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PARTIE I :




Dès l'entrée en guerre des Etats-Unis, Hollywood, à qui l'on a imposé jusque-là un prudent neutralisme, va s'engager dans la propagande militariste. Et combattre ainsi les tendances isolationnistes d'une opinion encore divisée.



Pour bien appréhender les réticences d'une opinion américaine généralement hostile à l'entrée en guerre, il convient de rappeler le profond traumatisme engendré par une crise économique sans précédent, dont le pays se relevait à peine. Chacun avait encore en mémoire le terrible hiver 1932-1933, avec ses douze millions de chômeurs (le chômage était d'ailleurs loin d'être résorbé en 1938). Le républicain Herbert Hoover n'affirmait-il pas que la grande crise avait eu son origine en Europe ? En outre personne n'ignorait que la plupart des pays européens n'avaient jamais remboursé leurs dettes envers l'Amérique. Une Amérique où les tendances isolationnistes - au Congrès en particulier - allaient dominer jusqu'à la fin de 1940.
Une commission du Congrès, présidée par le sénateur Gerald P. Nye (un isolationniste convaincu), avait remis en cause la participation des Etats-Unis à la Première Guerre mondiale, en en rejetant la responsabilité sur les trafiquants d'armes - agissant de connivence avec les spéculateurs de tous bords et la haute finance internationale. En vertu de quoi le Congrès approuvera le "Neutrality Act" d'août 1935, qui interdisait la vente, où même le transport à bord de navires américains, d'armes à destination des puissances belligérantes.
En 1937, après l'invasion de la Chine du Nord par les japonais, le président Roosevelt allait prononcer à Chicago un discours qui resterait célèbre. Il y réclamait notamment la "mise en quarantaine" des pays agresseurs (c'est-à-dire en fait un embargo généralisé contre l'Allemagne, l'Italie et le Japon), afin d'éviter, disait-il, que le "virus de la guerre" ne se répande dans tout l'hémisphère occidental. Mais les milieux politiques et gouvernementaux, ainsi que l'opinion publique, se montrèrent dans leur grande majorité hostiles à cette proposition. Le Président dut donc s'incliner et faire taire provisoirement ses convictions personnelles.



Hollywood en difficulté

Lorsque la guerre éclate en Europe, l'Amérique va ainsi observer un prudent attentisme : une période inconfortable exprimera ces incertitudes. Les sondages Gallup révèlent que si plus de 84% des américains souhaitent la victoire des alliés, 96% d'entre eux désirent également que leur pays reste à l'écart du conflit. Cette "contradiction" va peser lourdement sur l'industrie cinématographique. Durant l'été de 1939, les studios ont décidé d'abandonner momentanément les projets de films mettant en scène des espions allemands, des réfugiés politiques ou la lutte antinazie. C'est ainsi que I married a Nazi et que le producteur Walter Wanger doit ajourner l'adaptation à l'écran de Personnal Story de Vincent Sherman. Le film ne verra le jour qu'en 1940, sous le titre Correspondant 17 (Foreign Correspondant), d'Alfred Hitchcock. Quant à la Warner, qui a réalisé l'un des rares films ouvertement antinazis de l'avant-guerre, Les Aveux d'un espion nazi (Confessions of a Nazi Spy, 1939), ses dirigeants se voient "conseiller", à titre officieux, de renoncer désormais à des sujets analogues. Une rumeur court selon laquelle les propriétaires de salles polonaises qui avaient affiché ce film auraient été pendus par les occupants à l'entrée de leur cinéma... Quoi qu'il en soit, la Warner retire du circuit commercial Boycott et Underground Road (qui sera distribué en 1941 sous le titre d'Underground).
Avec L'Aigle des mers (The Sea Hawk, 1940), le studio va choisir un sujet beaucoup moins périlleux ; Errol Flynn y incarne l'un des indomptables corsaires élisabéthains qui préparent la défaite de l'Invincible Armada. Signe des temps, le public verra dans ce film de cape et d'épée une allusion aux héros obscurs de la bataille d'Angleterre qui défient quotidiennement la puissante Luftwaffe.



Les victoires allemandes vont causer un grave préjudice financier à l'industrie cinématographique américaine. En Hollande, 1400 salles de cinéma sont fermées, ce qui représente pour les compagnies hollywoodiennes un manque à gagner - sous forme de droits - de deux millions et demi de dollars par an. Si l'on y ajoute les pertes déjà enregistrées en Scandinavie, en Pologne, en Italie et dans les Balkans, les studios voient ainsi leur échapper un quart de leurs revenus annuels. A la fin de l'année 1940, tous les pays d'Europe, à l'exception de l'Angleterre, de la Suède, de la Suisse et du Portugal, ont fermé leurs frontières aux films américains.
L'Amérique durcit un peu sa position, mais reste encore dans l'expectative, et la production hollywoodienne reflète directement les incertitudes du moment. Si Le Dictateur (The Dreat Dictator, 1940) de Chaplin se veut une féroce satire antihitlérienne, deux autres films produits la même année par la MGM témoignent de beaucoup plus de prudente diplomatie de la part de Louis B.Mayer ; tout en critiquant les maux et les violences du IIIème Reich, Escape, de Mervyn Leroy, et The Mortal Storm, de Frank Borzage, se gardent de condamner ouvertement le régime national-socialiste. Il s'agit d'éviter les mesures de rétorsion sur le plan économique.



Le conflit à l'écran

Hollywood ne peut toutefois ignorer un conflit mondial dont les répercussions se font de plus en plus sentir en Amérique. Mais le divertissement garde ses droits et la situation militaire, en 1941, sera le plus souvent abordée dans un style très superficiel. c'est le cas de comédies comme Engagé volontaire (Caught in the Draft), avec Bob Hope, de Deux nigauds soldats (Buck Privates), avec Abbott et Costello, ou encore de A Yank in the RAF, avec Tyrone Power et Betty Grable. Dans un registre plus dramatique, mais tout aussi conventionnel, la guerre sert de toile de fond à une intrigue sentimentale, comme Flight Command de Frank Borzage, avec Robert Taylor, Dive Bomber de Michael Curtiz, avec Errol Flynn, ou I Wanted Wings de Mitchell Leisen, avec Ray Milland et William Holden.
Cependant l'Amérique se sent de plus en plus concernée par la situation internationale. Fait significatif, l'un des plus grands succès commerciaux de cette année 1940 sera Sergent York (Sergeant York) de Howard Hawks. On y voit Gary Cooper (à qui le rôle vaudra un Oscar) surmonter ses convictions religieuses pacifistes lorsqu'il comprend que tuer pour son pays peut être l'expression de la volonté divine. Et il devient l'un des héros de la Première Guerre mondiale. L'allusion est claire : l'engagement patriotique d'Alvin York est celui de l'Amérique tout entière.



Sans remettre en cause la neutralité américaine, Hollywood peut également exalter la combativité anglaise. D'autant que Roosevelt, qui tient à soutenir la Grande-Bretagne, a fait approuver en mars 1941 la loi "prêt-bail" en faveur du Royaume-Uni. Alexander Korda, venu d'Angleterre, reste à Hollywood pour diriger Lady Hamilton (That Hamilton Woman !, 1941) ; en dépit du budget modeste, c'est un vif succès. L'analogie avec la situation militaire et politique actuelle s'impose d'autant plus que Churchill, tout absorbé qu'il soit par la guerre, est resté en liaison avec Korda et lui a fait nombre de suggestions "utiles".
Mais si l'Amérique, dans sa grande majorité, est favorable aux Alliés, le parti isolationniste reste puissant, notamment au Congrès, où beaucoup blâment l'entreprise de Korda. En octobre 1941, les sénateurs Nye et Clark font voter la "résolution 152", qui propose la constitution d'une commission d'enquête sur "la propagande insidieuse destinée à influencer l'opinion publique en faveur de la participation des Etats-Unis à la guerre européenne".
La production hollywoodienne des dernières années fait alors l'objet d'un sévère examen et 17 films suspects de propagande belliciste, ou prenant trop apparemment parti pour les Alliés, sont soumis à l'appréciation d'un comité de personnalités politiques hostiles à l'interventionnisme. Au banc des accusés : la Warner pour Les Aveux d'un espion nazi, Underground, Dive Bomber et Sergent York, ainsi que la Fox pour I Married a Nazi (distribué en 1941 sous le titre The Man I Married) ; la MGM est soupçonnée d'arrière-pensées militaristes pour Escape et The Mortal Storm.
Hollywood se résigne à subir d'inévitables sanctions lorsque, à l'aube du 7 décembre 1941, l'aviation japonaise attaque à point nommé la base navale de Pearl Harbor. Le raid aérien détruit 8 cuirassés et 3 croiseurs et coûte la vie à 2400 soldats américains. le film de guerre est sauvé, et le président Roosevelt dispose désormais d'arguments suffisamment convaincants.



Patriotisme à tout va !

L'Amérique est en état de choc. Hollywood va s'empresser d'exploiter l'émotion populaire et l'élan patriotique qui ébranlent le pays tout entier. Sans plus attendre, la Paramount modifie le titre de Midnight Angel en Pacific Blackout (1942) - sans pour autant en atténuer la médiocrité. David O. Selznick achète les droits d'un titre prometteur : V for Victory. Mais, ironie du sort, il ne parviendra jamais à l'utiliser. Début 1942, la Republic fait un triomphe avec Remember Pearl Harbor.
Toutefois, l'état de guerre entraîne de sérieuses restrictions dont Hollywood va subir les répercussions. Le 9 décembre 1941, deux jours seulement après l'attaque de Pearl Harbor, l'armée réquisitionne toutes les armes à feu détenues par les studios afin de les affecter à la défense civile.
Les compagnies sont tenues en outre d'adopter un horaire très strict (de 8h à 17h) qui permette à tous les employés de rentrer avant le couvre-feu, les tournages en nocturne deviennent donc impossibles. En fait, ces mesures ne resteront en vigueur que durant les premières semaines de la guerre, à un moment où l'on peut encore croire à une attaque japonaise sur la côte californienne.



Les dirigeants politiques n'ignorent pas que l'industrie cinématographique peut apporter un soutien décisif à l'effort de guerre : il est donc plus que jamais nécessaire de contrôler étroitement la production hollywoodienne. En mai 1942, la revue Variety rend compte d'une décision prise d'un commun accord par tous les studios, à l'instigation des milieux gouvernementaux : Hitler et Hiro-Hito ne doivent plus désormais apparaître comme les seules incarnations du mal, car le public doit prendre conscience de la responsabilité collective des peuples allemand et japonais, qui ont porté au pouvoir de tels chefs.
Les services officiels de propagande édictent les canons du film de guerre. Six schémas types sont retenus. Le premier concerne la conduite de la guerre elle-même et sera illustré par des films comme Ames rebelles (This Above All, 1942) ou Quand le jour se lève (Watch on the Rhine, 1943) ; le deuxième schéma doit mettre en évidence la nature perverse et malfaisante de l'ennemi telle qu'elle apparaît dans Hitler's Children (1943) d'Edward Dmytryck, ou dans Vivre libre (This Land is Mine, 1943) de Jean Renoir ; le troisième modèle proposé, qui définit le concept de "nation amie", trouvera une très large application, de Madame Miniver (1942) au Fils du dragon (Dragon Seed, 1944), en passant par Mission to Moscow (1942). Le quatrième schéma, lié à la nécessité d'augmenter la production industrielle, exaltera donc l'abnégation patriotique des travailleurs civils qui s'imposent, en usine, un rythme harassant pour mieux soutenir l'effort de guerre ; citons à cet égard Wings for the Eagle (1942) ou Swing Maisie (1943).
D'une manière plus générale, les deux dernières catégories englobent tous les autres sujets ayant trait au moral de l'"arrière" ou toute intrigue mettant en scène les forces armées.



Tous les genres mobilisés

Aucun genre n'échappe à l'engagement politique. La comédie musicale se met en lice avec La Glorieuse parade (Yankee Doodle Dandy, 1942) : James Cagney y incarne George M. Cohan, l'auteur d'"Over there", la chanson la plus populaire de la Première Guerre mondiale ; pour les numéros de variétés d'"Au pays du rythme" ("Star Spangled Rythm", 1943), la Paramount mobilise toutes ses stars au service de la bannière étoilée. Dans un registre plus loufoque, When Johnny Comes Marching Home (1943) met en scène un Marine héroïque (l'irrésistible Allan Jone d'Une nuit à l'opéra) entouré de l'orchestre féminin de Philip Spitalny et de l'adolescente prodige Gloria Jean.
Pour les besoins de la guerre idéologique, Shelock Holmes ressuscite (sous les traits de Basil Rathbone) et parcourt les rues de Londres, dans Sherlock Holmes et l'arme secrète (1943), pour y démasquer un réseau d'espions nazis (dont le chef est bien sûr le professeur Moriarty) ; de même, les nazis font leur apparition dans le remake de Desert Song (1943). Les agents ennemis s'infiltrent également dans le temple de Maria Montez, La Sauvagesse blanche (White Savage, 1943) ; omniprésents, ils traquent encore Errol Flynn au sein de la forêt canadienne dans Du sang sur la neige (Northern Pursuit, 1943) de Raoul Walsh.



Dans l'attente de la victoire

L'Amérique a d'autant plus besoin du soutien moral de Hollywood que la situation militaire n'est guère encourageante. La guerre du Pacifique commence par une série de défaites désastreuses. Au début de l'année 1942, les japonais ont déjà occupé Guam, Hong Kong, Bornéo, Wake et les Philippines. Le général MacArthur est acculé dans la péninsule de Bataan, qu'il sera contraint d'abandonner après une résistance héroïque et désespérée. Après Bataan, Corregidor devient pour les américains un nom tragique : le 6 mai 1942, afin d'éviter un inutile massacre, le général Wainwright se rend avec ses 11 000 hommes. cette capitulation sans précédent dans l'histoire américaine émeut profondément l'opinion publique.
Hollywood doit faire face à cette nouvelle situation : il faut redonner confiance à une nation qui voit vaciller ses certitudes. La Paramount interrompt le tournage de Sentinelle du Pacifique (Wake Island, 1942), espérant encore que la situation militaire évoluera de manière à permettre un dénouement favorable. Il n'en sera rien, et le budget du film aura été compromis en vain. Bataan (1943), de Tay Garnett, montre le massacre final des troupes américaines, mais la MGM y fait ajouter un carton final précisant que le sacrifice héroïque des défenseurs aura préparé la victoire de Midway.



"I shall return !", avait dit MacArthur. Il tiendra sa promesse. Après le débarquement en Afrique du Nord et en Italie en 1943, puis en Normandie en 1944, l'Amérique entrevoit la victoire finale. En commençant un film de guerre, Hollywood risque maintenant qu'une capitulation allemande intervienne avant la fin du montage...
La guerre avait poussé en masse le public, en quête d'évasion, vers les salles de cinéma. La paix l'y ramène, encore plus nombreux, pour célébrer la victoire. Tous les studios avaient participé à l'effort de guerre ; ils en seront récompensés par des recettes spectaculaires. Ce seront les années fastes pour Hollywood, des années où pratiquement tous les films seront rentables.

Gilles Vannier


Partie II : Des nations vues par Hollywood

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