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La Charrette fantôme. 1939.
Origine : France
Genre : Fantastique
Réalisation : Julien Duvivier
Avec : Pierre Fresnay, Louis Jouvet, Micheline Francey, Marie Bell...




Du haut de sa soixantaine de films, Julien Duvivier représente ce cinéma français dit « officiel » contre lequel La Nouvelle Vague s’est élevée. Une posture un brin pédante qui, à l’aune du cinéma américain découvert après la libération, tend à stigmatiser tout un pan du cinéma français auquel il lui est reproché tout à la fois son manque d’originalité et de créativité. Or, si cette Nouvelle Vague a incontestablement apporté un souffle nouveau au cinéma français, elle n’a pas non plus généré que des chefs d’œuvre, et a elle-même fini par se prendre les pieds dans le tapis d’un certain conformisme et d’une autosatisfaction assez insupportable. Si il ne compte pas parmi les cinéastes les plus réputés de l’hexagone, Julien Duvivier est considéré comme un grand technicien qui n’en a pas moins égalé les plus grands le temps de deux films (La Bandera en 1935 et La Belle Équipe en 1936) qui l’ont propulsé au sommet de la hiérarchie au côté de Jean Renoir, Marcel Carné ou encore René Clair. Au sein de sa pléthorique filmographie, La Charrette fantôme aurait tendance à être quelque peu oublié alors que ce film s’inscrit brillamment dans la lignée d’un fantastique poétique à la française et néanmoins parfaitement ancré dans la réalité sociale du pays.

Une légende raconte que celui qui meurt la nuit de la Saint Sylvestre, au moment où sonnent les douze coups de minuit, se retrouve condamné à venir chercher les âmes des trépassés durant une année à bord de la charrette fantôme. C’est cette légende que Georges, dit l’étudiant (Louis Jouvet), narre à quelques compères chômeurs au coin du feu, dans le froid du mois de décembre. A l’inverse de ses camarades, le désabusé et aigri David Holm (Pierre Fresnay) et le rigolard Gustave (Henri Nassiet), George y croit profondément. Tant et si bien qu’après avoir fini à l’hôpital à la suite d’une agression au couteau, il précipite sa mort alors qu’il souhaitait justement éviter de succomber à ses blessures lors des douze coups de minuit fatidiques. De son côté, David erre dans les rues, quelque peu orphelin de Georges qui jouait les chefs de bande. Ses pas le conduisent dans le refuge pas encore inauguré de l’Armée du Salut où l’accueille à bras ouverts Sœur Edith (Micheline Francey), une belle âme qui fera tout son possible pour que David retrouve goût à la vie.



Adapté du roman Le Charretier de la mort de Selma Lagerlöf, La Charrette fantôme fait suite à une première version réalisée en 1921 par Victor Sjöström. A l’origine du livre, il y a une demande de l’Association suédoise de lutte contre la tuberculose à laquelle l’auteure s’est pliée de bonne grâce, étant particulièrement sensible au sujet. Toutefois, Selma Lagerlöf s’est quelque peu éloignée du livre éducatif souhaitée pour évoquer la misère sociale qui frappait la Suède à cette époque tout en lui conférant une dimension mystique via la légende de la charrette fantôme. Transposé à la France de l’entre-deux-guerres, son récit ne perd rien de sa dimension fantastique et sociale.
La France de 1938 (année de tournage) se ressent encore de l’importante crise économique qui a frappé le pays à partir de 1931, et qui se double d’une crise politique après la fin du Front Populaire. L’archaïsme des structures économiques du pays est alors apparue dans toute sa splendeur et constitue un important obstacle à la reprise. Tant et si bien que le nombre de chômeurs commence à croître et que l’activité économique peine à retrouver son niveau de 1930. C’est donc cette misère que Julien Duvivier décrit à travers le destin de David Holm, souffleur de verre sans emploi depuis qu’il a perdu un poumon. Il nous dépeint une France peuplée de chômeurs et de sans logis qui semblent dépourvus de la moindre envie de s’en sortir. Sous l’influence de Georges, David et Gustave refusent le moindre petit boulot pour se contenter de la mendicité. Et du maigre pécule récolté alors, ils s’en servent pour se réchauffer le gosier à coup de grandes rasades d’alcool dans un troquet du bord des docks. Ils vivotent ainsi, profitant de la générosité d’autrui caractérisée par l’action menée par l’Armée du Salut qui, non contente de leur servir quotidiennement une soupe chaude en hiver, a investi dans l’aménagement d’un refuge muni de tout le confort, douche comprise. Ce refuge se veut une main tendue envers les plus démunis, un havre de paix dans lequel ils pourront momentanément oublier la dureté de leur quotidien mais certainement pas une fin en soi. Or il apparaît que tous ces chômeurs et sans logis paraissent se satisfaire de leur situation. D’aucuns donnent même rendez-vous l’année suivante aux Sœurs qui tiennent le lieu, preuve de leur manque de volonté à essayer de s’en sortir…ou d’un sérieux manque de foi.
Considéré comme un grand rigoriste, Julien Duvivier imprègne son film de thématiques religieuses au travers de la relation qui se noue entre l’irascible David Holm et Sœur Edith. Il est alors question de don de soi, de rédemption et de pardon. David n’est plus que haine envers la société à laquelle il reproche son incapacité à exercer son métier. Plutôt que de tourner la page et d’essayer de s’en sortir autrement, il ressasse sans cesse son malheur et se complaît dans une posture de victime. C’est un personnage bien peu sympathique qui délaisse femme et enfants pour mieux noyer son amertume dans l’alcool. A force, il s’est forgé une image de rustre que seul le regard compatissant de Sœur Edith parvient –occasionnellement– à attendrir. A l’inverse, Sœur Edith est une sainte qui se dévoue corps et âme à sa tâche. Elle ne ménage pas sa peine et fait tout son possible pour ramener David dans le droit chemin. Armée d’une gentillesse à toute épreuve et d’une foi inébranlable en l’homme, Sœur Edith se heurte néanmoins à un os. David a beaucoup trop de rancœur en lui et une fierté déplacée qui l’incite à repousser son aide. Il essaie pourtant de changer mais il se décourage vite et retombe dans ses vieux démons. Il a tout de la cause perdue à laquelle Sœur Edith s’accroche en dépit d’un état de santé plus que précaire et des conseils de son entourage l’encourageant à laisser tomber. Le chemin de croix n’est pas loin. Cependant, en dépit de ces thématiques religieuses, Julien Duvivier a le bon goût d’éviter toutes bondieuseries ainsi que les excès d’angélisme. La Charrette fantôme est avant tout un conte très noir dont la brève lueur d’optimisme de la fin ne saurait effacer le dur prix à payer pour l’obtenir.
A ce titre, il est difficile d’occulter le contexte historique du film auquel l’élément fantastique, qui n’est ni plus ni moins qu’une représentation de la Grande Faucheuse, renvoie inévitablement. A l’heure où la montée du fascisme et du nazisme commençait à effrayer toute l’Europe, le lancinant grincement des roues de la charrette fantôme évoque le cliquetis des chenilles des chars à venir. En introduisant très tôt l’élément fantastique, Julien Duvivier nimbe son film d’une aura funeste et pesante. Alors que la mort ne nous apparaît dans sa représentation physique que trois fois, celle-ci plane immanquablement au-dessus des personnages tout au long du film, compagne infatigable aux choix parfois injustes. Avec ces personnages de marginaux et de chômeurs, Julien Duvivier nous dépeint un pays déjà exsangue et pas du tout préparé aux événements qui s’annoncent. Un pays aussi recroquevillé sur lui-même et ses petits problèmes que ne l’est David, hermétique aux suppliques de Sœur Edith jusqu’à ce qu’elle exhale son dernier souffle comme la France le sera face aux souffrances des peuples tchécoslovaques et polonais.



Dernier film sur le sol français avant l’exil de Julien Duvivier aux Etats-Unis, La Charrette fantôme dresse en creux un portrait peu flatteur de la France, nous la décrivant déboussolée, peu combative mais pouvant néanmoins compter sur le total dévouement de certaines bonnes âmes allant parfois jusqu’au sacrifice. Film tout à la fois sombre et poétique, La Charrette fantôme s’impose comme un fleuron du cinéma fantastique hexagonal ainsi que comme un bel instantané d’une période particulièrement délicate.

Bénédict Arellano

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