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Rope. 1948.
Origine : Etats-Unis
Genre : Thriller
Réalisation : Alfred Hitchcock
Avec : James Stewart, John Dall, Farley Granger, Joan Chandler...


Le premier film en couleur d'Alfred Hitchcock est aussi un film dont la renommée tient principalement non pas à son intrigue, mais aux techniques de mises en scènes du réalisateur, qui désirait faire de La Corde un long-plan séquences d'une heure vingt (seule l'introduction ne colle pas à cette intension), sûrement pour coller à la pièce de théâtre signée Patrick Hamilton, de laquelle le film est adapté. Unité de temps, unité de lieu et unité d'action, tout est ainsi conservé. Par une belle soirée, dans leur appartement, Brandon Shaw et Phillip Morgan étranglent leur camarade David avec une corde, désirant ainsi prouver que comme leur a enseigné leur ancien professeur Robert Cadell, le meurtre est un art que l'on devrait accorder aux êtres culturellement et intellectuellement supérieurs. Pour prouver encore davantage leur art, et malgré que Phillip tende dès le début à regretter cette suffisance, les deux ont également invité les proches de la victime ainsi que Robert Cadell pour une soirée au cours de laquelle le repas sera servi sur le coffre où se trouve désormais le corps de David. Mais bien sûr, la panique de Phillip et les actes d'un Brandon toujours plus satisfait aidant, Cadell remarquera très vite que l'absence de David, lui aussi à l'origine convié à cette soirée, n'est pas normale, et que les deux hôtes cachent des choses...

Alors oui, le film d'Hitchcock est techniquement au point, et le défi du long plan séquence, si il n'est pas respecté à la lettre (certaines coupes étant faites de façon masquées, par exemple lorsque la caméra s'attarde sur le dos d'un des protagonistes, rendant l'ensemble du cadre intégralement noir) permet à ce huis-clos de se dérouler d'une façon tout à fait réaliste, avec le respect des trois unités et avec l'avantage notable par rapport au théâtre de pouvoir construire des plans très élaborés, avec des angles de vue favorisant l'angoisse tout en permettant à l'arrière plan d'être aussi interessant que le premier plan. Même chose pour le son, avec des voix venant de personnages parfois hors cadre tandis que la caméra s'attarde sur un personnage silencieux, dont les émotions se ressentent par le biais du visage (je pense notamment à Phillip, rongé par les soucis, lorsque la discussion de son ami Brandon évoque l'art du meurtre).
Mais La Corde n'est pas qu'une démonstration de la technique hitchcockienne, et le film se regarde aussi d'un point de vue "normal", le parti-pris du long plan séquence étant d'ailleurs également censé favoriser l'immersion du spectateur dans l'histoire proposée. On se retrouve donc au milieu de cette sordide histoire de meurtre se déroulant dans un appartement bourgeois, tout d'abord marquée par l'utilisation d'un humour noir fort risqué de la part de Brandon. De là naissent bien entendu les craintes de Phillip puis la suspicion de Robert Cadell (incarné par James Stewart, qui pallie au refus de Cary Grant). C'est ainsi que tous ces éléments, le danger, les craintes, la suspicion, iront crescendo au fur et à mesure du film, qui tout du long constitue donc un peu petit moment de suspense. Hitchock en profite aussi pour attaquer la vanité de ce personnage de Brandon, dont la foi en "l'art du meurtre" lui fut inculquée naguère par un Cadell devinant désormais toute la portée effective de ses mots. Car Hitchcock met en garde sur le poids des mots inconsidérés, prônant une idée dangeureuse pouvant très bien un jour être suivie par des actes. D'autant plus dangeureuse que ces mots dressent l'idée du surhomme nietzschéen, supérieur et disposant de vie et de mort sur les hommes inférieurs. De quel droit un homme peut-il se dire supérieur, comment peut-on assassiner lâchement, toutes ces questions seront cristallisées dans une scène de conversation, où Brandon évoque donc sa théorie, sous l'oeil d'un Cadell suspicieux et qui garde le silence face à ce qui est pourtant son propre discours, transmis à l'un de ses anciens élèves. La fin aussi, bien entendu (et elle est prévisible), marquera la responsabilité du professeur qui comprendra toute la portée de ses mots, qu'il n'imaginait pas être un jour concrétisés. Gare aux grandes idées, donc...

La Corde peut donc se targuer de posséder une vraie histoire, au service de laquelle se trouve l'emploi du plan séquence. La technique ne prend pas le dessus sur le scénario, et c'est bien heureux. Le suspense et la reflexion prévalent. Un autre élément est un peu sous-traité, à savoir l'homosexualité lattente entre Phillip et Brandon, qui dans la pièce était parait il plus explicite, mais qui ici ne se remarque que quelque points de détails comme la présence de Dall et Granger, deux acteurs gays, tout comme soit disant Cary Grant, qui refusa le rôle de Cadell pour ne pas que cela constitue une sorte de coming out... Mais La Corde, en plus d'être un exercice de style convaincant, est aussi un film sacrément efficace, à voir pour les admirateurs de tensions à la Hitchcock.

Loïc Blavier

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