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Deux heures moins le quart avant Jésus Christ. 1982.
Origine : France
Genre : Parodie anachronique
Réalisation : Jean Yanne
Avec : Coluche, Michel Serrault, Michel Auclair, Darry Cowl...


La révolte gronde à Rahatlocum, petite colonie nord-africaine où Jules César (Michel Serrault) aime à passer ses vacances. Lassée des folies dispendieuses de l’empereur, la population se réunit derrière son meneur désigné Ben Hur Marcel (Coluche), garagiste de son état, au pied du palais du consul Demetrius (Michel Auclair) pour faire entendre sa colère. Face aux légionnaires du représentant de l’état romain, l’ire populaire fond comme neige au soleil, laissant le pauvre Ben Hur Marcel assumer seul la fronde. Promis aux lions, le garagiste obtient un sursis inespéré lorsque Demetrius décide de se servir de lui pour justifier une répression de grande envergure. En échange de sa vie sauve, il somme Ben Hur Marcel d’infiltrer les Brigades Pourpres, conspirateurs avérés, afin de fomenter un attentat contre César. Pour se faire, il invite le pauvre bougre à se rendre dans les catacombes dès la nuit tombée.

Jusqu’alors adepte d’un comique plutôt grinçant et frondeur, Jean Yanne met de l’eau dans son vin avec Deux heures moins le quart avant Jésus Christ. Jusqu’à présent, chacune de ses réalisations donnait lieu soit à un brocardage en règle de diverses institutions (la radio avec Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, 1972 ; la politique avec Moi y’en a vouloir des sous, 1973 ; le monde du spectacle avec Chobizenesse, 1975 et la télévision avec Je te tiens, tu me tiens par la barbichette, 1978), soit à une farce anarchiste à vocation provocatrice (Les Chinois à Paris, 1974). Rien de tel ici. Deux heures moins le quart avant Jésus Christ s’apparente à une onéreuse récréation à mi-chemin entre le pastiche du péplum hollywoodien (le patronyme du héros n’aura trompé personne) et l’hommage à René Goscinny (notamment Cléopâtre et son nez, dont la phrase célèbre d’Astérix et Cléopâtre a été malicieusement détournée). D’ailleurs, il retrouve pour l’occasion ses complices des débuts Michel Serrault et Paul Préboist auxquels il ne manque que Daniel Prévost et Bernard Blier pour que la fête soit totale.
Lorsqu’il officiait à la télévision, il n’était pas rare que Jean Yanne invite les téléspectateurs de l’époque à assister, dans un Empire Romain de pacotille, à des événements aussi tristement quotidiens qu’un accrochage entre deux chars ou une grève des galériens menée par Ben Hur en personne. Le tout mâtiné d’un latin qui lui est propre et accessible à tous ou d’un langage tout ce qu’il y a de plus familier. Pour sa fresque costumée, Jean Yanne met de côté son latin de cuisine, amusant sur un format très court mais épuisant sur la durée d’un film, se concentrant sur un langage familier auquel il prête sa gouaille inimitable. Dans le rôle de Paulus, chauffeur de char-taxi, il reprend sa figure familière de français moyen se moquant de l’autorité et doté d’un fort esprit critique. Toutefois, il n’est pas du genre à tirer la couverture à lui, se faisant plutôt discret au profit de Coluche et Michel Serrault. Paradoxalement, si la position du célèbre humoriste au générique tendrait à en faire la réelle vedette du film, dans la réalité, il n’en est rien. Certes, le personnage qu’il incarne –Ben Hur Marcel– occupe une place centrale dans le récit, mais ni plus ni moins que le Jules César incarné par Michel Serrault. Il y a ceci de récurrent dans les personnages de l’humoriste qu’ils brillent tous en général par une forme de timidité et de gêne qui confine à l’effacement. C’est comme si Coluche avait en permanence le sentiment de ne pas être à sa place sur un plateau de cinéma, qu’il s’excusait d’être là en somme. L’humoriste vibrionnant et rentre dans le lard de la scène et de la radio laisse soudain place à un comédien économe dans ses effets, vecteur d’une confondante naïveté et d’une gentillesse rare. De fait, il se fait aisément voler la vedette par ses comparses, son personnage devenant presque secondaire au moment même où son ascendance royale est révélée. Un comble, et du nanan pour les autres comédiens !
Dans le rôle d’un Jules César homosexuel, Michel Serrault se délecte à un cabotinage parfaitement assumé, reprenant les mimiques et les éclats de voix de crécelle qui l’ont rendu célèbre dans La Cage aux folles. Grand acteur, excellant aussi bien dans les rôles dramatiques que comiques, il occupe l’espace de son énergie débordante qui peut parfois lui jouer des tours au point d’en devenir épuisant. C’est le cas ici, son empereur grande folle se complaisant un peu trop dans la caricature. Plus sobres, Michel Auclair et Darry Cowl –le conseiller de Demetrius, tout en flagornerie– apportent un utile contrepoint au surjeu de leur compère. Toutefois, j’émettrais quelques préférences pour les seconds couteaux, notamment Paul Préboist, délectable dans son monologue énonçant les goûts culinaires de son lion prénommé Lucien, et surtout André Pousse. Figure emblématique des polars des années 60 et 70 estampillés Michel Audiard, l’acteur n’a pas son pareil pour déclamer les dialogues colorés de l’incontournable scénariste. Il possède cette faconde et ce ton très titi parisien qui confère au moindre propos sortant de sa bouche une sonorité très "audiardienne". Sa complainte inhérente à l’absence de bons carrossiers dans ce « pays de merde », immédiatement suivie par son coup de sang à l’encontre de sa peu pratique tunique de centurion constituent le point d’orgue d’une comédie par ailleurs plutôt avare en grands moments de poilade. La faute à un scénario plutôt léger se reposant un peu trop sur les facilités du genre (voir les quiproquos entre Ben Hur Marcel et Jules César dans le brouhaha de la boite de nuit L’Homo Discotecus) et les fastes d’un budget permettant à Jean Yanne de multiplier les anachronismes (téléphone, caméras et postes de télévisions agrémentés de l’amical concours de Yves Mourousi et Léon Zitrone, panneaux publicitaires autour du cirque, ...). Or si visuellement, le film a de l’allure, cela n’en fait pas pour autant une grande comédie, manquant singulièrement de rythme et de ce brin de folie qui, dans un genre similaire, fait de La Vie de Brian des Monty Python une perle du cinéma humoristique. Jean Yanne aurait sans doute gagné à accentuer l’aspect satire politique de son film, qui en l’état demeure trop sage pour être autre chose qu’anecdotique.

Sans être un grand film, Deux heures moins le quart avant Jésus Christ demeure sympathique. Il n’a pas ce côté véhicule pour star qui détermine bon nombre des comédies actuelles, distillant au contraire un véritable esprit de troupe. En dépit d’un budget conséquent, on sent l’ineffable plaisir que Jean Yanne a eu de réunir tous ces comédiens, la plupart comptant parmi ses amis. Énorme succès de l’année 1982, Deux heures moins le quart avant Jésus Christ encouragera Jean Yanne à poursuivre dans cette voie de parodie anachronique avec son film suivant, Liberté, égalité, choucroute (1985), sis durant la révolution française. L’engouement du public sera bien moindre et cette déception scellera définitivement les velléités du Jean Yanne cinéaste, comme si son style et son ton ne se mariaient finalement pas si bien avec les années 80.

Bénédict Arellano

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