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Boxcar Bertha. 1972.
Origine : Etats-Unis
Genre : Action militante
Réalisation : Martin Scorsese
Avec : Barbara Hershey, David Carradine, Barry Primus, Bernie Casey...




Après avoir assisté impuissante au décès de son père lors du crash de son avion, Bertha (Barbara Hershey) erre à travers les Etats-Unis au hasard des convois ferroviaires. Dans cette Amérique de la Grande Dépression, le milieu ouvrier est prêt à exploser sous la férule des syndicalistes. Justement, Bertha croise l’un d’eux, l’un des plus virulents : Big Bill Shelley (David Carradine). Ce dernier tente de s’opposer aux agissements de la compagnie des Chemins de Fer dirigée par Mr Sartoris (John Carradine), ce qui lui vaut de nombreux désagréments. Au cours de l’une de ses fuites, il retombe nez à nez avec Bertha, accompagnée de Rake Brown (Barry Primus), une autre de ses rencontres. Le trio, auquel s’ajoute Von (Bernie Casey), l’ancien mécanicien du père de Bertha, commence à faire un bout de chemin ensemble et, bercé par le hasard, devient une bande de hors-la-loi redoutée, sans toutefois occulter l’action politique.



Lorsque Roger Corman lui propose la réalisation de Bertha Boxcar, Martin Scorsese n’a encore que peu d’expérience dans le domaine de la mise en scène. Une poignée de courts métrages, un long métrage autobiographique dont la réalisation s’étale sur trois ans (Who’s that knocking at my door ?, 1968), un poste d’assistant réalisateur et de monteur en chef sur Woodstock (1970) ainsi que la supervision d’un reportage militant sur les manifestations contre l’invasion du Cambodge par l’armée américaine (Street scenes, 1970), constituent l’essentiel de son curriculum vitae de l’époque. Avec Bertha Boxcar, Roger Corman souhaite produire un film dans la lignée de Bonnie and Clyde alliant sexe et politique. Mais au fond, seule l’exhibition de la plastique de Barbara Hershey l’intéresse vraiment et, comme dans ce domaine Martin Scorsese fait le boulot, il lui fiche une paix royale le laissant réaliser le film qu’il désire.
S’appuyant sur l’autobiographie de Boxcar Bertha Thompson intitulée Sister of the road, Martin Scorsese décline son film en de nombreuses scénettes, comme autant d’étapes dans la vie tumultueuse de la jeune femme. Bertha n’a pas de but, nulle part où aller et personne à retrouver. Elle se laisse dériver au fil des événements, au fil des rencontres. Big Bill Shelley est son exact contraire. Lui sait ce qu’il veut et où il va. Il possède une forte conscience politique et un talent d’orateur indéniable qui font de lui un syndicaliste suivi et écouté. Il s’oppose avec véhémence à la compagnie des Chemins de Fer dont le patron prive tous les salariés de leurs droits les plus élémentaires, profitant de la difficile situation économique du pays. Les ouvriers sont exploités jusqu’à plus soif, et leurs ardeurs révolutionnaires se voient réprimées dans la violence par des forces de l’ordre ralliées aux puissants. La lutte a beau être inégale, cela ne décourage pas pour autant Big Bill Shelley. Plus il essuie des coups, plus il s’entête. On sent une fibre militante très forte qui émane de lui ; il n’aura pas de repos tant que la situation ne s’améliorera pas pour les ouvriers. En dépit de cette différence fondamentale d’attitude, Bertha et Bill éprouvent une très forte attraction l’un envers l’autre. D’une première rencontre qui s’achève sur une nuit d’amour sans lendemain dans un wagon naît contre toute attente une véritable passion qui ne se démentira plus malgré les séparations et les épreuves qui s’enchaînent. Et le film de jouer davantage sur le registre de la romance que sur celui de la fronde populaire. Ce qui est somme toute normale puisque l’histoire est racontée du point de vue de Bertha. Elle fait figure de témoin d’une époque qui n’a finalement pas vraiment prise sur elle. Si elle apprécie l’aisance oratoire de Bill, elle ne s’intéresse pas plus que ça à sa lutte. Elle ne le suit pas tant pour ses idées que par le désir d’être à ses côtés. Un désir tellement intense qu’elle n’hésite pas une seconde lorsqu’il s’agit de lui venir en aide pour le faire évader. Elle se révèle par moment très immature, s’amusant comme une folle des actions d’éclat menées par la bande. Dans cette société patriarcale, Bertha trouve à leurs côtés la possibilité de s’affirmer et de jouer d’égal à égal avec les hommes. Alors que Billy cherche constamment à l’éloigner des actions de la bande, Bertha insiste au contraire pour les accompagner partout où ils vont. Si elle aspire à une existence plus paisible dans les bras de son homme, elle n’hésite pas à donner de sa personne pour la réussite de leurs diverses actions, en attendant que son rêve le plus cher puisse devenir réalité. Néanmoins, la société de l’époque étant ce qu’elle est, son avenir apparaît des plus bouchés une fois qu’elle se retrouve à nouveau seule. Il ne lui reste alors plus pour survivre qu’à capitaliser sur son corps en acceptant l’hospitalité d’une maison close. Elle aime toujours passionnément Billy, mais se retrouve réduite à étreindre le moindre homme qui vient les poches pleines de billets. Elle qui était décrite par les journaux comme une prostituée alors qu’elle ne l’était pas, a fini par le devenir dans l’indifférence générale. Bien que la vie rocambolesque de Bertha évoque par bien des aspects le western, Martin Scorsese ne glorifie jamais son héroïne, nous faisant partager ses hauts et ses bas. Finalement, du début à la fin, Bertha demeure cette figure anodine confinée dans l’ombre de l’élément perturbateur Big Billy Shelley. Son statut de femme la dessert au point de n’être considérée que comme une prostituée de passage dans la vie du syndicaliste. Il n’y a là rien de légendaire.



En ce sens, la filiation avec Bonnie and Clyde semble un brin racoleuse et ne dépasse pas le cadre de l’histoire d’amour entre hors-la-loi. La motivation et les agissements de Bertha et consorts ne sont pas les mêmes. Au départ, aucun des quatre membres qui la composent n’avait envisagé de se lancer dans ce genre d’actions. Un mot de trop du machiniste d’une locomotive et l’occasion a fait le larron. Un premier coup mené à bien sans violence et avec une belle somme d’argent à la clé suffit à susciter des vocations. Cependant, sous l’impulsion de Bill qui n’oublie pas ses idéaux, les quatre amis se muent en Robin des Bois modernes, volant l’argent des riches pour le redistribuer aux pauvres ouvriers. Leur action prend une portée sociale et politique, et ne répond nullement à un besoin de reconnaissance personnelle. Bill pense avoir trouvé là le meilleur moyen de lutter contre la toute puissante compagnie des Chemins de Fer. Les trois autres, nettement moins concernés par tout ça, le suivent soit par amour (Bertha), soit par amitié (Von), soit par intérêt (Rake). Et Mr Sartoris et ses sbires -les frères Mc Iver- ne s’y trompent pas puisque seul Big Bill Shelley souffre de leurs représailles. Martin Scorsese n’hésite d’ailleurs pas à en faire un martyr, osant même achever son film sur une imagerie très christique. En poussant un peu plus loin la logique, on peut aussi voir Bertha Boxcar comme l’évocation du long chemin de croix de Big Bill Shelley, la jeune femme titre incarnant alors sa Marie-Madeleine (le petit clin d’œil résidant dans le fait que l’actrice qui interprète le rôle de Bertha -Barbara Hershey- incarnera vraiment la femme adultère dans La Dernière tentation du Christ du même Scorsese en 1988). Pour son second film, Scorsese pose déjà les jalons de toute sa filmographie à venir, toujours empreinte d’imageries religieuses.



Pour sa première incursion dans le cinéma de genre, Martin Scorsese fait preuve d’application même si, niveau réalisation, nous sommes loin de la maestria de ses plus grands films. Bertha Boxcar souffre de quelques défauts de montage, notamment lors de scènes d’action comme la poursuite en voiture qui suit l’évasion de Big Bill Shelley. La scène manque singulièrement d’énergie et semble avoir perdu quelques plans en route, ce qui en altère la logique. On peut aussi déplorer que le contexte politique et social ne soit pas plus mis en avant. Toutefois, par quelques touches éparses, Martin Scorsese réussit à évoquer certaines tares du pays tel ce racisme omniprésent (des blancs envers les noirs bien sûr, mais aussi l’inverse, comme le prouvent les regards réprobateurs qu’une assemblée de noirs jette sur les chaleureuses retrouvailles entre Bertha et Von, noir comme eux), corollaire de la blessure toujours vivace laissée par la Guerre de Sécession. Martin Scorsese ne porte pas ce film dans son cœur, sans doute parce qu’il ne lui correspond pas trop. Pourtant, il mérite le coup d’œil, ne serait-ce que pour assister aux débuts d’un grand cinéaste.

Bénédict Arellano

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