critiques


réalisateurs


acteurs


thèmes


origines



Batman Forever. 1995.
Origine : Etats-Unis / Royaume-Uni
Genre : Action
Réalisation : Joel Schumacher
Avec : Val Kilmer, Tommy Lee Jones, Jim Carrey, Chris O'Donnell...


Relative déception pour la Warner à la sortie de Batman Returns. Le film ne fut pas un échec commercial, mais les bénéfices engrangés furent loin des attentes. C'était l'occasion parfaite de se séparer de Tim Burton, dont la vision trop sombre avait de toute façon toujours été considérée comme n'étant pas assez consensuelle pour ratisser un large public. Et puisque Burton accepta bien volontiers de ne pas réaliser une troisième aventure de Batman, aucun problème ne fut à signaler dans la mise en chantier de Batman Forever, sur lequel le réalisateur devint pour l'occasion producteur. Tout se passa si bien que le choix de son successeur se porta d'un commun accord sur Joel Schumacher, lequel avait en vue une adaptation du comic Year One de Frank Miller. Refus de la Warner, qui jugea inopportun d'avoir recours à un concept de préquelle. Bon bougre, Schumacher ne pipa mot. Son objectif, comme celui du studio, était de toute façon de renouveler de fond en comble une franchise qui squattait alors le rayon "super-héros" et pouvait à peu près tout se permettre. Batman Forever ose effectivement tout, et c'est même à ça qu'on reconnait sa connerie. Nouvel acteur principal (Val Kilmer), nouveau costume, nouvelle Batmobile, décors de Gotham revus intégralement, ajout d'une pléthore de nouveaux personnages, surenchère d'action et d'humour... Il aurait été difficile de faire plus différent de Batman Returns. Quand au scénario, compte tenu du temps qu'il faut pour présenter tous les nouveaux venus, il ne démarre vraiment qu'au bout d'une heure, lorsque le Sphinx / Edward Nigma (Jim Carrey) unit ses forces avec Double-Face / Harvey Dent (Tommy Lee Jones) pour détruire Batman avant de s'en aller contrôler le monde à travers le génial système de télé en 3D qui permet à Nigma de lire l'esprit de tous les spectateurs. Batman n'est bien entendu pas d'accord, mais il devra d'abord accepter la présence à ses côtés du jeune Robin / Dick Grayson (Chris O'Donnell) pour sauver le monde et surtout la belle Chase Meridian (Nicole Kidman), en passe de devenir la petite amie de Bruce Wayne.

Un canon à images multicolores, une friandise chimique capable d'achever les diabétiques, une discothèque faite film, un acte terroriste perpétré sur le bon goût, un trip à l'acide, une gay pride nocturne... Les métaphores abondent pour désigner ce qui est en tout cas une belle merde. En premier lieu, on peut voir dans les âneries de Schumacher une forme de dérision héritée de la série télévisée des années 60, avec Adam West. Mais budgétisée à 100 000 000 de dollars, la blague potache revient chère. Que faire de tous ces sous ? Déjà, mettre des couleurs tout partout. Du rouge, du vert, du jaune, du bleu, du violet... Fluorescent, en néon, en lasers, en spot lumineux, en tissus... Les couleurs sont partout (exception faite du manoir Wayne, qui si il n'y avait pas les personnages serait un vrai havre de paix pour le spectateur), elles imprègnent la rétine du public, elles envahissent la mégalopole de Gotham City, transformée en boîte de nuit à ciel ouvert avec le même bon goût qu'à Las Vegas. De toute évidence décidé à débarrasser la Terre de ses épileptiques et à aider le lobbying des sacs à vomi, Schumacher filme tout ceci à grand renforts de travellings effectués en TGV. De haut en bas, de bas en haut, de gauche à droite, de droite à gauche, en diagonale, en décadrant, le film est toujours en mouvement. Les cameramen furent certainement dopés. Quand à la composition des plans, elle est marquée par une surcharge : il y a des personnages partout et des accessoires dans les moindres recoins. Tout ceci fait de Batman Forever le paroxysme de la laideur agressive. En comparaison, la série Batman des années 60 ressemble à un monument de sobriété. Pour le coup, les pontes de la Warner obtinrent ce qu'ils voulaient : un film d'action coloré, susceptible de plaire aux têtes blondes. Restait aussi à les combler avec un scénario pas trop difficile à suivre.

Ce qui en tient lieu réussit au moins une prouesse : à force de ne ressembler à rien, la très longue exposition couvrant la moitié du film se montre tout aussi énervée que le défi lancé à Batman (qui ne vaut pas tripette : sauver ses amis et le monde entier). A elles seules, les scènes de Jim Carrey suffisent à faire de Batman Forever un film d'action. L'acteur y fait plus que cabotiner, il dépasse sans effets spéciaux mais avec des cheveux roses les pitreries de The Mask. Il se contorsionne, se défigure à volonté et récite ses dialogues avec une exagération franchissant allègrement les limites du ridicule. Son Sphinx n'est pourtant que le prolongement du Joker de Jack Nicholson, et ses énigmes ne sont là que parce qu'elles font parti du personnage au même titre que les costumes. Tommy Lee Jones en fait lui aussi des tonnes, son personnage est lui aussi une excroissance du Joker (Schumacher ne se soucie pas de sa schizophrénie) mais reste un peu moins insupportable que son collègue. Pour leur part, les gentils sont plus discrets mais leur psychologie défaillante les condamne à s'attirer l'antipathie. Batman apparaît désespérément coincé dans sa cuirasse rigide (à se demander si elle n'est pas faite en titane). Dans un tel costume, Val Kilmer n'existe tout simplement pas. Ce n'est guère mieux lorsqu'il interprète Bruce Wayne : le personnage est d'une fadeur absolue. Se faisant déjà voler la vedette par les deux super-méchants, il se retrouve également en position de faiblesse face un Dick Grayson impétueux, bien décidé à devenir Robin malgré les avertissements du chevalier noir qui nous ressort le coup de "la vengeance qui ne résout rien" avant d'entrer dans une introspection dont il ressortira au bout d'un quart d'heure, Schumacher fuyant à toutes jambes devant la perspective d'avoir à se montrer aussi profond que Mad Max. Tuée dans l'œuf, la seule trace de psychologie laisse Bruce Wayne à ses souvenirs (Schumacher rejoue une nouvelle fois le meurtre des parents -seul instant où il put utiliser le Year One de Miller-) et compare ainsi la situation de Wayne à celle de Grayson, dont la destinée est similaire puisque sa famille vient de se faire assassiner par Double Face. Là aussi Schumacher évite soigneusement de se montrer trop psychologue : une fois passées les quelques phrases convenues du style "je ne serai pas satisfait tant que Double-Face ne sera pas mort", une fois dépassée la maigre rancœur que le jeune homme entretient envers Wayne (qui en ne se présentant pas en Batman laissa Dent faire le carnage au cirque), le réalisateur a recours à une futile relation père-fils. Dick Grayson est un fils spirituel qui mérite des baffes. Il est l'adolescent rebelle, avec une moto et une boucle d'oreille, qui n'hésite pas à se faufiler en douce dans un lieu interdit pour se retrouver en pleine Batcave. Conçu pour séduire un public de pisseuses, le personnage agace. Il est un boulet inutile à l'histoire, tout comme peut l'être la blonde de service jouée par Nicole Kidman. Celle-ci a au moins le mérite de ne pas prendre trop de place, tout en étant un peu plus enthousiaste que Val Kilmer et sa mine déconfite. Sa Chase Meridian, sorte de blonde hitchcockienne, est même la seule chose valable du film. L'histoire d'amour qui l'unit à Bruce Wayne, dont Batman est pour l'occasion le rival, ne va certes pas chercher loin et reste d'un sentimentalisme artificiellement greffé à un film d'action qui n'en avait pas besoin (avec tous les personnages il y a déjà suffisamment de choses à gérer comme ça). Mais c'est la seule fois où l'on retrouve l'idée du conflit entre Bruce Wayne et Batman. Au milieu d'un déluge de mauvais goût, c'est salutaire. Quand un film est à ce point mauvais, on se raccroche à ce qu'on peut...

Loïc Blavier

Voir aussi :






Textes et images © Association Tortillapolis. Tous droits réservés.