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Apocalypse Now. 1979.
Origine : Etats-Unis
Genre : Guerre
Réalisation : Francis Ford Coppola
Avec : Marlon Brando, Martin Sheen, Robert Duvall, Frederic Forrest.




The End

«This is the end, beautiful friend. This is the end. My only friend, the end.»

Le film commence sur une chanson des Doors, "The End", on sait à quoi s’attendre...
Enfin, à quoi s’attendre… On n’imagine pas dans quoi on sombre lorsqu’on entre dans ce film.
Et si c’était ça l’enfer ? Et si l’enfer était ce que l’homme fait ?

L’homme dans toute sa splendeur. Coppola nous montre une brochette de types, dans un lieu particulier, la jungle vietnamienne. Un lieu, une histoire.
Martin Sheen, le Capitaine Willard, a pour mission de retrouver Marlon Brando, le Colonel Kurtz, et de le tuer.
L’idée est toute simple, c’est une chasse à l’homme. Mais pas si simple que ça. Tuer un officier, qu’est-ce qui peut pousser l’armée à vouloir tuer un officier ?

Sorti en 1979, Apocalypse Now connut un succès immense et vraiment mérité. Francis Ford Coppola présente son bébé à Cannes, il reçoit la palme d’or, grandiose.
En 2001, Coppola ressort son bébé, qui a déjà bien grandi, qui fait déjà parti de l’histoire du cinéma, et lui rajoute une cinquantaine de minutes en plus.
Apocalypse Now Redux est, au-delà d’un simple film, une œuvre majeur, une œuvre utile et nécessaire, un film sur la guerre, non un film de guerre.

La guerre du Vietnam s’est terminée en 1975, très peu de films sur le conflit avaient vu le jour durant la guerre.(M.A.S.H. sorti en 1969, de Robert Altman étant une exception) Apocalypse Now est tourné en 1975-1976, juste avant l’arrivée de Jimmy Carter à la Présidence des Etats-Unis (1977-81), période pendant laquelle l’Amérique va remettre en question son engagement en Asie, et où la critique de cette guerre va être très féroce. Hollywood, jusqu’à présent, avait été dans le sens des gouvernements en guerre. Des films de propagandes était apparus alors, pour ne citer que Casablanca (1942). Ici, une réelle rupture se crée. Hollywood condamne la guerre, alors qu’elle la soutenait jusqu’à présent. Ainsi, peu avant la sortie d’Apocalypse Now, Michael Cimino, en 1978 réalise Voyage au bout de l’enfer, véritable coup de gueule contre l’impact de la guerre sur la population américaine, aussi bien celle qui est allée à la guerre et celle qui est restée au pays. Cimino signe un film marquant, bluffant, dur, ancré dans les mémoires. Un an plus tard, Coppola, qui joue sa carrière sur un film, sort après moult péripéties le film, pardon, le chef d’œuvre ultime, celui qui fit le tour du monde, et celui qui fut salué par une critique enthousiaste et un publique conquis, et sans doute même chamboulé.



Joseph Conrad, Le Cœur des ténèbres (1898)

«Pas de quoi se vanter quand vous la possédez puisque votre puissance n'est qu'un accident engendré par la faiblesse d'autrui.»

Ecrit en 1898, Le Cœur des ténèbres est le livre dont Coppola s’inspira pour produire son film. Dans ce roman, l’action se déroule dans le Congo belge, le livre est une charge violente contre la colonisation. Marlow, le héros doit retrouver Kurtz, agent d’une compagnie d’ivoire, qui s’est rebellé. Marlow remonte alors un fleuve, pour récupérer Kurtz, il y vivra quelques péripéties.
La citation ci-dessus nous dit qu’il n’y aurait pas de puissants, s’il n’y avait pas de faibles. Le roman de Conrad aborde des thèmes repris dans Apocalypse Now. Coppola ne fait que déplacer l’action dans un autre endroit du globe, le Vietnam, il actualise les sujets, qui pourtant sont encore très contemporains (le problème de la colonisation entre autre).
On y retrouve donc la jungle, la transpiration, les bruits, la chaleur oppressante, les maladies, la folie, la mort. L’ambiance lourde et pesante, la dualité des esprits, la tentation d’être un puissant, dans cette histoire, des hommes vivent, survivent, sans doute en vain. Ils luttent contre des forces qui les dépassent et qui les entraînent, à la fin, dans la solitude ou dans la mort. C'est le thème d'Apocalypse now.

Martin Sheen / Capitaine Willard

Des hélicoptères, une chanson parlant de la fin, une forêt, des explosions, du feu. Le décor est planté en quelques secondes. Les premières images sont acerbes, la guerre est là, si proche, devant nos yeux. Willard entre en scène. Petite chambre d’hôtel, voix off, il s’adresse à nous, témoins, à nous spectateurs, à nous victimes, complices, à nous tous, si loin, pourtant si investis. Le film parle à cette génération qui a connu le Vietnam, puis parle aux autres générations, toutes conscientes de la guerre, toutes ayant connues ces conflits interminables de par le monde. Willard personnifie le spectateur. Il est à la fois et témoin et victime et acteur de cette guerre. Nous, simples témoins de ce que vit et voit Willard.

« Et tous les enfants sont devenus fous... » continuent de chanter The Doors.

Saïgon, merde, je suis encore à Saïgon, seulement à Saïgon. Chaque fois que je me réveille, je crois que je suis de retour dans la jungle. Ici je ne rêvais que d’être là-bas, une fois là-bas, je ne pensais qu’à une chose, être dans la jungle.

Willard broie du noir, il a fait la guerre, il a beaucoup tué, il boit un peu, et perd le contrôle. Il ne sait plus qui il est, d’où il vient, il ne se retrouve pas dans son pays, il est devenu un autre, dans la jungle, là d’où il est sorti, et là où il veut revenir. Le traumatisme est grand. Willard ne veut plus quitter ce pays, il veut y rester, y retourner, se battre, sans doute même y mourir. Comme s’il n’avait plus rien à perdre. Il attend une mission, une mission qui le ramènera dans la jungle.
Barricadé dans sa chambre d’hôtel à Saïgon, Willard déplore son existence. L’alcool aidant, il délire, cherche à se blesser, il s’ouvre la main, il veut avoir mal, comme si c’était le seul moyen qu’il avait de se sentir vivre, en souffrant. Les Etats-Unis continuent la guerre et s'enlisent de plus en plus, ne voyant pas l’excès d’une telle guerre. Mais une guerre n’est-elle pas excessive de par ce qu’elle implique ? Cette histoire est donc une confession. Elle est l’histoire du Capitaine Willard et du Colonel Kurtz.
Willard est un agent de l’armée, il a réalisé des missions pour l’armée, la CIA, a assassiné pour leurs comptes, bref, c’est un agent d’élite. Sa mission est de retrouver Kurtz, et de le liquider de son commandement, tels sont les mots de l’état major.
Kurtz est un officier de l’armée, c’était un officier reconnu, aimé, admiré, il avait tout pour devenir général, mais un jour, il vira de bord. Ses méthodes sont devenues malsaines… Il est considéré comme un dieu par des indigènes, a créé une armée, est vénéré...
Kurtz est accusé du meurtre de quatre agents doubles vietnamiens (quelle hypocrisie d’accuser quelqu’un de meurtre pendant une guerre !)
Bref, Kurtz se prend pour Dieu, il représente ce que l’armée ne veut pas voir, l’horreur de la guerre et de ses dérives.
Willard accepte la mission, il n’a pas le choix. Le voilà embarquant sur un bateau, accompagné d’un équipage étrange, qui ne sait pas où il va, ce qu’il va faire, ce que Willard doit accomplir.
Willard doit accomplir le pire, un assassinat. Mais qu’est ce que représente un meurtre dans une guerre ? Dans une guerre, on tue légitimement ceux qu’on considère comme les ennemis. Kurtz est devenu gênant, il est devenu l’ennemi de la nation, il doit être éliminé. Mais ça n’en reste pas moins un américain, et qui plus est, un officier, un héros de guerre. Willard se retrouve alors confronté à Kurtz, il lit son dossier, tout au long du voyage qui le mènera jusqu’à lui. Il apprend à le connaître, il apprend à le comprendre. Saura-t-il le tuer ? Le pourra-t-il ?
Durant tout le film, Willard, qui est déjà âprement rongé par la guerre, va tenter de raccommoder le schéma psychologique de Kurtz dans le seul but de le comprendre, et de savoir comment il en est arrivé là.
Willard est le premier rôle de ce film, mais il n’est sans doute pas le personnage central. Kurtz est la raison de ce film, de cette mission. Kurtz est l’apocalypse, Willard n’est là que pour témoigner, on le suit, au rythme d’une rivière, navigant, traversant la jungle, toujours un peu plus folle, toujours un peu plus dangereuse, toujours plus oppressante. Willard est nous, notre conscience, nos yeux, il est conscient de ce qu’il se passe, et de ce qu’il doit faire.



Le fleuve

Apocalypse Now n’est rien sans le fleuve. Le fleuve, c’est la métaphore de la vie. La vie doit suivre son cours. Ici, contrairement à la vie, on remonte le fleuve, on remonte vers l’origine, on fait marche arrière, on brave les dangers. L’origine, c’est Kurtz. Installé à la frontière entre le Cambodge et le Vietnam, Willard et son équipage doivent remonter le cours jusqu’à Kurtz, la genèse de cette mission.
Le fleuve est source de nombreux dangers. L’équipage va alors être témoin d’événements loufoques, parfois complètements décalés, comme si cette guerre était un lieu de faits burlesques.
Le fleuve serpente dans la jungle, toujours de plus en plus dangereuse. On se trouve alors dans un vrai road movie, avec tout ce que cela implique. Au départ, le road movie, apparu en 1969, naît dans un contexte culturel et politique étrange. D’un côté, les Américains voient des hommes devenir des héros en marchant sur la Lune, de l’autre, ils voient des hommes, tous des héros, dit-on, s’enliser dans les rizières du Vietnam. Le road movie est lié à la contestation sociale qui animait la jeunesse américaine, c’est un genre qui développe le thème de l’errance dans un esprit proche de la Beat génération. L’une des caractéristiques importantes de la Beat generation, c’est d’exercer sa liberté. De même que de leur critique de ce qu’on a appelé après la société de consommation et du matérialisme, venant de gens qui n’avaient pas de haine. Ils critiquaient, se posaient contre le système, mais surtout développaient leur œuvre dans la liberté. Ils avaient cette faculté de s’émerveiller des choses simples, vraies.
Le road movie exploite le thème traditionnel de la route : il exprime une quête, un désir d’espace, de découvertes, de rencontres nouvelles. Le récit se cale sur les sinuosités d’un parcours initiatique, ce qui lui confère une grande liberté de composition et de ton. Pour citer quelques films connus qui sont de purs produits road movie, on pourra parler de Easy Rider de Dennis Hopper (1969), un pionner du genre, mais aussi Un Monde Parfait de Clint Eastwood (1993), ou encore Thelma et Louise de Ridley Scott (1991). Le voyage intérieur signifié par la route (la route dans Apocalypse Now, c’est donc le fleuve) n’amène plus comme naguère à un dépassement de soi, de sa condition, et finalement à Dieu : il rebondit d’étape en étape pour ne conduire nulle part. Ici, le nulle part, c’est un lieu de désolation à l’image de Kurtz. Nous y reviendrons plus tard.
Quoiqu’il en soit, Apocalypse Now a l’allure d’un raod movie, mais au-delà de ce simple aspect de voyage initiatique à travers la jungle vietnamienne, il y a évidemment tous ces évènements qui ponctuent le chemin qui amènent au dénouement.

Coppola ne réalise pas un film de guerre, mais incontestablement un film sur la guerre. Le parcours de Willard sur ce fleuve aux nombreux dangers qui le mène au colonel Kurtz ressemble à un voyage intérieur, une introspection (la voix off de Willard est récurrente tout au long du film) et, dans le même temps, Coppola nous emmène dans un voyage vers la folie et l'horreur de la guerre que semble incarner le colonel Kurtz. Le réalisateur du Parrain nous montre aussi une certaine réalité du conflit et nous livre ses interrogations, partagées par nombre de ces concitoyens à l'époque.

La guerre, aspect surréaliste, humoristique et décalé

Les scènes de guerre où les Américains combattent paraissent toutes plus surréalistes les unes que les autres.
Evidemment, la scène culte, celle que tout le monde cite lorsqu’il parle de ce film, c’est cette fameuse "Chevauchée des Walkyries" ! Robert Duvall interprète le lieutenant-colonel Kilgore (nominé aux oscars), commandant d’une flotte d’hélicoptères, personnage complètement décalé, il pose des cartes portant l’effigie de son escadron sur les cadavres des Viêt-Congs, pour qu’on sache qui a fait ça. Lorsqu’il découvre que parmi l’équipage qui accompagne Willard se trouve un champion de surf, il décide d’attaquer un village là où les vagues sont superbes ! Nous voilà partis dans une danse effrénée au rythme de la "Chevauchée des Walkyries" ! Robert Duvall y est grandiose ! Au milieu de la bataille, il n’hésite pas à se déshabiller pour aller surfer, au milieu des bombes, certains de ses soldats y sont déjà, canardés parfois. On y voit malgré ce décalage l’horreur que peut infliger une guerre, les Américains s’attaquant directement au village, aux populations civiles, puis achevant les résistants à coup de napalm, envoyant tout en l’air. Méthode efficace, on ne leur laisse aucune chance.
Le voyage continue. De nouveau sur leur embarcation, ils remontent le fleuve.
Les voilà se retrouvant dans un nouveau camp. Ils cherchent du carburant, un spectacle est donné en l’honneur des soldats. Une immense scène est montée, le décalage est encore présent. Au milieu de rien, de la jungle, de ce danger omniprésent, on organise un spectacle de grande envergure. Coppola exagère l’événement évidemment, pour montrer le côté absurde et l’état des hommes. Des femmes arrivent en hélicoptère, ce sont toutes des miss Playboy, elles chantent, dansent, les esprits s’échauffent. Certains soldats envahissent la scène. Les miss fuient. Cette scène reste malgré tout intéressante, au delà de la simple critique du soldat loin de ses racines qui ne trouve réconfort que dans un spectacle où quelques filles à peines dénudées leur font oublier l’horreur qu’ils vivent au quotidien.
L'armée américaine est gangrenée par la drogue, à l'image de Lance Johnson, un des membres de l'équipage de Willard, et surfer professionnel. Elle est aussi le lieu de trafics en tout genre, comme le montre la séquence à la base de ravitaillement. L'armée ferme les yeux sur cela. Pourquoi ? Parce qu’il faut permettre aux soldats de se distraire ! Parce qu’il faut leur donner ne serait-ce qu’un peu de liberté, d’occupations, de délires ! Drogue, alcool, femmes, on permet tout à ces soldats qui ne savent même pas ce qu’ils font là, au Vietnam.
Plus loin sur le fleuve, entre le lieu du spectacle des Playboy Bunnies et le pont qui est la dernière enclave américaine sur le fleuve, dans un camp désolé et inondé par des pluies diluviennes, où on ne sait plus qui commande, où les soldats sont livrés à eux-même (idée d’impuissance de l’armée dans son conflit), Willard échange quelques barils d'essence contre du bon temps avec les Bunnies pour son équipage. Ce passage nous permet de comparer le sort des "playmates" et des soldats, tous soumis à des actes qui les répugnent mais dont ils sont prisonniers (les playmates, prisonnières de leurs images, certes, elles ont choisi de poser pour Playboy, mais n’ont pas choisi d’être fantasmées, et ne sont plus que considérées que comme des objets de désirs). Cette allusion à la femme en tant qu'objet charnel qui est comparée à l'homme comme chair à canon est surprenante au milieu de ce film, mais pourtant très intelligente, montrant simplement que dans n’importe quelles situations l’être humain finit par se détruire s’il fait des choses qui ne lui ressemblent pas. L'image du soldat et de la playmate côte à côte dans l'obscurité d'une morgue est très émouvante et témoigne du désarroi de leurs conditions (mais ils finiront par faire l’amour, car il ne reste que ça pour se sentir vivre, sentir l’autre, et le plaisir : ce qui rend cette version longue d’Apocalypse Now plus intéressante, car le sexe a une part plus importante, comme nous le verrons plus tard avec la scène de la plantation française.)
Enfin, la scène de la dernière enclave américaine sur le fleuve.
L’équipage arrive vers un pont que protègent les Américains, mais que les Viêt-Congs détruisent sans arrêt et que les Américains reconstruisent sans cesse, c’est l’illusion de la résistance. Tant que le pont existe, c’est qu’il résiste, que l’Amérique est debout ! Mais encore une fois, les soldats se battent mais n’ont pas de commandement ! Willard demande à un soldat : Qui est votre commandant ? Le soldat de répondre, c’est pas vous ?
D’ailleurs cette scène de bataille à cette enclave est complètement psychédélique, complètement surréaliste ! Jeux de lumières, parfois, on a le sentiment d’être dans un feu d’artifices, lumières rouges, vertes, énormes spots, on quitte le côté pesant de la jungle pour entrer dans un marasme de sons et de lumières effrayants, comme si la guerre était un spectacle, mais que les soldats étaient à la fois acteurs, victimes et spectateurs.
Mais parfois, ça reste drôle ! Lorsque des soldats sont dans les tranchées, un gars marche sur un corps, l’autre lui dit, "hey, tu me marches dessus ! Ah ? Je croyais que tu étais mort !. Et cette scène où au loin dans la jungle, un Viêt-Cong hurle et insulte les GI, et ce soldat noir, figure emblématique du soldat charismatique, respecté, très sûr de lui, qui prend un lance roquette (je crois, je ne m’y connais pas en armes) et balance sa charge dans la forêt, simplement en écoutant d’où venaient les insultes. Explosion, silence, le Viêt-Cong est mort.

Le colonialisme, critique sévère

On retrouve aussi le côté surréaliste avec la scène de la plantation française, lieu cloisonné, une petite résistance de Français qui ne veulent pas quitter ce lieu, parce qu’ils estiment qu’il leur appartient. Critique de la colonisation, Coppola nous fait entrer dans ce lieu, avec ce côté fantastique, le bateau et son embarcation arrivent à la plantation après avoir traversé une forte brume, et lorsqu’ils la quittent, ils doivent retraverser cette brume. Comme s’ils arrivaient dans un monde parallèle, complètement décroché de la réalité. Il y a un côté surnaturel dans ce décor.
Willard et l'équipage débarquent donc dans une plantation, vestige du passé colonial français. Ils y trouvent une famille française qui n’est plus que l’ombre d'elle-même, qui tente de survivre dans un orgueil et une tradition bien française, rappelant combien nous n’avions pas voulu abandonner l’Algérie. Ces fantômes de la guerre d'Indochine s'accrochent à un bout de terre et à leurs illusions. Lorsque Willard leur demande pourquoi ils ne rentrent pas au pays, ils se mettent en colère, expliquant que leur vie est ici, parce qu’ils ont fait de ces terres ce qu’elles sont, et qu’ils y mourront s’il le faut. Cette scène est aussi un prétexte pour Coppola de condamner le discours colonialiste tout en montrant l'inutilité de l'engagement américain, tout comme le chef de la colonie l'explique « nous luttons pour notre terre mais vous américains luttez pour le néant". Ces scènes préparent à la dernière étape dans le camp de Kurtz. Ces fantômes français sont les derniers représentants de toute civilisation dont ils tentent de préserver les us et coutumes alors que les fantômes qui hantent le campement de Kurtz ont bel et bien rompus tout lien avec la civilisation pour retourner dans la sauvagerie de l'age de pierre. Le passage apporte aussi un rare moment de sensualité entre Willard et une veuve, Willard sait ce qui l’attend bientôt, face à Kurtz, il ne sait pas s’il reviendra, ce qu’il va faire, cette femme, très sensuelle, très forte, qui a perdu son mari, on la voit fumer un cigare, elle fume de l’opium, elle n’est pas l’innocence, elle ne peut pas l’être, elle a vu la guerre, elle a souffert, elle est perdue, elle attend la mort, tout comme ces fantômes qui errent dans la plantation, bientôt, on viendra les en sortir, c’est inévitable, mais ils ne veulent pas partir, c’est comme s’ils étaient déjà morts, ou au moins déjà condamnés.
Willard repart avec son équipage. Kurtz est la prochaine étape.



L'embarcation / l'équipage

L’équipage est composé de 5 soldats : Willard donc, Chef Phillips , le commandant de l’embarcation, Chef, saucier à la Nouvelle Orléans, Lance, le surfeur professionnel, et Mister Clean, joué par Laurence Fishburne. Ces 4 derniers sont tous représentatifs de la population américaine que l’on peut trouver parmi les soldats. Tout d’abord, deux noirs, très important de montrer combien les noirs étaient utilisés au Vietnam (c’est un autre sujet, sur les problèmes des droits civiques), ensuite on a vraiment des types ordinaires, ils n’ont rien de particuliers, sans doute pas préparés à la guerre, et au fil de la montée du fleuve, on va les voir évoluer, dépérir même. Effrayés par ce qu’ils découvrent, ils sont complètement à la ramasse. Il ne savent pas pourquoi ils conduisent Willard, et ne savent surtout pas où !
Mais ils acceptent le concept de la mission secrète, ils doivent faire leur job. Ce qui est intéressant, c’est de les voir en action. Ils ne sont en rien des soldats comme on pourrait s’y attendre. Pour une telle mission, on pourrait penser que l’état major aurait fourni à Willard des soldats de métier. Coppola pose le doigt sur le problème, ces gars là ne sont pas préparés à se battre ! Ils n’ont aucun self-contrôle face au danger, ils ont peur dès qu’ils voient des Vietnamiens, pensant qu’ils sont tous dangereux. La paranoïa les habite, comme dans la scène où le Chef Phillips décide d’examiner une embarcation vietnamienne, et où tous les occupants de l’embarcation sont massacrés parce qu’une femme cachait un chiot et qu’ils avaient peur que ce soit des armes. Ils paniquent et tirent dans le tas. Ils récupèrent le chiot. Willard, lui, soldat de métier et d’élite, n’hésite pas à achever une femme blessée (alors qu’il n’avait pas participé au massacre). Le fossé entre l’équipage et Willard est creusé, lui, il est prêt à utiliser tous les moyens pour arriver à réaliser sa mission. L’équipage est simplement effrayé et veut rentrer et panique pour un rien.
Mais l’équipage c’est aussi ces hommes qui au son de "Satisfaction" des Rolling Stones font du ski nautique, ce sont ces gens qui dans cet univers de dingues arrivent à vivre, à trouver de quoi rire.
Un cuisinier de formation, un surfeur professionnel, un jeune sorti des ghettos, voilà à quoi ressemble l’armée américaine. Des gens ordinaires se retrouvant dans des situations extraordinaires.
Mister Clean est le premier à mourir. Avant d’arriver à la plantation, l’embarcation est attaquée par des Viêt-Congs qui les surprennent depuis les berges. Alors qu’ils sont en train de lire leur courrier, Mister Clean écoute une cassette audio que sa mère lui a envoyé. La cassette tourne, les mitraillettes déchargent de partout, Mister Clean est touché, les mitraillettes s’arrêtent. Il meurt là, sur le bateau, la scène est lourde de sens, il est déjà mort, sa mère, sur la bande lui dit de faire attention, d’éviter les balles… Peut-être que s’il avait eu le message plus tôt… Scène pathétique, cette voix d’une mère donnant des nouvelles à son fils, qui ne peut pas écouter la fin, ce fils mort, cette mère à l’autre bout du monde, cette guerre n’est pas que vécue par les soldats, mais aussi les familles, perdants leurs enfants. L’équipage est confronté à la mort d’un des leurs, prise de conscience du danger, ça aurait pu être n’importe qui. Dans la fusillade, le chiot disparaît. Qu’est-il devenu ? Lance, qui avait récupéré le chiot s’inquiète d’avantage pour ce dernier. D’ailleurs, le personnage de Lance est très intéressant, de par sa jeunesse et surtout son innocence. Il apparaît comme cette pureté qu’on ne peut pas toucher. Il perd sa virginité avec une playmate. Après la scène du massacre, il erre sur le bateau, toujours un peu évasif, il porte du maquillage de camouflage en permanence, on a le sentiment que les évènements lui passent par-dessus, qu’il n’a pas conscience de tout ça, de cette violence, il s’enferme dans un monde, le fleuve a eu raison de lui. Au lieu de paniquer, il plane, sans doute est-il traumatisé et que c’est sa façon à lui de réagir face à cette barbarie. De l’autre côté, Chef, le saucier est très nerveux, très énervé. Il a peur en permanence, il se demande ce qu’il fout ici, que ce n’est pas sa place. Le Chef Phillips meurt recevant une lance dans le dos. La civilisation est désormais derrière, des indigènes armés de morceaux de bois attaquent l’embarcation. On approche désormais de Kurtz. L’équipage n’est plus composé que de Chef, Lance, et de Willard, toujours présent, toujours témoin. Lance est complètement déconnecté, il est représentatif du traumatisme de la guerre, il survivra à cette histoire, il est un peu cette touche d’espoir qu’il n’y a pas tout au long du film. Cet être innocent survit, mais n’est plus innocent. Il a du sang sur les mains, et complètement marqué par la folie caractéristique de cette guerre. Saura-t-il de nouveau vivre chez lui aux Etats-Unis ? Coppola le fait survivre. La réadaptation paraît impossible.
Chef lui, ne survivra pas, tête tranchée, par Kurtz lui-même.

Marlon Brando / Colonel Kurtz

Qui est le Colonel Kurtz?
Kurtz incarne la folie et l’horreur de la guerre.
Et comme Coppola est un des plus grands cinéastes du monde, il sait montrer à l’écran cette folie en employant des artifices vieux comme le cinéma, certains jeux d’ombres et de lumières, faisant appel aux techniques expressionnistes.
L’expressionnisme au cinéma est né en Allemagne dans les années 20. Les thèmes des films expressionnistes sont le tyran, l’homme déshumanisé et écartelé, le dédoublement. Mais le traitement pictographique qui leur est donné fait leur originalité. Ce traitement s’oriente dans trois dimensions : le décor se caractérise par le chaos, les formes violemment torturées, les perspectives brisées niant l’espace géométrique. L’éclairage délibérément arbitraire et inquiétant, joue sur l’affrontement de l’ombre et de la lumière en soulignant les contrastes. L’interprétation fait alterner les mouvements saccadés et l’immobilité pétrifiée.
Mis à part les formes violemment torturées et les perspectives brisées niant l’espace géométrique, Coppola use des artifices de l’expressionnisme pour mettre en valeur la dernière partie de son film. C’est l’horreur et la folie qui a une place dominante ici. Kurtz se prend pour un dieu, il est un tyran, il est par conséquent déshumanisé. Il est aussi sans cesse filmé dans la pénombre, la lumière illuminant qu’une partie de son visage, l’autre dans l’ombre. La dualité psychologique est ainsi montrée visuellement. Kurtz est iconisé par ce procédé, comme s’il était intouchable.
Kurtz est à la tête d’une tribu d’indigènes avec qui il livre sa propre guerre. Pour certains, il leur a ouvert l’esprit (Dennis Hopper en reporter de guerre complètement shooté, encore un moyen d’échapper aux horreurs) ils le prennent pour un dieu, comme s’il avait reçu l’illumination divine, comme s’il était omniscient et juste.
Mais il est de ces dieux cruels, qui tuent sans passion, sans raison, qui tuent en utilisant leur instinct primordial.
Et nous voilà plongé dans un monologue exceptionnel, Marlon Brando y est terrifiant, on a du mal à la suivre, pourtant tellement charismatique, qu’à son écoute, on se sent si sécurisé, comme si lui, il avait trouvé la solution. Sa solution, c’est l’horreur. Cet homme, car il n’est qu’homme, a rompu avec lui-même. Il est brisé, déchiré, il y a en lui cette dualité de l’homme qui est partagé entre sagesse et désespoir, entre violence et justice, entre haine et amour.
Mais cet homme abuse. Il est cette guerre. Cette guerre qui va trop loin, qui abuse d’elle-même. La violence est exacerbée et tellement exagérée. La justice se veut divine, mais il n’y a pas de justice dans cette guerre. Les horreurs perpétrées vont au-delà de l’humain, mais quel être humain peut supporter d’être un dieu ? Nul. Car il y a cette érosion à l’intérieur des hommes qui ont massacré, qui ont vu l’horreur, qui ont créé l’horreur. Ce rongement particulier. On voit en Kurtz un philosophe, il est un fou. Il croit avoir tout compris, il a simplement fuit. Pourtant Kurtz est admirable. Car il accepte sa condition. Il parle de ces hommes moraux et en même temps capables d’utiliser leur instinct primordial pour tuer sans passion, sans jugement. Il devient alors ça. Il garde en lui la morale, mais il devient une bête, un animal. Et c’est comme un animal qu’il mourra. On a le droit de le tuer, mais pas de le juger, comme s’il était au-dessus de toute justice.
Dehors, les indigènes préparent un sacrifice, on devine que le bœuf sacrifié sera offert au dieu. Le bœuf est massacré à la machette, scène ultra violente, où l’on voit parallèlement à cela Willard, devenu cet homme moral qui utilise son instinct primordial pour tuer Kurtz à coups de machettes. Kurtz s’effondre, et dans une dernière expiration laisse passer le mot horreur.
Willard, sort du temple, les indigènes ont compris que leur dieu était mort, mais Willard devient à leurs yeux un autre dieu, parce qu’il a cette capacité dont parlait Kurtz. Il entre lui-aussi dans la dualité, son visage est à moitié dans l’ombre, à moitié dans la lumière. Mais il sortira de là, traversant la foule, et arrachant Lance, complètement paumé au milieu des indigènes. Ils remontent sur le bateau et rentrent.

This is the end.



Conclusion

Apocalypse Now est un film prodigieux, sa dimension homérique recèle une pensée politique qui sort du simple cadre historique, et qui s'attache au rapport des hommes avec les horreurs de la guerre, et au rapport entre les actes individuels et leur étendue collective.
L’aveu de Willard lève le voile sur le fonctionnement d’un combat historique qui s’est révélé être d’une ultime sauvagerie. L’atmosphère humide et partiellement enfumée de ces affrontements à répétition devient rapidement suffocante. Willard est le témoin de séquences de guerre de plus en plus insoutenables. L'essoufflement dure le temps du film. Voire un peu plus. L’aboutissement est absolument saisissant.

Jérémie Conde

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