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Il Cartaio. 2004.
Origine : Italie
Genre : Coup de bluff
Réalisation : Dario Argento
Avec : Stefania Rocca, Liam Cunningham, Silvio Muccino, Claudio Santamaria...




Après deux décennies de hauts et de –très– bas, ces derniers l’emportant largement sur les premiers, les années 2000 semblent marquer un nouveau départ pour Dario Argento. Sans atteindre l’excellence de ses meilleures années, Le Sang des innocents (2001) nous réconcilie avec un réalisateur que l’on croyait définitivement perdu. Sa mise en scène retrouve du dynamisme, les meurtres leur variété, et l’intrigue, bien que minimaliste, se suit sans déplaisir, justement grâce à cette énergie recouvrée. De fait, les quelques scories qui émaillent le film (humour pas très fin, transparence des personnages) n’entachent que modérément l’enthousiasme suscité par ces retrouvailles inattendues. Et chose jusque là impensable : son projet suivant, The Card Player, suscite de facto bien plus d’intérêt que de coutume.

Par une morne journée passée à éconduire une nouvelle fois son prétendant et collègue Carlo, Anna reçoit un e-mail l’invitant à jouer au poker sur internet la vie d’une touriste anglaise fraîchement kidnappée. Au commissariat, c’est le branle-bas de combat. Tous les agents disponibles et les hauts gradés se pressent devant l’écran pour assister à cette partie morbide. Mais au dernier moment, le commissaire renonce à jouer le jeu, ne prenant pas les menaces du tueur au sérieux. Mal lui en prend puisque la victime est égorgée sous leurs yeux par webcam interposée. Amenée à faire équipe avec l’agent Brennan, détaché par l’ambassade britannique, Anna va faire tout son possible pour enrayer ce jeu macabre et identifier l’assassin.



Dès les premières scènes, il apparaît évident que le concept du film est antinomique du style de Dario Argento. Tout l’art du cinéaste réside dans l’orchestration des multiples scènes de meurtres qui jalonnent sa filmographie, pour lesquelles il allie la brutalité à une forme de poésie macabre. S’en priver revient à se tirer une balle dans le pied en extrayant le suc de son œuvre. Pour The Card Player, son parti pris consiste à visualiser les meurtres des jeunes femmes uniquement par l’intermédiaire d’une webcam, dont la vocation évidente est de cantonner les forces de l’ordre au rôle de spectateur passif et impuissant. Toute effusion de sang et recherche d’originalité dans les meurtres sont donc proscrites au profit d’un mode opératoire immuable : gros plan sur la victime et tranchage de gorge à l’aide d’un bête cutter. Le réalisateur préfère se concentrer sur les cadavres, que sa caméra ausculte avec force détails soulignant ainsi la belle ouvrage de l’expérimenté Sergio Stivaletti, plutôt que sur les meurtres eux-mêmes. A deux reprises seulement, Dario Argento change son fusil d’épaule pour mettre au point des mises à mort plus graphiques. Sans pour autant compter parmi ce qu’il a fait de mieux, ces deux scènes ont le mérite de redonner du peps à un récit par ailleurs fortement sclérosé et, pour au moins l’une d’entre elles se déroulant de nuit dans des ruelles détrempées, de rappeler la présence de Benoït Debie (Irréversible, Calvaire) au poste de directeur de la photographie. Apparemment plus à l’aise avec les éclairages en extérieur et nocturnes, il confère à cette scène une ambiance irréelle, annonciatrice d’une mort imminente par un ennemi totalement invisible. Mais de manière générale, The Card Player souffre d’une confection anonyme qui atteint son paroxysme lors des joutes au poker.
En soi, les parties de poker ne sont déjà guère passionnantes à suivre, et Dario Argento ne trouve jamais le bon angle pour les rendre plus vivantes, voire angoissantes. Au contraire, il les transforme en véritable foire, tout le service semblant s’être donné rendez-vous pour assister à ces parties à l’enjeu mortel. Autour du joueur, des deux agents réellement chargés de l’enquête –Anna et John– et des deux gars affiliés à la localisation du lieu d’émission, ce n’est qu’un amas d’inutiles dont l’outrance des réactions ne fait qu’ajouter au grotesque de la situation. Le point d’orgue est atteint lorsque l’une des victimes parvient à se défaire de ses liens et que sa piètre tentative d’évasion, qui se limite à une action kamikaze à l’encontre du tueur, se retrouve commentée avec fougue par l’assemblée. Nous assistons alors à un festival de répliques à l’emporte-pièce composées de vains encouragements, de soulagements factices puis de détresses maniérées, lancées par des acteurs dont la justesse n’est visiblement pas la principale préoccupation. Mais après tout, ils auraient tort de s’en faire puisque leurs approximations ne semblent pas déranger Dario Argento plus que ça. D’ailleurs, rien ne semble le déranger, pas même un scénario indigent dont l’identité du tueur nous apparaît clairement dès les premières minutes du film. Il nous est alors bien difficile de nous passionner pour l’enquête du duo de flics, qui se limite au final à un cavalier seul de John Brennan. De son côté, Anna semble focaliser l’intérêt du tueur (tiens, tiens !) et orienter le sien vers la romance naissante entre son coéquipier et elle. Cela permet au réalisateur de meubler avec une sous intrigue, d’esquisser à la truelle des personnages emplis de clichés (Anna devant se plonger dans les règles du poker alors même qu’elle s’en était éloignée du fait de l’addiction de son père à ce jeu ; John et son penchant pour l’alcool) et de s’adonner à de criantes facilités nous offrant un temps d’avance sur l’intrigue (par exemple, le téléphone de John qui tombe en berne au moment où celui-ci se rapproche de la cachette du tueur). Et puis il y a les désormais inévitables touches d’humour relatives à la figure du médecin légiste. On note depuis quelques années une tendance à dépeindre cette corporation comme un repaire d’originaux dont l’extrême jovialité contraste avec la solennité du lieu dans lequel ils officient. Pour The Card Player, Dario Argento nous gratifie d’un médecin légiste non seulement peu professionnel (il laisse passer quelques indices) mais également incroyablement cabotin, se sentant obligé de chanter des airs d’opéra tout en dansant. Une oraison funèbre toute personnelle qui a tôt fait d’alourdir le film dès son premier quart d’heure, lequel ne s’en remettra jamais.



Ce qui était à craindre, The Card Player le confirme avec force : Le Sang des innocents n’était que l’ultime sursaut d’un cinéaste en roue libre, plus enclin que jamais à gâcher son talent. Depuis, alternant travaux pour la télévision et pour le cinéma, Dario Argento transforme petit à petit sa filmographie en repaire à séries Z. Et le voir s’attaquer aujourd’hui à une énième version de Dracula –en 3-D de surcroît– n’est pas fait pour rassurer.

Bénédict Arellano

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