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El Aura. 2005.
Origine : Argentine
Genre : Polar
Réalisation : Fabiàn Bielinsky
Avec : Ricardo Darin, Dolores Fonzi, Alejandro Awada, Pablo Cedron...


Second film de Fabiàn Bielinsky, El Aura nous conte l’histoire d’un taxidermiste honnête et discret qui a la double particularité d’être sujet à d’épisodiques crises d’épilepsies et d’être fasciné par les vols à mains armées et les cambriolages. Il n’a de cesse de mettre son sens de l’observation aux services de plans ingénieux et d’opérations audacieuses. Toutefois, jusqu’à présent, il s’est bien gardé de les mettre en application, se contentant d’en imaginer le déroulement. Mais voilà qu’un jour, à la suite d’un accident de chasse il tombe sur une occasion unique : se retrouver au cœur d’une vraie opération criminelle...

Ce scénario, c’est celui qu’imagine le réalisateur argentin Fabiàn Bielinsky en 1984, alors qu’il n’est encore qu’un assistant réalisateur tout juste sorti de l’école. Ce poste il l’occupera durant de nombreuses années, soucieux d’apprendre et de connaître toutes les ficelles du métier avant de se lancer. De fait, il a réalisé très peu de films, et sa filmographie ne contient que trois titres, en comptant son court métrage de fin d’année pour l’école de cinéma et El Aura. Son premier long, c’est Les Neufs reines, déjà du polar. Et encore un scénario de Bielinsky. Mais revenons à l’histoire de El Aura. En 1984 le projet n’est alors qu’une histoire policière classique, dont Bielinsky lui-même avoue qu’elle était pleine de poncifs et de passages obligés. Mais vingt ans plus tard le jeune auteur a mûri et il retravaille son histoire. Tout en conservant la trame essentielle, il densifie son scénario et en retravaille habilement la structure. Le résultat est d’une cohérence narrative époustouflante. En fin conteur, le réalisateur argentin agence les différents éléments de l’intrigue et les personnages et leurs personnalités dans un tout parfaitement cohérent. Ce scénario intelligent et manipulateur s’inscrit dans une mise en scène limpide et pertinente. Même derrière la caméra, Fabiàn Bielinsky ne perd jamais de vue la cohérence globale de son récit et à aucun moment son film ne se résume à un empilement de scènes stéréotypées. Bref, El Aura est révélateur d’une éclatante maîtrise du langage cinématographique et de la narration que peu de réalisateurs possèdent déjà après leur deuxième métrage.
Mais tout ce soin apporté à la structure ne fait pas non plus plonger le film dans l’écueil facile du film froid et calculateur. Au contraire, El Aura reste une œuvre profondément humaine qui fait la part belle à la psychologie des personnages. Tout le film est ainsi conçu comme une étude de caractère très poussée qui suit constamment le personnage principal incarné par le talentueux Ricardo Darin (que l’on pouvait déjà voir dans Les Neufs reines). L’acteur joue à merveille ce rôle d’individu solitaire, et effacé, qui se retrouve pris dans une intrigue policière dont il ne tarde pas à perdre le contrôle. Symbole même du spectateur qui observe tous les détails de son environnement et en tire des conclusions, ce personnage principal se trouve soudainement pris dans cet engrenage. Ce sera l’occasion pour lui de vérifier la viabilité de ses plans et de découvrir que bien souvent les choses ne se déroulent pas comme on l’attend.
Et la fameuse « aura » du titre dans tout ça, me demandez-vous ? Et bien, l’aura c’est le nom que donnent les médecins à la sensation que ressent l’épileptique juste avant que sa crise ne le fasse s’évanouir. Les crises du héros se manifestent évidemment aux moments clés du film : le spectateur en est conscient et le cinéaste joue avec cet effet d’attente et de suspense durant tout le film. Mais elles ne sont pas des effets gratuits ou des facilités scénaristiques. Elles sont pleinement intégrées à l’histoire et ont leur influence sur le personnage. Ainsi il décrit lui-même « l’aura » comme un instant d’une terrible impuissance, et pourtant de liberté infinie : Il sait qu’il va s’évanouir, mais ne peut rien y faire, il n’a pas de décision à prendre, il peut se laisser emporter, et échapper ainsi à la pression sociale qui l’écrase. C’est pour cette même raison qu’il se lance dans son projet de vol, ce personnage solitaire tente à la fois d’échapper à un quotidien morne et coercitif et de découvrir une autre partie de lui-même, de voir s’il est capable de l’assumer.

Fabiàn Bielinsky se définit lui-même comme un spectateur avant tout. Son approche du genre est ainsi très simple. Loin de toute prétention, il écrit et filme les histoires qu’il aurait aimé voir au cinéma. Il fait donc de son film un thriller très efficace, qui raconte une histoire novatrice et pleine de suspense. Pourtant, El Aura n’a rien d’un film explosif mené tambour battant. Au contraire, le rythme est très calme et laisse à l’histoire tout le temps pour se mettre en place et agencer les différents éléments. Le film s’accompagne d’une musique douce, qui participe à la création d’une ambiance particulière, hors du temps, qui convient idéalement à la personnalité du héros. Cela apporte aussi au film un réalisme bienvenu, qui rappelle que les braquages nécessitent de longs moments de planification et d’attente. Dans ce climat calme, les scènes de violence et les courses poursuites n’en sont que plus efficaces. Les fusillades sont également réalistes dans leur traitement : brandir une arme ou tuer quelqu’un n’est pas du tout montré comme quelque chose d’anodin, mais comme lourd de conséquences et définitif.

En somme, El Aura se caractérise avant tout par son incroyable maîtrise narrative, mais également par la justesse des interprétations, par la pertinence des thèmes évoqués et des messages véhiculés, et par l’efficacité indéniable de sons suspense. Bref, tous les éléments sont réunis pour faire de El Aura un petit chef d’œuvre à découvrir absolument.

Arnaud Schilling

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