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Crash. 1996.
Origine : Canada / Etats-Unis
Genre : Érotique technologique
Réalisation : David Cronenberg
Avec : James Spader, Deborah Kara Unger, Holly Hunter, Elias Koteas...


David Cronenberg fait assurément partie de ces très grands réalisateurs qui mettent leur talent au service d’un style inimitable qui devient leur marque de fabrique. Et ce même lorsqu’il s’agit de réaliser l’adaptation d’une œuvre littéraire, exercice ô combien périlleux et ingrat. Le réalisateur canadien a déjà prouvé par le passé qu’il était capable non seulement de retranscrire avec une fidélité exemplaire les caractéristiques essentielles du livre adapté, mais aussi de transcender cette histoire via son style. Le résultat est toujours à la hauteur : ce sont des œuvres incroyablement pertinentes qui existent en tant que telles et qui en plus apportent une plue-value non négligeable au livre original. Parmi les adaptations de Cronenberg on retrouve surtout les très réussi Dead Zone (adapté de Stephen King) et Le Festin nu (adapté de William S. Burroughs). Il était donc parfaitement logique que l’adaptation du livre Crash du romancier britannique James G. Ballard soit elle aussi une réussite exemplaire. Il faut également dire qu’avec son livre, Ballard abordait des thèmes très proches de l’univers « cronenberguien » au travers de cette sombre histoire explorant la cruauté intrinsèque d’une sexualité moderne se nourrissant de la technologie et de l’automobile. En effet nul ici n’ignore la passion que porte Cronenberg aux formes de sexualité marginales, à la fusion homme/machine. De même il affirme volontiers être amateur de sports mécaniques, et avait par ailleurs réalisé le téléfilm Fast Company se déroulant dans le milieu des courses de dragsters.

Pourtant, le réalisateur a été dans un premier temps réticent à adapter l’œuvre sulfureuse de Ballard :
Il a été confronté à la proposition de réaliser l’adaptation du livre dès le début de sa carrière, alors qu’il faisait la promotion de Scanners : une journaliste lui écrit qu’il doit absolument en faire l’adaptation. Mais le projet l’avait laissé assez froid, il avoue même n’avoir pas lu le livre envoyé par la journaliste. Il ne s’y intéresse que des années plus tard, quand le producteur du Festin nu, Jeremy Thomas, lui en parle à son tour. C’est alors qu’il se décide à lire le roman. Mais encore une fois il est déconcerté et va jusqu'à affirmer que l’œuvre le met mal à l’aise.
En effet, Crash avait ébranlé la société littéraire des années 70 par sa puissance d’évocation, l’audace de son thème et la crudité de son traitement. Ballard avoue même dans sa préface avoir voulu faire une « nouvelle forme de pornographie ». Le livre prend ainsi la forme d’une oeuvre fascinante et morbide dans lesquels se mêlent sexe et mort. Résolument moderne, le livre décrit une société où le béton et la technologie se substituent à la chair. Le style clinique et faussement simpliste de Ballard achève de donner à l’œuvre un caractère terriblement addictif et par là même, dérangeant. A coup-sûr Cronenberg a été sensible à cet aspect, puisque hanté par les images que fait naître le livre, il se décide finalement à s’atteler à l’adaptation de cet étrange livre. Jeremy Thomas lui présente Ballard et les deux hommes s’entendent très vite. Et si Cronenberg se charge seul de l’écriture du scénario, il réutilisera beaucoup de passages du livre sans les modifier, jugeant que leur aspect froid et artificiel servirait très bien le film. Bien lui en a pris quand on constate que même après trente ans l’histoire de Ballard conserve sa modernité.
Toutefois une dernière contrainte plane sur le film : après les deux échecs commerciaux du Festin nu et de M. Butterfly les espoirs de financement d’un nouveau film de Cronenberg se réduisent considérablement. Le réalisateur est donc contraint d’en faire presque un film indépendant, où l’économie des moyens est de mise. Qu’à cela ne tienne, quand il réalise Crash, Cronenberg est déjà presque un vieux briscard dans le monde du cinéma, et comme ses débuts étaient marqués par la débrouille et le système D propres aux séries B, il a maintenant l’habitude des petits budgets. Cette économie de moyen sera même bénéfique au film qui bénéficie d’un casting sans grands noms mais assurément intéressant. De même les effets spéciaux se résumeront à de discrets effets de maquillages et quelques cascades en voitures. Cela confère au film une sobriété bienvenue. Son impact résidant beaucoup plus dans la narration que dans l’accumulation d’effets artificiels.

Ainsi le film suit les mêmes méandres tortueux et torturés que le livre. La narration du film se calque sur celle imaginée par Ballard, et le résultat est au moins aussi fascinant et troublant. A l’instar du livre, et c’est peut-être la plus belle preuve de la réussite de Cronenberg, le film choque et ne laisse pas indifférent. Crash provoque des réactions vives et passionnées, et lorsque Coppola lui décerne « le Prix Très Spécial » au festival de cannes cela déclenche une véritable levée de boucliers de la part de la société bien pensante, qui conduit même à une interdiction pure et simple dans certains quartiers de Londres.
Il faut dire que Crash est sans doute le film le plus radical et le plus évocateur d’un cinéaste dont la filmographie ne manque pas de films anti-conformistes. En effet, non content de traiter de sexualité de manière frontale et graphique, le film l’associe étroitement à la mort, à la violence, sans se départir de cette ambiance fascinante déjà présente dans le livre. Le film raconte l’histoire de Ballard, un producteur d’émission télévisée sur la sécurité routière, qui explore les secrets d’une sexualité trouble à la suite d’un accident. Il est initié par Vaughan, un curieux personnage qui cherche le plaisir dans la reconstitution d’accidents automobiles. Le film traite donc des liens troublants qui existent entre Eros et Thanatos. La technologie automobile y prend une place toute particulière et similaire à celle que prenait la télévision dans Videodrome. La voiture est ici le moyen de transformation de l’être, en un homme fait de « nouvelle chair ». On peut voir cette « nouvelle chair » dans les cicatrices qui parcourent les corps handicapés des protagonistes du film. Cicatrices qui deviennent de nouvelles zones érogènes de même que les voitures deviennent des extensions des organes génitaux.
En plus de traiter d’un thème bizarre et réservé à un public avertit, Crash emprunte une forme idoine : trouble et organique. Constamment porteuses de sens, les images que crée Cronenberg s’accordent à merveille avec le thème sulfureux du film. Et de même que le livre arrivait à hanter nos esprits avec de troublantes allusions, le film crée des tableaux d’une force peu commune qui marquent l’esprit. On se souviendra ainsi tout particulièrement de cette étonnante scène de carambolage filmée en un seul long travelling, ou encore des poses provocantes que Rosanna Arquette prend lorsqu’elle incarne une jeune femme handicapée entretenant de troublantes relations avec ses prothèses...
Signalons aussi l’excellente partition composée par Howard Shore (ami et vieux complice de Cronenberg) qui elle aussi est bien loin d’être handicapée par le petit budget du film : se détournant des grandes orchestrations, Howard Shore compose une musique plus intimiste qui sied au film. Enregistrée dans un petit studio, la bande originale du film mixe guitares et bruits industriels : l’accompagnement musical idéal pour ce type de film.

En fin de compte, avec Crash Cronenberg œuvre aux frontières du film expérimental. Et s’il semble délaisser le genre fantastique, c’est pour cette fois-ci l’aborder sous un angle moins frontal, plus insidieux peut-être. Crash n’offre certes plus aux spectateur les mutations proprement physiques des œuvres de la première partie de la carrière de Cronenberg (jusqu’à La Mouche), il explore au contraire un univers mental tout aussi prégnant et fascinant. Et si La Mouche représentait l’apogée de cette première moitié de carrière, Crash est clairement l’aboutissement d’un cycle initié par Faux-Semblants.

Bref, Crash est assurément une excellente adaptation qui retranscrit à merveille à la fois les ambiances explorées par Ballard et les thèmes propres à Cronenberg.

Arnaud Schilling

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