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The Doom Generation. 1995.
Origine : Etats-Unis / France
Genre : Road movie sexué
Réalisation : Gregg Araki
Avec : Rose McGowan, James Duval, Jonathon Schaech, Cress Williams...


Célébré depuis Mysterious skins (2004), approche sensible et audacieuse du délicat sujet de la pédophilie, Gregg Araki n’a pas toujours été ce cinéaste porté aux nues par une critique désormais plus attentive à chacun de ses nouveaux films. Sa carrière, il l’a démarrée dans une totale confidentialité en 1987 avec Three Bewildered People in the Night, dévoilant déjà sa thématique de prédilection : une jeunesse complètement paumée trouvant refuge dans la drogue, l’alcool et le sexe. Cinquième film du réalisateur, The Doom Generation se présente de manière ironique comme « un film hétérosexuel de Gregg Araki », comme si il souhaitait ouvrir son cinéma ouvertement homosexuel à un public plus large. Dans les faits, il s’agit surtout du deuxième volet de sa trilogie « Teen apocalypse » entamée avec Totally F***ed Up (1993) et qui se refermera avec Nowhere (1997). Un film qu’il destine avant tout à la génération MTV, justifiant par là même son aspect frénétique et outrancier.

Alors qu’ils s’apprêtaient enfin à consommer leur relation à l’arrière de leur voiture, Amy Blue (Rose McGowan, à des lieues de la sainte-nitouche qu’elle interprétera dans la série Charmed) et Jordan White (James Duval), deux post-adolescents désœuvrés, subissent l’irruption intempestive de Xavier Red (Jonathon Schaech), un mystérieux individu au charme animal. En sa compagnie, ils embarquent dans une folle équipée faite de sexe et de violence, accumulant les cadavres tout au long d’un périple sans autre but que la fuite perpétuelle.

The Doom Generation prend donc volontiers la forme d’un road movie avec tout ce que cela présuppose en rencontres iconoclastes. La première –décisive– concerne Xavier Red, sorte de marginal qui sert de détonateur au récit. Sans lui, Amy et Jordan composent un couple d’adolescents somme toute banal. Elle, cheveux noir de jais coiffés à la Louise Brooks, promène un air dédaigneux qu’elle accompagne d’un langage ordurier à faire pâlir le sergent instructeur de Full Metal Jacket. Lui, timide freluquet à l’allure dépenaillée, arbore un constant air absent, pour ne pas dire niais. Ils n’ont d’autre but que d’arpenter le monde de la nuit main dans la main, s’offrant quelques stupéfiantes envolées pour tromper leur ennui. Au sein de leur couple, Xavier fait figure de loup dans la bergerie. Par son attitude rentre-dedans et volontairement ambiguë, il brise les conventions du couple pour instaurer un semblant de ménage à trois. C’est d’ailleurs ce triangle amoureux qui intéresse véritablement Gregg Araki. Le road movie en lui-même ne sert que de prétexte à quelques éclairs de violence et de rencontres improbables teintés d’un humour absurde pas des plus légers (le nombre du démon -666- sortant en toute occasion, quelque soit les achats effectués par le trio). Ces scènes confèrent au récit ses élans rocambolesques, tout en lui offrant un habillage de film de genre. Avec ces têtes coupées toujours bavardes, ces bras arrachés ou ces groupuscules néonazis adeptes de la castration à la cisaille, The Doom Generation flirte plus souvent qu’à son tour avec la série Z. Impossible de prendre au sérieux cette folle équipée qui se nimbe de mille afféteries afin de coller à la note d’intention du réalisateur. Pour plaire au public visé, Gregg Araki veut du clinquant, du tape-à-l’œil. Ainsi, les chambres d’hôtel que le trio fréquente bénéficient d’un soin tout particulier de sa part. Il y a d’abord cette chambre toute de rouge vêtue, symbolisant l’enfer dans lequel Amy et Jordan viennent de sombrer. Cette teinte renvoie également au patronyme de Xavier, celui par lequel le malheur arrive. Et puis il y a celle dont la décoration se compose uniquement de carrés noirs et blancs, comme une émanation de la pensée binaire des trois jeunes gens. C’est que nos trois compères ne brillent guère par leur intelligence, se bornant à n’être que des réceptacles à fantasmes.
Sous ses airs de road movie déjanté, The Doom Generation ne fait que creuser un peu plus encore le sillon des précédents films de Gregg Araki. Toutefois, son style se fait ici plus radical, moins chaleureux. Si la jeunesse en général le fascine, notamment par sa propension à tomber dans l’excès, celle ciblée par la chaîne musicale MTV paraît l’ennuyer au plus haut point. Son trio de personnages, aux patronymes évoquant aussi bien les couleurs du drapeau américain que celles du drapeau français –les deux pays co-producteurs– erre dans un monde en pleine décadence, symbole de la confusion de leur esprit adolescent. De boîtes de nuit sises dans des entrepôts en magasins de disques en passant par des fast-food à la nourriture immonde (et filmée complaisamment !), le film déroule les lieux généralement rattachés à la jeunesse, comme autant de balises d’une existence vouée aux plaisirs immédiats et futiles. Ces jeunes ne revendiquent rien, ne manifestent aucune révolte envers quiconque, se complaisant dans un épicurisme un peu vain. Leurs seules préoccupations se limitent à savoir qui de Jordan ou Xavier sera le premier désigné pour une partie de jambes en l’air avec Amy. Gregg Araki joue du trouble de leurs sentiments pour peu à peu pervertir le soi-disant film hétérosexuel que The Doom Generation prétendait être. Dans cette histoire, le personnage de Amy ne sert que de caution à l’effet d’annonce du réalisateur. Fausse figure centrale du récit – ce rôle échoit à Xavier–, Amy partage avec Jordan ce même côté facilement manipulable. Tout est là. Il ne faut pas chercher plus loin le but avoué de Gregg Araki. The Doom Generation a été pensé pour tendre un miroir à peine déformant à cette jeunesse si crédule et versatile. Sous couvert de la brosser dans le sens du poil, il en dresse un portrait peu flatteur sur lequel plane un désagréable soupçon de condescendance.

A mi-chemin entre Kalifornia (Dominic Sena, 1993) et Tueurs nés (Oliver Stone, 1994), The Doom Generation est un film mode faussement provoc’. Gregg Araki s’avère aussi pudique lors des scènes intimes entre les trois protagonistes que lors de certaines scènes violentes, se cachant à chaque fois derrière ses velléités d’artiste. En fait, son film est à l’image de Xavier, intriguant de prime abord mais cachant derrière ses aspects séduisants un vide abyssal.

Bénédict Arellano

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