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The Pit and the Pendulum. 1961.
Origine : Etats-Unis
Genre : Épouvante
Réalisation : Roger Corman
Avec : Vincent Price, John Kerr, Antony Carbone, Luana Anders...


Et ainsi, une fois de plus, Roger Corman avait raison. Dépassant les molles espérances des patrons de l'American International Pictures, La Chute de la maison Usher a très bien marché au box office. Et comme toujours en présence d'un succès, Arkoff et Nicholson demandèrent à Corman de poursuivre sur sa lancée et de continuer le cycle Poe. Ce qu'il fit d'autant plus volontiers que son budget fut revu légèrement à la hausse, entre autre parce que l'indispensable Vincent Price demandait la réévaluation de salaire, mais aussi pour permettre au décorateur Dan Haller de continuer ses achats dans les stocks non utilisés par les gros studios hollywoodiens. Remettant à plus tard son projet d'adaptation du Masque de la mort rouge, selon lui pour ne pas qu'on lui reproche de s'être inspiré du Septième sceau de Bergman à l'imagerie vaguement similaire, il se pencha sur Le Puits et le pendule, encore très librement adapté par Richard Matheson, déjà à l'ouvrage sur La Chute de la maison Usher. Même réalisateur, même scénariste, même écrivain porté à l'écran, même décorateur, même acteur principal, mais aussi même directeur photo, même monteur, même compositeur etc etc... On ne change pas une équipe qui vient de remporter une brillante victoire. Mais encore faut-il éviter les redites.



L'anglais Francis Barnard (John Kerr) se rend en Espagne, au château de la famille Medina, pour en apprendre plus sur le décès de sa sœur Elizabeth. Il ne se laisse pas démonter par le froid accueil qui lui est fait par le domestique, pas plus qu'il ne se laisse convaincre par les dires de son beau-frère Nicholas (Vincent Price), expliquant la mort d'Elizabeth par un problème sanguin. Et effectivement, Barnard apprend de la bouche du Dr. Leon (Antony Carbone) que Elizabeth est littéralement morte de peur après avoir découvert la chambre des tortures occupant le sous-sol du château Medina. Le père de Nicholas et de Catherine (Luana Anders) fut en effet un impitoyable inquisiteur. Nicholas juge ainsi que c'est l'aura macabre des lieux qui fut à l'origine de la mort de Elizabeth. Barnard ne se contente pas de cette explication, et continue de remuer ciel et terre pour en savoir davantage sur les circonstances de cette mort. Se faisant, il accentue la folie de Nicholas, traumatisé par une vision de son enfance et qui en vient à se persuader lui-même que l'histoire de sa famille s'est répétée dans la mort de son épouse.

A première vue, La Chambre des tortures est exactement similaire à La Chute de la maison Usher. Non seulement parce que son point de départ -et même plus que ça : l'obsession de l'enterré vivant reste centrale- est identique, mais aussi parce qu'on y retrouve le même penchant freudien, quoique légèrement plus simpliste, avec ce flash-back déterminant issu de l'enfance, qui comme toute scène provenant des souvenirs ou de l'inconscient des personnages est teintée et déformée de manière annonciatrice du psychédélisme. Cette préoccupation freudienne se répercute toujours dans des décors faisant écho à la psyché tourmenté du personnage de Vincent Price. Celui-ci livre une performance semblable, toute en théâtralité, peut-être même plus encore que pour le rôle de Roderick Usher, et son timbre de voix continue à faire des merveilles et à nous immerger dans son monde gothique si caractéristique. Tout comme Philip Winthrop, Barnard est un jeune impétueux débarquant au château et refusant de croire le maître des lieux, provoquant ainsi un drame dont l'horreur se veut avant tout psychologique, bien que l'horreur graphique soit un tantinet plus affirmée. Bref, on ne peut nier que la critique de La Chambre des tortures est vouée à ressembler fortement à celle de La Chute de la maison Usher. Ce qui au moins signifie que Corman n'a pas baissé son niveau d'exigence. Et puis si les changements sont minimes, ils existent bel et bien, et d'un point de vue dramatique ils changent pas mal de choses.



D'un milieu feutré et délicat, nous passons à un décor plus pierreux, plus sec. Il n'en est pas moins somptueux, et Corman continue à le magnifier par des jeux de caméra en soulignant le meilleur. Quoi qu'il en soit, cette modification témoigne du regard différent porté au personnage de Vincent Price. En lui-même, Nicholas Medina est pareil à Roderick Usher : il est persuadé que le passé trouble de sa famille le condamne lui et ses proches à expurger ces péchés. En revanche, l'influence de Medina n'est pas absolue. C'est pourquoi le château n'est plus l'antre d'une mort annoncée qu'il était dans La Chute de la maison Usher. Il reflète davantage les tortures mentales nées d'une obsession face à un passé inquisiteur que le deuil par anticipation. Veuf de son épouse, Nicholas y vit désormais seul, et tous les autres personnages ne sont que des visiteurs. Déjà plus nombreux, ils ne sont pas sous son emprise, et peuvent sans difficulté s'affranchir de l'aura de leur hôte pour mieux rechercher la vérité au sujet d'Elizabeth. Nicholas n'est pas le maître des lieux, il ne maîtrise rien ni personne et le doute reste permanent au sujet du décès d'Elizabeth : victime d'une malédiction, assassinée, enterrée vivante ? Nicholas doute, ou du moins il croit douter, et avec chaque piste, souvent amenée par l'intransigeance de l'impitoyable Barnard, Corman s'acharne sur ce fils d'inquisiteur lui-même ironiquement torturé à un niveau symbolique par des visions ou des sons faisant remonter Edgar Poe à la surface. Là où La Chute de la maison Usher était un poème fataliste et macabre, plutôt linéaire, La Chambre des tortures est plein de rebondissements qui lui insufflent davantage de vie. Pour un peu, on rapprocherait même le film d'un thriller horrifique, puisque l'objectif affiché est bien de découvrir ce qui est arrivé à Elizabeth, et non de savoir si le personnage principal ira au bout de sa folie. Qu'il s'agisse d'une simulation ou non (mais si tel est le cas, il n'en est pas forcément conscient), Nicholas est à l'instar du spectateur baladé dans tous les sens. Moins impérial, il est nettement moins inquiétant que Roderick Usher, mais d'un autre côté, chez un être aussi instable que lui, qui sait ce qui peut ressortir d'un tel contexte le poussant dans ses retranchements ? Ceux qui ont déjà vu La Chambre des tortures -ou lu la nouvelle de Poe- le savent, et Roger Corman s'est fait un petit plaisir en concevant sa dernière scène, au point que celle-ci en est venue à éclipser ce qui l'a précédé, au moins au niveau de la promotion du film. Ce qui est somme toute injustifié. Car si ce deuxième opus du cycle Poe est un cran en-deçà de son prédécesseur, qu'il est plus en phase avec l'image traditionnelle d'une série B (on dénote même un certain humour dans les tourments interprétés par Vincent Price... cet aspect sera réutilisé et développé l'année suivante, dans L'Empire de la terreur), il n'en a pas moins contribué au renouveau du cinéma fantastique américain... et même d'ailleurs, puisque de l'aveu même d'Ernesto Gastaldi, scénariste entre autre de Le Corps et le fouet de Bava, La Chambre des tortures fut une influence majeure pour le cinéma gothique italien. Juste retour des choses, après tout, puisque la présence toujours irréelle de Barbara Steele à l'écran permet de faire le lien entre les deux continents dans l'autre sens.



Loïc Blavier

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