette volonté de profiter de ces circonstances pour attaquer l'URSS est également faite pour combler sa propre vanité sado-masochiste (les fameux 20 millions de morts, chiffre raisonnable à ses yeux), tout comme ses bagarres avec De Sadesky. Le Président Muffley a bien du mal à le contenir : seul la perspective de la Machine du Jugement Dernier y parvient... et encore. Le Dr. Folamour lui refera prendre espoir, à lui comme à tous les autres. La fameuse solution proposée par l'ex scientifique nazi est l'incarnation la plus virulente de la satire de Kubrick : les alliés, ceux qui ont détruit le nazisme, se replient finalement sur une solution finale qui remplace l'asservissement racial par un asservissement sexuel. L'hypocrisie de la sauvegarde de l'humanité ne tient pas la route, et Kubrick conclut donc son film sur une virulente note pro-féministe, finalité logique d'un film s'étant évertué à démythifier les hommes politiques ou militaires. En temps que protagoniste honteux de la guerre froide, Folamour fut dissimulé jusqu'aux moments les plus chauds, un peu comme si les américains du PC de guerre cherchaient à dissimuler une érection politique. Le personnage est tout entier assimilé à cette image : la fâcheuse tendance de son bras à se relever en position du salut hitlérien au moindre discours alarmiste ne peut qu'être comparé à une érection. D'abord combattue ou dissimulée par peur de l'indécence, puis finalement assumée à la fin du film, lorsque même le corps de Folamour se met debout. Kubrick ne se limite pas aux capitalistes et aux communistes : le nazisme fut également un régime politique sexuel, et le film met l'accent sur la nature particulièrement licencieuse du salut hitlérien, lorsque des hordes de militaires dressaient le bras devant cette figure de guerre qu'était le Führer. Avec leur course aux armements qui croyait-on ne pouvait qu'aboutir à un conflit destructeur, américains comme soviétiques ne font finalement que se rapprocher de cette figure du nazisme non en temps que régime politique mais en temps que métaphore sexuelle.



DYSFONCTIONNEMENTS DU SYSTÈME ET SENS DU DÉTAIL

Puisque sans oser l'admettre tous ces hommes ne travaillèrent que dans l'objectif (défensif ou offensif) d'une guerre nucléaire, ils laissèrent le soin aux machines et à la bureaucratie de développer cette inévitable opposition directe. Ainsi, ils ne se salissent pas les mains, ni même la conscience, puisque certains sont en apparence choqués par la tournure prise par les évènements. Dr. Strangelove repose ainsi sur une série de dysfonctionnements hautement ridicules, rendus possibles par la négligence consciente ou inconsciente de tous les intervenants, ainsi que par d'autres incidents relevant purement de la malchance. Cela commence par Ripper qui exploite une énorme faille dans le système de défense américain (une loi permettant à un général de donner l'ordre d'attaque au cas où le Président viendrait à mourir en premier), puis continue par les atermoiements de Bat Guano -nom qui se traduit par « fiente de chauve-souris »- qui s'oppose au coup de fil de Mandrake au Président, puis le téléphone en dérangement qui force l'anglais à passer un appel en PCV, devant au passage se souvenir des termes techniques de la compagnie de téléphone, puis la nécessité de convaincre Guano de récupérer la monnaie du distributeur de boissons (« vous aurez des comptes à la rendre à la compagnie Coca Cola. »), puis l'impossibilité de repérer le bombardier de Kong... C'est une véritable suite de négligences et de déveine qui conduisent le film vers son célèbre final, les improbabilités devenues probables ne faisant qu'accroître le suspense. Mais le plus ahurissant est certainement que cette crise se déroule avant que les soviétiques n'aient pu officialiser leur Machine du Jugement Dernier, système à l'utilité purement préventive (sur laquelle travaillèrent effectivement les deux blocs, l'engin en question ayant été mentionné par le scientifique Herman Kahn, l'une des inspirations pour Folamour)... L'information aurait du constituer la cerise sur le gâteau du prochain Congrès. Le sensationnalisme aura donc été fatal au monde, permettant à Ripper de pouvoir démarrer une guerre nucléaire par surprise, ce qui pour le coup tourne à l'effet boomerang et revient frapper l'Amérique (même si le toujours vaniteux Turgidson trouvera à redire qu'il « ne pense pas qu'il soit juste de condamner un programme entier [la loi dont a usé Ripper] à cause d'une seule bévue »). Les deux blocs sont clairement en tort : les systèmes de défenses qu'ils ont mis en place se retournent contre eux, chose tout à fait logique puisque la perfection n'est pas de ce monde. Ni les hommes ni les machines ne sont infaillibles. On retrouvera les mêmes doutes de Kubrick quand à la technologie de pointe soit-disant maîtrisée dans l'ordinateur HAL de 2001, L'Odyssée de l'espace. Comme cet ordinateur, la Machine du Jugement Dernier, automatisée, fut conçue pour débarrasser l'homme de responsabilités devenues trop pénibles pour lui. Ici il s'agit de suivre la compétitivité de l'ennemi dans la course aux armements. Certes, cette course est parvenue à son terme, mais celui-ci coïncide avec un point de non-retour, où l'homme est définitivement dépassé par sa propre création. Le dialogue devient impossible, et symboliquement tous les échanges téléphoniques du film illustrent cette communication devenue obsolète : le téléphone rouge qui consiste à parler pour ne rien dire, les lignes téléphoniques détruites de Ripper, l'appel en PCV de Mandrake... En un sens, parvenir à transmettre le code de rappel à Kong est aussi une forme de communication problèmatique. Dr. Strangelove mérite bien son accroche de «hotline suspense comedy». Mais il convient de rappeler une ultime fois que Kubrick incrimine surtout les dirigeants, qui ont eux même commis la folie de rendre l'apocalypse possible, les machines n'étant que leurs inventions. Déments jusqu'au bout, ils en viennent encore à se battre et à envisager le monde post-apocalypse où là aussi il faudra être en avance d'un missile sur l'ennemi. Jusque dans les derniers instants, Turgidson et De Sadesky s'évertuent encore à comploter...

Cette progression vers un impensable qui ne l'est plus vraiment - mais l'a-t-il jamais été ?- ne pouvait que susciter le rire. Tant de crétins, tant de bêtises, tant de dysfonctionnements, tant de détails cruciaux ne peuvent qu'être pris avec humour par Kubrick. Dr. Strangelove est à la fois une œuvre extrêmement sombre et une formidable comédie, l'un des mètre-étalons de la satire au cinéma (il faut probablement remonter au Dictateur de Chaplin pour retrouver une œuvre sachant aussi bien manier le rire et le pessimisme). Plus encore que la dénonciation pamphlétaire, l'humiliation et la pitié avec lesquelles sont vus les personnages et leurs actes contribuent à jeter le discrédit sur les pontes de la guerre froide. Kubrick ne condamne pas ouvertement ses personnages, il reste proche d'eux et tous restent sympathiques, y compris et même surtout le réactif Turgidson. Ce sont des grands enfants puérils, et ils inspirent la compassion. Le regard paternaliste que leur porte le réalisateur est le meilleur moyen de les humilier, eux qui dirigent le monde dans le secret, coupés de leurs propres peuples. Le choix de la musique du film se montre particulièrement brillant : le calme de la musique d'ouverture illustrant le ravitaillement des avions laisse d'emblée penser que tout cet étalage de puissance militaire ne vaut guère mieux qu'un paisible jeu d'enfants sans conséquence. La musique accompagnant le Major Kong, la reprise d'un hymne de la guerre civile américaine aux sonorités plutôt joyeuses (« When Johnny comes marching home ») instaure certes le suspense, mais un suspense dont le résultat ne peut avoir de fâcheuses conséquences. Enfin, les derniers plans, un montage d'explosions nucléaires, se déroulent sur fond du « We'll meet again » de Vera Lynn, chanson optimiste généralement chantée aux hommes partant à la guerre. Choix logique : puisque ces chers dirigeants se sont mis d'accord sur une solution de sauvegarde de l'humanité, le monde continue. La chanson pourrait très bien avoir été choisie par eux : elle semble dire que tout va bien, que la situation est maîtrisée et qu'il n'y a pas à s'en faire. Autrement dit : « stop worrying love the bomb » / « comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe ». Durant les 90 minutes que durent le film, le réalisateur se sera moqué de l'avertissement ouvrant le film en précisant que le Pentagone a toujours pris ses précautions pour éviter que les évènements du film n'arrivent.



Le fossé entre dirigeants et dirigés, les hasards de la technologie, les imperfections humaines, les dérives idéologiques, la corruption qu'entraîne le pouvoir, les implications d'une course aux armements apocalyptiques, tout ceci est développé dans Dr. Strangelove parallèlement à un sens de l'humour et à un traitement du suspense inédite. Un film qui contrairement à beaucoup d'autres films de guerre froide trouve encore des répercutions actuelles, sachant s'élever au-dessus du contexte sur lequel il s'appuie pour livrer une vision globale du monde militaire et politique de toute évidence haï par le réalisateur (Les Sentiers de la gloire et Full Metal Jacket, ses deux films de guerre, ne sont pas exactement l'œuvre d'un militant patriotique). Au-delà de son statut de pilier de la comédie satirique, il s'agit sans aucun doute d'un des films les plus importants de l'histoire, consacrant définitivement son réalisateur autant que son acteur principal, deux génies aux forts caractères (rejoints par un troisième, George C. Scott) qui contribuèrent chacun à apporter leurs pierres à l'édifice. Avoir su traiter un sujet aussi sérieux avec un humour aussi ravageur tout en s'adressant aussi bien à un public populaire qu'à une critique professionnelle (sans parler des politiciens, militaires et scientifiques) aurait mérité une toute autre destinée que la relégation du film au rayon des «classiques en noir et blanc». C'est en regardant un tel film que l'on constate amèrement à quel point l'art de la satire politique s'est largement perdu malgré quelques derniers réalisateurs vaillants (tels Joe Dante et sa Seconde Guerre Civile). Une grande perte pour le cinéma et surtout pour le grand public.



Loïc Blavier

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