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The Dead Pool. 1988.
Origine : Etats-Unis
Genre : Film de trop
Réalisation : Buddy Van Horn
Avec : Clint Eastwood, Patricia Clarkson, Liam Neeson, Evan C.Kim...


Les années 80 constituent une décennie charnière de la carrière de Clint Eastwood. Alors que ses films font moins recette, du fait notamment de l’éclosion d’une nouvelle génération d’acteurs qui truste les sommets du box-office composée de Arnold Schwarzenegger (Terminator, Commando, Predator), Eddie Murphy (Le Flic de Beverly Hills 1 et 2) ou encore Mel Gibson (Mad Max 2, L’Arme fatale), ils rencontrent un meilleur accueil de la part des critiques. L'animosité des critiques des années 70, qui considéraient Clint Eastwood comme étant fasciste, laisse place à un considérable adoucissement de leur part, qui se teinte même d’un début d’estime à son égard. C’est que depuis le début des années 80, le comédien s’est davantage affirmé en tant que réalisateur, osant des films plus personnels qui dévoilent une facette moins monolithique de sa personnalité. Et pour obtenir toutes libertés sur des projets qui lui sont chers, Clint Eastwood n’hésite pas à se plier à quelques compromis avec la Warner, acceptant de tourner des films plus ouvertement grand public. Ainsi, pour pouvoir se consacrer à Bird, biopic portant sur le jazzman Charlie Parker, il consent à reprendre pour la cinquième fois le rôle de l’inspecteur Harry Callahan.

Johnny Squares, une rock star, est retrouvée morte sur les lieux du tournage du dernier film d’horreur de Peter Swan. Tout indique qu’il ait succombé à une overdose mais ce diagnostic est remis en question à la faveur d’une liste de célébrités retrouvée sur un quidam mort lors de l’attaque d’un restaurant chinois. Le nom de la star y figure, auquel la formule R.I.P est accolée. Il s’avère que Peter Swan et des membres de son équipe s’adonnent à un jeu macabre qui consiste à établir la liste des célébrités appelées à mourir dans l’année. Et la liste du réalisateur servirait donc de fil conducteur aux meurtres d’un maniaque. Déjà peu porté à rire d’ordinaire, Harry Callahan fait encore plus grise mine lorsqu’il apprend que son nom est lui aussi inscrit sur cette fameuse liste. Dur, dur, la célébrité !

En réalisant Le Retour de l’inspecteur Harry en 1983, Clint Eastwood avait réussi lors d’un final crépusculaire à associer les deux figures marquantes de sa carrière, le pistolero impassible et l’inspecteur de police intraitable, affichant une volonté de boucler la boucle une fois pour toute. Dès lors, si ce n’est pour le simple plaisir de retrouver ce bon vieux Harry Callahan, La Dernière cible ne présente guère d’intérêt, ni pour nous, ni pour son interprète. Et le plaisir des retrouvailles tourne court puisque très vite, le film révèle des ambitions à la frontière du parodique.
Comme à chaque épisode, les supérieurs de Harry Callahan lui collent dans les pattes un nouveau coéquipier. Jusqu’à présent, c’est un poste qu’il n’est pas bon d’occuper puisque seul Chico, le premier, a survécu. En outre, il faut pouvoir encaisser les railleries de Callahan à longueur de journée… Ce gimmick de la série, Buddy Van Horn et Clint Eastwood prennent le parti de s’en amuser tout en le perpétuant. Plus sympathique qu’à l’accoutumée, Harry enjoint l’inspecteur Al Quan à la plus grande prudence, et ne se montre pas du tout vachard avec lui. A force, à trop vouloir démentir les propos des détracteurs les plus virulents de L’Inspecteur Harry, le personnage s’est progressivement adouci pour aboutir à cette espèce de vieux ronchon bonne pâte. On assiste alors, impuissants, à la déchéance de Harry Callahan qui n’est plus que la caricature de lui-même. Indissociable de son 44 Magnum, il tire encore copieusement sur de pauvres voyous en déroute mais cela relève davantage du passage obligé que d’une réelle envie de cultiver son ambiguïté. Même son côté vieux loup solitaire se retrouve édulcoré. Il se montre donc sous un jour plus affable auprès de son partenaire et, de surcroît, se rapproche de son propre chef de la journaliste Samantha Walker. Quant à l’intrigue policière, elle n’est qu’une vue de l’esprit tant celle-ci brille par son indigence. D’enquête, il n’y en a pas. Sinon, comment expliquer qu’aucune des personnalités inscrites sur les fameuses listes ne soient placées sous surveillance ? Et que dire du tueur, qu’on nous cache jusqu’à la dernière bobine, le condamnant à l’inconsistance ? Et bien strictement rien. Le personnage n’existe que pour ménager un fil conducteur au récit mais ne présente aucun danger pour Harry, pour lequel on ne tremble pas. Sa mort sera d’ailleurs marquée du sceau de l’indifférence, mettant le point final à un film paresseux. On sauvera juste cet amusant démarquage de la célèbre poursuite de Bullit qui voit Harry Callahan et son coéquipier pris en chasse dans les rues de San Francisco par une voiture téléguidée.
A dire vrai, La Dernière cible n’a pas que des velléités comiques. Si l’intrigue policière est fort lâche, elle se trouve néanmoins sous tendue par d’autres thématiques. A travers le personnage de la journaliste, le film évoque cette presse sensationnaliste avide de faits divers bien sanglants et qui n’a que faire de vaines considérations comme l’éthique ou bien le respect à la personne. Harry s’oppose à cette frange de journalistes composée de charognards, ne se privant pas pour leur faire la leçon. En creux, sa mission consiste à remettre Samantha Walker sur le droit chemin, autrement dit à lui faire comprendre le côté abject de leur démarche. En se souciant à ce point du sort des victimes, au point de vouloir en préserver à tout prix l’intimité, Harry Callahan se fait plus que jamais le chantre d’une police tout entière vouée aux citoyens. Bien que cela fasse un peu les pères la morale, cette attitude s’inscrit pleinement dans l’évolution d’un personnage qui, dès Magnum force, s’affirmait comme un homme à la fois intègre et tributaire de certains principes. Plus gênant est le raccourci qu’on pourrait tirer de l’univers dans lequel se déroule les meurtres. Le tueur voue une admiration sans bornes à Peter Swan, réalisateur de films d’horreur. A ce titre, ses actes criminels apparaissent comme la résultante d’une folie meurtrière nourrie par un cinéma totalement décomplexé, tant au niveau de la violence que dans la manière de la dépeindre. Il ne faut pas oublier que nous sommes à la fin des années 80, décennie qui a vu s’ébattre une foultitude de "psychokillers" de tous poils dont l’appétence pour le sang et les meurtres répétitifs était raillé pour leur côté décérébré. La Dernière cible semble relayer cette antienne comme quoi ce genre de film d’horreur, pourvoyeur d’une violence totalement gratuite, serait à même de trouver des répercussions chez certains esprits faibles qui s’empresseraient de la reproduire dans le monde réel. Cela confère au film, déjà pas bien fameux, des allures de donneur de leçons assez désagréables. Heureusement, les années 80 touchent à leur fin et, à partir de la décennie suivante, Clint Eastwood ne se compromettra plus dans ce genre de panouilles, conférant à sa filmographie une plus grande cohérence assortie d’une plus grande exigence.

Cet ultime Inspecteur Harry est donc à prendre comme une erreur de parcours, doublée d’un moyen d’acquérir son indépendance au sein des studios tout en offrant la possibilité à un vieux complice (Buddy Van Horn est le coordinateur des cascades de bon nombre films de Clint Eastwood) de s’exercer à la mise en scène. Comme ce fut le cas avec Ça va cogner, et comme ce le sera à nouveau un an plus tard avec Pink Cadillac, le résultat s’avère lourdingue et franchement dispensable.

Bénédict Arellano

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