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Les Chinois à Paris. 1974.
Origine : France
Genre : Comédie
Réalisation : Jean Yanne
Avec : Jean Yanne, Nicole Calfan, Michel Serrault, Kyozo Nagatsuka...


Pour son troisième film en temps que réalisateur, Jean Yanne voit large en adaptant un livre de Robert Beauvais. Tellement large qu'il doit avoir recours au financement de Marcel Dassault, le richissime fondateur de l'empire industriel à son nom. Cet individu ainsi que le sujet même du film, l'invasion de la France par l'armée populaire chinoise, aurait très bien pu mener à un film comique anti-chinois. La presse de l'époque ne manqua d'ailleurs pas d'interpréter le film ainsi, le taxant de raciste et de poujadiste. Et il est vrai que la vision donnée des chinois n'est pas très glorieuse. Mais comment traiter un film de raciste alors que les français eux-mêmes sont dix fois plus égratignés que leur envahisseur chinois ? D'autant plus que le choix des chinois et non des soviétiques, ennemi habituel utilisé par les films occidentaux, ne fut pas effectué au hasard : à travers les chinois, c'est toute la fièvre maoïste française de l'époque qui est ridiculisée. Et donc les chinois ne sont là que pour souligner davantage l'imbécilité d'une certaine catégorie de français, peuple imbécile dans son ensemble. Avec un énorme cynisme, Jean Yanne fait revivre la seconde guerre mondiale et toutes ses composantes françaises. Il y a les collaborateurs solennels, tels que Grégoire Montclair (Michel Serrault), chef d'entreprise du jour au lendemain converti en ardent défenseur du marxisme-léninisme. Il y a les collabos par intérêt, comme Régis Forneret (Jean Yanne), qui s'enrichit et s'élève dans l'échelle sociale en s'adaptant au nouveau marché, auquel on peut ajouter Stéphanie (Nicole Calfan), qui couche par intérêt. Il y a aussi le résistant Fontanes (Daniel Prévost), d'abord gaulliste puis communiste qui agit avec toujours un train de retard, déclenchant l'insurrection après le départ de l'occupant et se posant en héros et en chef des "comités d'épuration". Il y a le président en exercice (Bernard Blier), réfugié aux Etats-Unis. Il y a l'état major incompétent qui égare la clef de la force de frappe. Il y a le gouverneur fantoche à la botte de l'envahisseur. Toutes ces catégories forment la société française pendant l'occupation, véritable mosaïque de traîtres, de lâches, de profiteurs révélée par cette période difficile. Quant à la Résistance combattante, elle n'existe que pour défendre la culture séculaire du "bouffer / picoler / baiser", loin de la trinité constitutionnelle "liberté / égalité / fraternité". C'est probablement cette démythification qui valut à Jean Yanne de se faire attaquer par la presse à la sortie du film. Les Chinois à Paris n'est pas un film sur l'occupation : c'est un film utilisant l'occupation pour faire ressurgir ce qui est pour le réalisateur la vraie nature de la France non en tant que nation mais en tant qu'assemblée d'individus. L'image donnée du pays n'est pas glorieuse, ainsi les chinois en viennent-ils à libéraliser leur politique d'abord oppressive pour faire apparaître la France comme un exemple de dégénérescence censé souligner la nécessité du marxisme-léninisme. Alors se révèle l'aspect profondément franchouillard du pays des Droits de l'Homme, où la véritable lutte (ainsi que la collaboration) n'a qu'un seul but : le droit à la débauche. Tous les moyens sont bons pour y parvenir, mais le dénominateur reste commun aux collabos comme aux résistants. Les premiers ne font que profiter de l'instant présent pour obtenir des faveurs, tandis que les seconds refusent cette solution et militent pour une débauche sans tutelle ni autorisation spéciale. En fin de compte, malgré les différences formelles, il y a bien une identité française, sur laquelle Yanne ironise en mettant à mal la solennité de "la collaboration" ou de "la résistance", toutes deux motivées par des intentions bassement matérielles. Un aspect que l'on retrouve dans la musique, où les grands airs sont parodiés avec irrévérence, les célèbres vers du chant des partisans devenant "Camarade entends-tu ? C’est le bruit du canard qui frissonne".

Cette politique de l'occupant chinois, ce revirement soudain au profit d'une société transformée en "exemple" n'est aucunement à prendre au premier degré comme un exemple de "politique-fiction". Il ne s'agit pas pour Jean Yanne de démontrer ce que produirait le maoïsme appliqué en France. Si ce n'est pour le décorum (portraits de Marx et Lénine sur les galeries Lafayette, QG de l'occupant), la rhétorique outrageusement appuyée (un spectacle de danse plein de références marxistes grossières), et même galvaudée par un ancien curé français naturalisé communiste chinois (Paul Préboist !), il n'y a aucune référence à la politique. Les conséquences de l'invasion sont fantaisistes et servent de prétexte à l'humour : l'adoption d'un unique axe d'industrie (la confection de tuyaux de poêle), le remplacement des voitures par des pousse-pousses, la réquisition des lignes téléphoniques et des pièces inutiles dans les appartements, l'interdiction de forniquer, les émissions télévisées chiantissimes (la glorification du soja comme aliment révolutionnaire) ou barbares ("le pilori télévisé" où l'on insulte un juif -ce qui rapproche un peu plus cette invasion de la seconde guerre mondiale-), la campagne pour l'amitié sino-française, tout ceci n'est qu'un cadre permettant de placer la population française face à une culture profondément différente, et de là faire ressortir les valeurs franchouillardes ridiculisées. Et c'est un peu dommage, d'ailleurs, que Yanne n'aille pas plus en avant des choses au lieu de se contenter de décrire la société française selon les individus. Le film est en l'état assez primesautier dans sa satire, et tourne même parfois à vide une fois exposé les principaux travers des personnages. Le sujet du film contenait un potentiel nettement plus élevé en ce qui concerne la ridiculisation des français. La polémique suscitée par le film à sa sortie fit donc beaucoup de tapage pour quelque chose de finalement assez modéré. Car derrière ses sarcasmes, derrière les allusions à la collaboration et à la résistance de dernière heure, Yanne semble malgré tout apprécier le peuple français tel qu'il est, avec ses défauts profondément humains de bons vivants, meilleures défenses contre l'occupant.

Loïc Blavier

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