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The Hill. 1965.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Huis-clos dramatique
Réalisation : Sidney Lumet
Avec : Sean Connery, Harry Andrews, Ossie Davis, Ian Hendry...




En guise de préambule, j'aimerais procéder à une réhabilitation qui me tient à cœur. En ces temps où de nombreux réalisateurs sont portés au pinacle au bout de seulement deux ou trois films (souvent médiocres, en plus), un cinéaste aussi important que Sidney Lumet se voit toujours ramené à son irrégularité. Pourtant, cet homme là peut se targuer d'avoir réalisé au moins un grand film par décennie (50's: 12 hommes en colère, 60's: La Colline des hommes perdus, 70's: Un après-midi de chien, 80's: Le Prince de New-York, 90's: La Nuit tombe sur Manhattan), sans compter toute une poignée de films hautement estimables. Il a le don de magnifier les comédiens qu'il dirige et de pointer avec justesse les incohérences du système. Alors oui, il a réalisé quelques films indignes de son talent, mais ça serait lui faire injure que de constamment le ramener à ses écarts. Fin du préambule.

Une prison militaire au beau milieu d'un désert africain. L'armée britannique y envoie ses dissidents sujets pour en refaire des soldats dignes de ce nom, aptes à porter bien haut l'étendard de leur mère patrie. Sauf qu'à force de traitements inadéquats, un détenu meurt. Les Britanniques n'ont plus besoin de l'ennemi pour décimer leurs rangs.



La Colline des hommes perdus est un film de prison bien particulier. Ici, pas de luttes de clans, ni de tabassages en règle orchestrés par les matons. Nous nous trouvons dans une prison militaire, perdue au milieu d'un désert africain, durant la seconde guerre mondiale. Davantage que punir, une incarcération en ces lieux a pour but de ré-inculquer aux soldats emprisonnés l'art de la discipline. En ce sens, toute brutalité envers un détenu est formellement proscrite. Bert Wilson, directeur de cette prison, veille au grain. Il dirige son établissement d'une poigne de fer, assortie d'une grande rectitude. Il croit en l'armée et en ses vertus. De ce fait, il prend sa tâche très au sérieux, et se félicite de savoir remettre les soldats égarés dans le droit chemin. Son intransigeance est redoutée des prisonniers, mais tous louent sa droiture. Pourtant, ses 25 années d'ancienneté dans le métier vont être mises à rude épreuve avec l'arrivée de cinq nouveaux détenus : George Stevens, Monty Bartlett, Jack McGrath, Jacko King et Joe Roberts. Nous découvrons la prison et son fonctionnement en même temps qu'eux. Ils sont nos yeux et nos oreilles. Tout citoyens britanniques au service de sa gracieuse majesté qu'ils soient, ces hommes n'en ont pas moins commis quelques écarts pour lesquels ils vont devoir faire amende honorable. Gradés ou simples soldats, accusés de vol ou bien d'insubordination, tous sont logés à la même enseigne. Les cinq hommes ne se quittent plus. Ils rient, souffrent et se révoltent ensemble (ou presque), le destin les liant irrémédiablement une fois le seuil de la prison franchi. Dès la présentation effectuée par le directeur, qui mentionne les faits qui les ont conduits là, leur personnalité respective s'affiche. Stevens n'a pas l'étoffe d'un soldat du fait da sa trop grande fragilité mentale. Bartlett est un combinard qui pense avant tout à son propre intérêt. McGrath ne veut pas être emmerdé. Il accepte la sentence car il sait qu'il a fauté. Il souhaite effectuer sa peine sans faire d'histoires, puis rentrer dans le rang. King, lui, prend tout ça à la légère. Faire de la prison ne l'accommode pas, il est robuste, aussi bien mentalement que physiquement. Par contre, il ne supporte pas l'injustice. Noir parmi les blancs, et à ce titre rompu à toutes les formes d'injustice, il sait faire entendre sa voix lorsque quelque chose lui déplait. Et puis il y a Roberts, chez qui on devine une profonde fêlure. Williams, bras droit de Wilson, le prend immédiatement en grippe. Il tente de le briser, sans grand résultat. Roberts en a vu d'autres, et jamais il ne se laissera marcher dessus, d'autant plus si, comme ici, il a affaire à un planqué des lignes arrières, qui profite de son autorité pour se donner de l'importance. A ces sept personnages, s'ajoutent Harris, le pendant de Williams en plus humain, et le docteur, que le manque de professionnalisme rend complice de ce qui se trame.
Sidney Lumet filme tous ces personnages à bonne distance, ne sombrant jamais dans le manichéisme. Même Williams, pourtant le personnage le plus détestable du film, bénéficie de la justesse de son regard. A tout instant, il cherche à montrer qu'il est le meilleur, qu'il est digne de ses galons. Pour se tester, il s'impose de gravir au pas de course, la colline artificielle sise au coeur de la prison. Celle-là même qui sert de punition ultime aux prisonniers, dont les multiples ascensions sous un soleil de plomb, prennent des allures de supplice. En agissant ainsi, Williams se persuade qu'il vaut mieux que tous ces hommes. Il nourrit un complexe d'infériorité envers tous ces soldats qui viennent du front. Dès que l'un d'eux révèle une faiblesse, il s'acharne sur lui à n'en plus finir. Cependant, il n'a jamais souhaité la mort de Stevens. Lorsqu'elle survient, il s'en étonne mais ne s'en émeut pas. Pour lui, il s'agit simplement d'un accident. La vie continue.
A travers cette mort et le personnage du "bourreau", c'est tout un système que Sidney Lumet fustige. Le système obsolète d'une armée reposant sur des règles qui répondent à un autre temps, et qui ne sont guère adaptées aux réalités du terrain. Toujours cette différence entre théorie et pratique. Deux conceptions de l'armée s'affrontent à l'occasion d'un dialogue tendu entre Wilson et Roberts. Wilson ignore tout d'un champ de bataille. Pour lui, la guerre se joue à l'arrière, là où il officie. La discipline est son maître mot et, sans elle, l'armée n'existe plus. Le réglement et son respect constituent la force d'une armée et lui assurent la victoire. Il en va de même dans son établissement où ses gardiens doivent se montrer soudés, en dépit des épreuves. A ce titre, il ne peut tolérer l'attitude peu solidaire de Harris, qui n'hésite pas à charger Williams. Sans preuve évidente de sa culpabilité, Wilson considère Williams comme innocent et le soutiendra jusqu'au bout. Quant à Roberts, le champ de bataille, il ne le connait que trop. Il a assisté à la mort de trop d'hommes sous couvert du sacro-saint réglement, pour lui accorder encore du crédit. Il n'en peut plus de ce sacrifice humain et de ces hommes, comme Williams, qui abusent de leur pouvoir, pour répondre aux exigences de ronds de cuir, peu au fait de ce que représente un combat à mort. Une scène importante d'un film qui en regorge et qui démontre toute l'absurdité de la guerre, sans même avoir besoin de nous montrer une scène de combat.



La Colline des hommes perdus prouve une nouvelle fois à quel point Sidney Lumet excelle dans l'art de transposer le théâtre sur un écran de cinéma. Sa direction d'acteurs y est pour beaucoup. Il s'attache à dépeindre tous ses personnages avec un soin égal, n'en laissant aucun en retrait. Même Sean Connery, alors tout auréolé par la gloire acquise grâce aux James Bond, ne cherche pas à tirer la couverture à lui. Au contraire, il se met au service de son personnage avec une belle conviction, nous donnant à voir une facette beaucoup plus fragile de sa personnalité. Film fort et poignant, La Colline des hommes perdus sait aussi judicieusement distiller le rire. Pas un rire aux éclats mais un rire salutaire, comme une bouffée d'oxygène dans ce lieu étouffant. Un rire qui nous fait oublier un instant toute l'horreur de la situation, mais pas que nous sommes en présence d'un très grand film.

Bénédict Arellano

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