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Les Chiens. 1979.
Origine : France
Genre : Fable visionnaire
Réalisation : Alain Jessua
Avec : Gérard Depardieu, Victor Lanoux, Nicole Calfan, Pierre Vernier...




Après un Armaguedon qui s’est fait copieusement éreinter par la presse à sa sortie en 1977, Alain Jessua enchaîne avec Les Chiens. D’ordinaire peu prolixe, cette rapidité d’action mérite d’être signalée. En fait, comme souvent avec lui, ses sujets naissent d’un événement anodin dans sa vie. Et celui des Chiens lui a été inspiré lors du montage de Armaguedon à Milan. Là-bas, il voyait des personnes âgées se rendre au bistrot tard le soir, accompagnées de chiens pour se sentir en sécurité. Ce n’est donc pas, comme on pourrait le penser, en réaction à un fait divers que Alain Jessua à réalisé ce film, mais sur la seule foi de cette vision incongrue de molosses attachés à l’entrée de petits cafés. Il n’empêche que comme à son habitude, Alain Jessua ne peut se contenter de réaliser un film à de seules fins divertissantes. Avec Les Chiens, il stigmatise le réflexe sécuritaire qui conduit les individus à devenir les agresseurs en voulant se défendre.

Dans une ville nouvelle austère, on dénombre de nombreux cas de morsures canines. Le jeune docteur Henri Féret (Victor Lanoux), fraîchement arrivé, se trouve aux premières loges pour constater les dégâts. Dans un besoin grandissant de se sentir en sécurité, les habitants se dotent de chiens de garde à tour de bras. Et pour en rester maîtres, ils suivent les cours de dressage de Morel (Gérard Depardieu), le propriétaire du chenil dans lequel ils viennent se fournir et dont l’influence sur la population va en s’intensifiant. A tel point que le maire tente de lutter contre la recrudescence des chiens en ville. Dans sa lutte, il peut compter sur le soutien de quelques notables dont le docteur Féret. Mais après le mort du maire, attaqué par un chien, le docteur se retrouve de plus en plus seul...



Cette ville austère, Alain Jessua prend bien soin de ne jamais la nommer. Se faisant, il confère à son film des allures de fable qui, au fil du temps, a pris des accents visionnaires. Depuis 2002, le thème de l’insécurité revient opportunément sur le tapis à chaque échéance électorale, infatigable cheval de bataille d’une droite partisane du tout sécuritaire. Ce thème engendre la psychose, complaisamment relayée par des médias peu réfléchis qui, en nous abreuvant de sujets idoines, donnent l’image fausse d’un pays sombrant dans le chaos. Quant aux chiens, ils ont de tout temps représenté une menace abondamment cultivée par l’homme. Car ne l’oublions pas, si les chiens se montrent féroces, instables, agressifs, et j’en passe, c’est avant tout à l’homme et à leur manière de les dresser qu’ils le doivent. Et je ne parle même pas de ces chiots enlevés trop tôt à leur mère, et donc privés brutalement de tout processus de socialisation, dans le seul but d’être vendus rapidement. Cela, Morel le dit très bien dans le film : « Il n’y a pas de mauvais chiens, juste de mauvais maîtres ». Et ces maîtres, justement, ne sont dans le film qu’une ribambelle d’individus confis dans leur peur et leur petit confort qui souhaitent pouvoir dormir sur leurs deux oreilles. Un viol, des bêtises d’adolescents en mal d’action suffisent à accroître cette psychose sécuritaire déjà sous-jacente. En leur confiant ses chiens et en les entraînant, Morel entretient à desseins ce climat détestable et propice au moindre débordement.
Pour Alain Jessua, le jeu consiste justement à faire ressentir la désagrégation persistante du climat. Cela commence de manière anodine, voire quelque peu comique avec cet employé qui se fait mordre l’arrière train par un berger allemand monté sur ressort. S’ensuit le viol de l’institutrice, nettement moins amusant, puis les actes de vandalisme de quelques adolescents. A chaque fois, Henri Féret, de part sa profession, se retrouve au cœur des événements, témoin privilégié de cette situation qui part à vau-l’eau. Le point d’orgue est cette réunion des notables de la ville lors de laquelle chaque convive exprime son ressenti vis-à-vis de l’insécurité, un molosse à leur côté. Par cette assemblée incongrue, Alain Jessua souligne la place prépondérante que prennent les chiens dans cette ville, flirtant avec l’anthropomorphisme. Ici, les chiens seraient presque des citoyens à part entière, en tout cas nettement mieux considérés et mieux traités que les noirs, voués aux tâches ingrates et parqués dans des baraquements à l’écart des "honnêtes citoyens", ou que les jeunes, nouvelle hantise de ces mêmes "braves citoyens". Alain Jessua nous dépeint une ville totalement repliée sur elle-même qui prend des allures de prison à ciel ouvert dont chaque habitant en serait le gardien féroce, se pliant à des rondes continuelles nuit après nuit. Une ville qui exhale de surcroît un ennui profond, sentiment indissociable de ces villes de banlieue. Dans ce contexte, les chiens font figure d’exutoires. Lors des séances de dressage, les néo maîtres-chiens libèrent leurs pulsions les plus viles. A force de gros plans, on ne perd rien de ces visages haineux, bouffis du plaisir sadique de voir leurs chiens s’acharner sur les jambes d’un dresseur. Et dans le cas de Elisabeth, la jeune institutrice violée, Alain Jessua va même plus loin. Son chien devient un prolongement d’elle-même. A tel point que lorsque celui-ci attaque Morel, dans le cadre de son apprentissage, ses invectives se transforment en cris de plaisir voire de jouissance. Alain Jessua ose une hardie métaphore, quoique trop appuyée, lors de laquelle Elisabeth et Morel semblent faire l’amour via le chien. Et tout ça sous les yeux effarés de Henri, amant aussi déboussolé qu’impuissant face à la transformation inéluctable de la douce Elisabeth en une "femme-chien" agressive et hargneuse.



Alain Jessua réalise un film assez glaçant sur le genre humain, dont la peur de l’autre peut conduire aux comportements les plus abjects. Son film n’est pas exempt de défauts. Il a parfois un peu trop tendance à forcer le trait, notamment en ce qui concerne la personnalité de Morel et son amour des chiens. Mais plus de 30 ans après, Les Chiens n’a rien perdu de sa force, son constat étant plus que jamais d’actualité. On s’en aperçoit tous les jours, le réflexe sécuritaire s’est étendu bien au-delà des seules banlieues et contamine jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. Dès lors, ce qui pouvait apparaître pour un élément fantastique dans le film -ce mimétisme homme / chien qui conduit à la déshumanisation du premier- semble en fait présager ni plus ni moins d’un avenir sombre pour l’humanité. A terme, nous en serons réduits à nous comporter comme des chiens plus préoccupés par nos os à défendre plutôt qu’à l’épanouissement de la communauté.

Bénédict Arellano

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