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Deja vu. 2006.
Origine : Etats-Unis
Genre : Paradoxes temporels
Réalisation : Tony Scott
Avec : Denzel Washington, Paula Patton, Val Kilmer, Adam Goldberg...




Suivant les traces de son frère aîné Ridley, Tony Scott passe des films publicitaires aux longs métrages en 1983 avec Les Prédateurs, une variation arty sur le genre vampirique. Mais contrairement à son aîné, qui en l’espace de trois films magnifiques (Les Duellistes, Alien, Blade Runner) a su rapidement s’imposer en tant que cinéaste à la forte personnalité, Tony Scott est quant à lui devenu la figure de proue des productions Don Simpson - Jerry Bruckheimer, pour lesquelles il a notamment tourné Top Gun et Le Flic de Beverly Hills 2, deux gros succès des années 80 à l’esthétisme aussi daté que profondément laid. Il a donc intégré la catégorie des aimables faiseurs, ces réalisateurs interchangeables dont le nom importe moins que celui de la star en haut de l’affiche. Et lorsqu’il délaisse les gros studios pour une production de plus petite envergure comme True Romance en 1993, on parle davantage des dialogues estampillés Quentin Tarantino, l’auteur de l’histoire originale fraîchement remarqué à Cannes avec Reservoir Dogs, que de son travail de mise en scène. Rageant. Mais il n’est pas homme à se formaliser pour si peu. Son style tape-à-l’œil plaît toujours aux producteurs, Jerry Bruckheimer le premier, et malgré quelques échecs, obtient toujours les rênes de projets faramineux et au casting béton. Après un Domino épileptique, Tony Scott revient à un film visuellement plus sage avec Déjà vu, qui peut se targuer d’être le premier film tourné à La Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina.

A La Nouvelle-Orléans, un ferry explose peu après son départ, faisant plusieurs centaines de morts. Dépêché sur place, l’agent Doug Carlin (Denzel Washington) de l’ATF (alcools, tabac et explosifs) se rend à l’évidence, il s’agit bien d’un acte terroriste. Il fait part des premiers résultats de son enquête à Jack McCready (Bruce Greenwood), agent du FBI responsable de la cellule mandatée sur les lieux du drame. Admiratif, il lui permet d’intégrer une équipe spéciale formée autour de l’agent Pryzwara (Val Kilmer) qui a accès à un appareil top secret permettant d’ouvrir une fenêtre temporelle antérieure à quatre jours et quelques heures. Suivant l’intuition de Doug Carlin, l’équipe se concentre sur Claire Kuchever (Paula Patton), une jeune femme retrouvée morte le jour de l’explosion et dont la voiture aurait été volée par le terroriste pour y mettre les explosifs. En suivant ses agissement de ces quatre derniers jours, ils sont sûrs de pouvoir identifier le coupable.



Tony Scott est quand même un drôle de bonhomme. Suite à l’ouragan Katrina, il était devenu impossible de tourner à La Nouvelle-Orléans. Mécontent, Tony Scott a fait mine de quitter le navire, entraînant dans son sillage Denzel Washington. Mais le Bureau du film et de la télévision de Louisiane a fait des pieds et des mains pour convaincre la production des bonnes conditions de tournage sur place. Les producteurs ont donc relancé le tournage et Tony Scott l’a réintégré, tout comme son acteur vedette. En prenant déjà un acte terroriste comme point de départ, le film, de par sa situation géographique, semblait donc plus que jamais parti pour être le parfait reflet des peurs américaines. Or, mis à part un plan aérien montrant fugacement les stigmates de l’ouragan et la dédicace qui clôt le film en louant le courage des habitants de La Nouvelle-Orléans, Tony Scott occulte le drame. Quant à l’acte terroriste en lui-même, il ne revêt aucune dimension internationale puisque étant le fait d’un pauvre américain empli de ressentiment à l’encontre de l’armée qui a refusé son intégration. Déjà vu est un film qui se déroule dans un univers en marge de toute réalité et dont le seul objectif est de divertir à partir d’un scénario un peu plus élaboré que la moyenne. Dès lors, on peut se demander pourquoi Tony Scott a fait tant de manières. Peut-être visait-il une revalorisation salariale ?
Déjà vu développe donc une mécanique de thriller qui tourne tout entier autour de l’explosion du ferry, à la fois point de départ et point de chute du récit. Nonobstant les afféteries de mise en scène de Tony Scott (le premier quart d’heure n’est qu’une litanie de plans à la grue et de ralentis absurdes dans une recherche constante de mouvements et d’iconisation), l’intrigue devient captivante à l’instant même où Doug Carlin intègre la cellule spéciale de l’agent Pryzwara. Autrement dit, lorsqu’un zeste de fantastique s’adjoint au thriller. Cette fenêtre temporelle qui s’ouvre sur le passé exacerbe en quelque sorte cette folie de la vidéosurveillance qui étreint le monde entier, permettant ce qui est encore impossible aujourd’hui (du moins pas de manière aussi directe) : s’immiscer dans l’intimité des gens. Ainsi, les images glanées de l’intimité de Claire Kutchever recèlent en elles un doux parfum d’interdit (on la voit prendre une douche, se changer,…) doublé d’un petit côté morbide. A ce moment là du film, Doug Carlin assiste incrédule aux derniers jours d’une femme qu’il sait vouée à mourir. L’avancée technologique ne saurait masquer la totale impuissance de ces agents de l’État qui sont dans la possibilité de revivre l’explosion mais pas de l’empêcher. Et quand bien même tenteraient-ils d’intervenir sur les événements passés, une certaine forme de fatalité s’exerce alors pour punir leur vanité. Bien que cédant trop volontiers aux gimmicks du cinéma d’action (la poursuite à double champ temporel avec force cascades et explosions), Tony Scott réussit tout de même à illustrer avec beaucoup moins d’emphase qu’au début l’enquête de l’agent Carlin, et à nous communiquer toute l’énergie du désespoir qui le meut. D’ailleurs, le film aurait dû ne durer qu’une petite heure et demie. Quoique imparfait, Déjà vu se serait alors nimbé d’un semblant de résignation plutôt inédit dans ce genre de produit.
Seulement voilà, l’ambition du film est tout autre et rejoint en quelque sorte l’idée développée dans Minority report, à savoir être en mesure d’arrêter les criminels avant même qu’ils aient perpétrés leur crime. Et cela rejoint également cet autre fantasme qui est de réécrire l’Histoire à sa guise. Avoir arrêté l’auteur de l’attentat ne suffit pas à Doug Carlin. Maintenant qu’il s’est amouraché de Claire Kutchever (l’idiot !), il ne peut se résoudre à la laisser mourir. Le héros ordinaire se veut super héros, et cette envie marque le point de non retour du film. Le zeste de fantastique du début prend de l’ampleur au point de faire basculer le thriller fantastique dans la science-fiction avec voyage temporel et tout le tremblement. A partir de là, l’action devient prévisible et le scénario révèle de grosses lacunes. En gros, on veut nous faire avaler le coup de la boucle temporel. Chacune des scènes de la dernière partie du film renvoie aux scènes du début en leur apportant un éclairage explicatif. Se faisant, le film annihile tout suspense en supposant que même si le Doug Carlin du futur venait à échouer dans son entreprise de sauvetage, le Doug Carlin du présent aurait lui une chance de réussir. Par contre, la possibilité d’une rencontre entre les deux Doug n’est jamais évoquée et même promptement écartée par une prouesse scénaristique qui en fait un martyr qui s’ignore tout en lui permettant de vivre pleinement son idylle sans passer par la case séduction. Magnifique, non ?



A l’aune de cette fin aussi rose bonbon que saugrenue, Déjà vu apparaît comme un film romantique à la sauce Tony Scott, c'est-à-dire noyé au milieu d’un festival pyrotechnique et d’effets tapageurs. Ce n’est pas ce qu’il a fait de pire, loin de là, mais ce film apporte la confirmation d’un manque flagrant de personnalité de sa part et procure une forte impression de…déjà vu, justement.

Bénédict Arellano

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